MITHRIDATE
PREMIERS DÉMÊLÉS DE MITHRIDATE AVEC ROME. — MASSACRE DE TOUS LES ROMAINS EN ASIE (88). — SIÈGE D'ATHÈNES PAR SYLLA (87-80); BA- TAILLES DE CHÉRONÉE ET D'ORCHOMÈNE (86). — PAIX AVEC LE ROI DE PONT (84).
Premier» démêlé* de nithrldate avec Rome.
L'ébranlement donné à l'empire par la double révolte des esclaves et des alliés et par les efforts désespérés des Gracques en faveur du peuple, s'était communiqué aux provinces. Les sujets horriblement foulés par les gouverneurs qui regardaient un commandement comme un moyen de refaire leur fortune délabrée, songeaient à échapper à celte domination romaine que les Italiens voulaient partager ; mais , incapables de se sauver eux-mêmes, ils jetaient les yeux sur un roi de l'Orient.
Mithridate VI , Eunator, que les historiens ont surnommé le Grand, n'hérita de son père, allié fidèle du sénat, que du petit État de Pont. Ce royaume, que cernaient du côté de la mer les républiques grecques ae Sinope, d'Amisus, d'Héraclée, et de Trébisonde, touchait à l est aux tribus barbares de l'ibérie et de la Colchide , au sud à l'Arménie, dont le roi Tigrane prenait le titre de monarque de l'Orient. Mithridate visita tous ces peuples, étudia leur force, leur faiblesse , et pour mieux nouer ses intrigues , il apprit leurs idiomes : il pouvait parler vingt-deux langues et s entretenir sans interprète avec toutes les nations barbares de la Scythie et du Caucase. D'abord il força le roi du Bosphore Cimmérien de lui céder ses États. Dans l'Asie mineure, les Romains ne possédaient que les régions occidentales ; le reste de la péninsule était un chaos de républiques, de royaumes
et de télrarchies. Milhridale s'entendit avec Nicomède de Bithynic pour partager la Paphlagonie. Les Romains ayant sommé les deux princes d'abandonner cette conquête , Nicomède se retira en donnant un de ses fils pour roi aux Paphlagoniens occidentaux ; quant à Mithridate : « Ce royaume appartenait à mon père, répondit-il fièrement; je m'étonne qu'on vienne contester mon droit. >» Et à cette conquête il ajouta celle de la Galatie. Nicomède revendiquait la Cappadoce ; Mithridate soutint contre lui Ariarathe VI , son beaufrère, qu'il fit ensuite assassiner par Gordius. L'enfant qu'il mit alors sur le trône de Cappadoce , son neveu , Ariarathe VII , s'étant montré peu docile, il l'attira à une conférence et le poignarda de sa main à la vue des deux armées , puis il imposa son fils , âgé de huit ans , pour roi aux Cappadociens. Une révolte générale chassa cet intrus et rendit lacouronneàun second fils d'AriaratheVI ; le roi de Pont le fit périr comme son frère et rétablit son fils. Le sénat de Rome, alors occupé de la guerre contre les Cimbres, donnait peu d'attention à ces révolutions de palais, mais quand la veuve d'AriaratheVI , sœur elle-même de Mithridate et maintenant épouse de Nicomède , osa réclamer la Cappadoce pour un imposteur qu'elle présentait comme le frère de ses deux enfants assassinés, tandis que le roi de Pont affirmait que son propre fils était le fils véritable d'Ariarathe, le sénat, indigné, punit les deux rois : Nicomède dut évacuer la Paphlagonie occidentale, et Mithridate la Cappadoce, déclarée libre. Les Cappadociens s'effrayèrent de cette liberté; ils supplièrent le sénat de leur donner un roi, Ariobarzane fut choisi. Le résultat de tant de crimes et d'intrigues avait donc été de placer davantage la Cappadoce sous l'influence de Rome et d'attirer une intervention menaçante.
Le roi de Pont , pour se faire oublier, alla guerroyer dans la Colchide et jusque dans les régions transcaucasiennes, où il soumit un grand nombre de nations scy thiques ; puis , lorsqu'il vit le sénat occupé ailleurs , malgré les menaces de Marius, il reprit ses anciens projets, auxquels il sut intéresser encore le puissant roi d'Arménie, Tigrane. Ariobarzane fut chassé, et comme roi des rois , Tigrane inféoda la Cappadoce au fils du roi de Pont (93). Sylla, alors propréteur en Asie , rétablit Ariobarzane ( 92 ). Mais à peine avaitil regagné Rome , cjue Tigrane et Mithridate le renversaient de nouveau. Mithridate poussa vivement la victoire; à la
Cappadoce reconquise il ajouta la Phrygie , et Nicomède II de Bithynie étant mort sur ces entrefaites, il entra dans ce royaume et en chassa Nicomède III qu'il remplaça par le frère de ce prince, Socrate Chreslus. Cette fois le sénat s'alarma, et bien qu'il pût dès lors prévoir les orages qui
rétablir Nicomède et Ariobarzane. Mithridate ne fit aucune résistance, il rentra dans ses Étals héréditaires (90) , et il laissa même Nicomède dévaster la Paphlagonie pour payer ses créanciers de Rome (89).
Rfaasacrc de tous le* Romains en Asie (99).
Mais il se préparait en silence : quatre cents vaisseaux étaient dans ses ports et il en faisait construire encore ; ses émissaires levaient des matelots et des pilotes dans l'Égypte et la Phénicie, des soldats chez les Scythes , chez les Tbraces, jusque chez les Celtes des bords du Danube; et des bandes innombrables de Barbares traversaient l'Euxin ou franchissaient incessamment les défilés du Caucase ; trois cent mille hommes étaient déjà réunis. Les Galates consentaient à le suivre, et l'Asie l'appelait. H jeta le masque ; un de ses généraux vint reprocher d'un ton menaçant au proconsul Cassius les injustices de Rome : « Mithridate , dit-il , avait sur la Cappadoce des droits qu'il tenait de ses ancêtres , vous la lui avez enlevée ; il occupait la Phrygie comme prix des services que son père a rendus à votre république , vous l'en avez dépouillé ; il s'est plaint de Nicomède , vous avez méprisé ses plaintes. Songez cependant à sa puissance : Tigrane est son gendre , le roi des Parthes son allié. On vous a dit que les rois d'Égypte et de Syrie se réunissaient à lui, n'en doutez pas. Si la guerre commence , bien d'autres encore l'aideront : l'Asie , la Grèce , l'Afrique, vos nouvelles provinces, et l'Italie même, qui soutient contre vous en ce moment une guerre implacable. »
Au moment où l'envoyé de Mithridate tenait à Cassius ces fières paroles (an 88), Rome, ensanglantée par la rivalité de Marius et de Sylla, n'avait pas encore terminé la guerre sociale; une sourde fermentation agitait les provinces , et le propréteur se voyait lui-même presque sans soldats, au milieu de. l'Asie frémissante. Cependant il ne répondit que par l'ordre donné au roi de sortir aussitôt de la Cappadoce. C'était une déclaration de guerre; Mithri-
allaient éclater en Italie, il ordon
réteur d'Asie de
date l'attendait. Aussitôt le torrent déborda ; Nicomède et Aquilius qui voulaient l'arrêter, furent battus, l'un sur l'Animas, l'autre dans les défilés du mont Scaboras ; un autre général , Oppius, fut rejeté de la Cappadoce sur la Pamphylie ; Cassius n'osa pas même combattre , et la flotte qui gardait l'entrée de l'Euxin , fut détruite dans une seule action. Partout les populations couraient au-devant du vainqueur ; aussi , ce fut moins une conquête qu'une marche triomphale. Pour lier ces peuples à sa cause, le roi de Pont fit un môme jour, à la même heure , égorger tout ce qu'il y avait de Romains et d'Italiens en Asie : les femmes, les enfants , les esclaves périrent au milieu des tortures. Les temples, les autels des dieux, les sanctuaires les plus vénérés ne protégèrent aucune victime. Cassius avait fui jusqu'à Rboaes. Oppius fut livré par le peuple de Laodicée, et Mithidate le traîna enchaîné a sa suite. Aquilius, trahi par les Mityléniens, fut promené en dérision dans les principales villes ; à Pergame on lui coula de l'or fondu dans la bouche.
La première partie des plans de Milhridate était accomplie, l'Asie était soumise ; il se bâta, pendant que les Italiens tenaient encore , de remplir les promesses que naguère il leur faisait. Sa flotte déboucha dans la mer Égée , et après on avoir soumis les îles , transporta une armée en Grèce , avec Archélaùs , tandis que Taxile et un fils du roi , Arcathias, marchaient par la Thrace sur la Macédoine. Luimême, et ce fut une faute, il resta en Asie, occupé à réduire l'île de Rhodes,, où s'étaient réfugiés les Romains échappés au massacre. En vain il l'attaqua à plusieurs reprises , tous ses efforts échouèrent ; pendant ce temps il laissait échapper l'occasion do frapper les coups décisifs. Il avait jeté , il est vrai , cent cinquante mille nommes en Grèce, qui entraînèrent facilement la défection d'Athènes, du Pélopouèse, de la Béotie et de l'Eubée; mais c'étaient de mauvaises troupes qui reculèrent dès qu'elles se trouvèrent en face des légions. Bruttius Sura, lieutenant du gouverneur de Macédoine , marcha hardiment à leur rencontre, chassa de la Thessalie un détachement qui s'était emparé de Démétriade, et combattit pendant troi» jours avec avantage contre Archélaùs et Aristion dans la plaine de Chéronée. L'arrivée des Péloponésiens lui arracha la victoire, mais l'invasion n'en était pas moins arrêtée.
SÀTURMNUS, GUERRE SOCIALE, M1THRIDATE. 231
Archélaûs alla hiverner dans le Pirée, et Aristion dans Athènes.
Siège d'Athènes par Sylla (S?-80)$ batailles de Chéronée et
d*Orehomène (fW).
Au printemps de l'année 87, Sylla arrivé avec cinq légions, marcha aussitôt sur Athènes, perça les Longs murs et se jeta entre le Pirée et la ville. Le Pirée une fois pris, Athènes tombait; Sylla l'attaqua avec fureur, n'épargnant ni ses soldats, ni lui-même; car, proscrit à Rome, c'était par la victoire seule et par une prompte victoire qu'il pouvait se sauver. Mais les béliers ne faisaient pas brèche dans ces murailles construites de blocs énormes, et l'hiver vint le forcer à changer le siège en blocus. L'ennemi étant maître de la mer, ses efforts contre le Pirée étaient inutiles ; au printemps, il changea de plan et attaqua la ville. Athènes souffrait déià de la famine; le médimne de blé s'y vendait mille drachmes, et cependant Aristion, maître de la citadelle, ne parlait pas de se rendre. Du haut des murailles il insultait Sylla, qu'il appelait une mûre saupoudrée de farine. Quand il vit la famine gagner jusqu'à ses troupes, il se décida à envoyer au proconsul deux députés, qui lui parlèrent longtemps des exploits de Thésée, d'Eumolpe et de Miltiade. « Je ne suis pas venu prendre ici des leçons d'éloquence, répondit le général, mais châtier des rebelles, » et il les congédia. Le 1er mars, quelques soldats surprirent un endroit mal gardé et la ville lut prise , mais Sylla voulut entrer par la brèche ; il fit abattre un pan de muraille, et à minuit, au bruit des trompettes sonnant la charge, aux cris furieux de l'armée entière, il pénétra dans la place. Tel fut, dit-on, le carnage, que le sang, après avoir rempli le Céramique, regorgea jusqu'aux portes et ruissela dans les faubourgs. Sylla avait voulu effrayer la Grèce et l'Asie par le sac de cette ville qui , en l'arrêtant neuf mois, avait compromis sa fortune.
Athènes prise, Archélaûs n'avait plus d'intérêt à défendre le Pirée. Il rembarqua ses troupes et reparut tout à coup avec cent vingt mille hommes dans la Béotie, sur les derrières de l'armée romaine. Sylla marcha au-devant de lui jusqu'à Chéronée avec moins de quarante mille hommes. Ses soldats s'effrayaient de la multitude des ennemis. Comme Marius, il les accabla de travaux jusqu'à ce qu'ils deman-
classent eux-mêmes le combat. De ces cent vingt mille asiatiques, dix mille se sauvèrent avec leur chef à Chalcis. Sylla se vanta de n'avoir perdu que treize soldats.
Mithridate avait promis à l'Asie une domination plus douce, et il l'accablait d'impôts et de réquisitions. Des conspirations se formèrent; il les étouffa dans le sang. Les tétrarques des Galates , invités par lui à un festin , furent égorgés , et il imposa à ces peuples un de ses satrapes pour roi. A Chio, il enleva tous les habitants et les transporta sur les bords du Pont. En peu de temps , seize cents personnes périrent dans les supplices. Mithridate avait su faire regretter aux Grecs d'Asie les proconsuls romains.
Sylla était encore à Thèbes, célébrant sa victoire par des jeux et des fêtes , lorsqu'il apprit que , substitué à Marius dans le consulat, Valérius Flaccus passait l'Adriatique avec une armée. Dans le même temps, un général de Mithridate, Dorylaùs, arrivait d'Asie avec quatre-vingt mille hommes. Entre deux périls , Sylla choisit le plus glorieux, il marcha contre Dorylaùs. Les deux armées se rencontrèrent en Béotie, près d'Orchomène. Cette fois la lutte fut plus vive; Sylla paya de sa personne ; cependant les hordes asiatiques furent encore une fois dispersées. Thèbes et trois autres villes de la Béotie eurent le sort d'Athènes. La Grèce entière trembla.
Pttlx avec le roi de Font (94).
Tandis qu'il gagnait cette seconde victoire, Flaccus le devançait en Asie, et bientôt Mithridate, menacé par deux armées, fit demander secrètement la paix à Sylla, donnant à entendre qu'il pouvait obtenir d'assez douces conditions de Fimbria. Ce général avait tué le consul Flaccus à Nicomédie, pris le commandement de son armée et fait la guerre pour son compte. 11 avait battu un fils du roi , et s'était rapidement avancé jusqu'à Per^ame, d'où Mithridate avait eu le temps à peine de s'enfuir a Pitane. Lucullus , que Sylla avait envoyé pendant le siège d'Athènes pour rassembler en Égypte , en Phénicie, en Chypre et à- Rhodes des vaisseaux , croisait dans ces parages avec une flotte. Pour ne pas donner à Fimbria l'honneur de terminer cette guerre, il laissa échapper le roi. Fimbria se vengea sur llium , qu'il détruisit pour avoir envoyé une ambassade à Sylla ; puis il livra à la rapacité do ses soldats la Mysie , la Troade et la Bithynie. Mithridate espérait profiter de la rivalité de ces
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deux chefs, mais Sylla feignit l'indignation : « Je lui laisse cette main qui a signé la mort de tant de nos citoyens, et il ose réclamer! Dans quelques jours je serai en Asie, et il tiendra alors un autre langage. » Le roi s'humilia et demanda une entrevue. Elle eut lieu à Dardanum dans la Troade. Quand Mithridate, s'avançant à la rencontre de Sylla, lui tendit la main : « Avant tout, dit celui-ci, acceptez-vous les conditions que j'ai faites? » Le roi gardant le silence : u C'est aux suppliants à parler, aux vainqueurs d'attendre et d'écouter les prières. » Mithridate, subjugué, se soumit à tout, restitua ses conquêtes, livra les captifs, les transfuges, deux mille talents et soixante-dix galères. Fimbria était en Lydie; Sylla marcha aussitôt sur lui, entraîna son armée et le réduisit à se donner la mort (84).
Mithridate chassé, Nicomède et Ariobarzane encore une fois rétablis , et les troupes de Fimbria gagnées, il ne restait plus qu'à récompenser les soldats et à punir la défection. Plusieurs villes furent saccagées et détruites, d'autres virent leurs murailles renversées, leurs citoyens vendus ou mis à mort et un impôt de vingt mille talents fut frappé sur la province. Sylla payait d'avance à ses soldats la guerre civile.
DICTATURE DE SYLLA