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I. LA GUERRE CIVILE (83-82) ET LES PROSCRIPTIONS

RETOUR DE SYLLA; BATAILLE DE SACR1PORT (82). — ÉCHECS DE CARBON; BATAILLE DE LA PORTE COLLINE. — LES PROSCRIPTIONS (82-81 ).

Retour de Sylla; bataille de Suc rl port (8t).

De l'Asie même , Sylla avait annoncé au sénat ses victoires ; sans parler de guerre ni de vengeance. Mais quand il se vit sur les bords de l'Adriatique , à la tête de quarante mille vétérans dévoués à sa personne, jusqu'à lui offrir leur pécule pour remplir sa caisse militaire , il envoya au sénat un second message , où il rappelait « ses services et le prix

dont on les avait payes; ses biens confisqués ; sa tête proscrite et ses amis assassinés ; mais il arrivait, et bientôt ses ennemis et ceux de la république recevraient le châtiment dû à leurs crimes. »

Le sénat essaya de s'interposer entre lui et les deux consuls. Une députation partit pour adoucir le vainqueur et un décret défendit à Cinna et à Carbon de continuer leurs préparatifs. Ils n'en tirent compte, mais au moment où Cinna voulut embarquer son armée pour la Grèce, une sédition éclata , et il fut égorgé par ses propres soldats.

Carbon , resté seul consul , étendit encore le droit de cité à de nouveaux peuples, répandit les affranchis dans les trente-cinq tribus et arracha au sénat Tordre de licencier les armées, afin de pouvoir accuser son adversaire de trahison , s'il désobéissait. Sylla y répondit en passant la mer (83). Ses cinq légions étaient bien faibles devant les quatre cent cinquante cohortes de l'ennemi. Mais c'étaient de vieilles bandes appelées à combattre de nouvelles levées; et puis , il était seul dans son camp et les Marianistes avaient quinze généraux. Si le plus grand nombre des Italiens étaient pour ceux-ci, la noblesse attendait impatiemment son retour ; Métellus Pius retiré avec des troupes en Ligurie, le jeune Pompée qui levait de son chef trois légions dans le Picénum, allaient combattre pour lui. Les proscriptions que le jeune Marius renouvellera bientôt contre les plus illustres sénateurs , achèveront de faire de la querelle de Sylla celle de l'aristocratie romaine.

De la Pouille, Sylla passa sans obstacle en Campanie, où il vainquit Norbanus. Une seconde armée se tenait sous le consul Scipion à quelques lieues en arrière, à Téanum. Sylla demanda une trêve dont il se servit pour faire passer sous ses drapeaux toutes les troupes ennemies. Au commencement de l'année 82 , le jeune Marius et Carbon prirent possession du consulat et se partagèrent la défense de la ville; l'un devait fermer les passages de l'Appenin, du côté de l'Ombrie et du Picénum , par où s'avançaient Métellus et Pompée; l'autre couvrir le Lalium contre Sylla, qui arrivait par la Campanie. Le jeune Marius avait fait de Préneste, sa place d'armes. Sylla arrivé à Sacriport , à quatre lieues en avant de Préneste y rencontra l'armée ennemie qu'il mit en fuite. Cette action lui ouvrait la roule de Rome; il y courut laissant Lucrétius Ofella devant Préneste où Marius

DICTATURE DE SYLLA

s'était jeté, mais il arriva trop tard pour empêcher de nouveaux meurtres; les plus illustres sénateurs, venaient d'être massacrés dans la curie même ; ce furent les dernières victimes que Marius immola aux mânes de son père.

Échecs de Carbon; bataille île la porte Colline.

Sylla ne fit que traverser Rome pour aller en Étrurie combattre l'autre consul, Carbon, que Métellus et Pompée avaient chassé de rOmbrie. Il lui livra une bataille acharnée, qui dura tout un jour, sans résultat. C'était presque un succès pour Carbon ; mais menace, par Métellus et Pompée, d'être coupé de la Cisalpine, d'où il tirait ses provisions et des soldats , il marcha sur eux, fut battu et perdit dix mille nommes. Six mille de ses soldats désertèrent et avec eux Verrès , son questeur, qui emporta la caisse militaire. Norbanus, effrayé, s'embarqua pour Rhodes, où quelque temps après il se tua pour n'être pas livré à Sylla. Carbon recruta en Étrurie une nouvelle armée, et commit encore la faute de diviser ses forces, au lieu de marcher en toute hâte sur Prénesie; tous les détachements qu'il forma furent battus. Quand il apprit la défection de la Cisalpine, obtenue par Métellus, il désespéra de résister plus longtemps, et s'embarqua pour l'Afrique. Sertorius était déjà parti pour l'Espagne; les chefs populaires abandonnaient l'Italie pour soulever les provinces occidentales.

A ce moment même les chefs italiens, ses alliés, Pontius Télésinus, Lampronius et Gutta tentaient un coup hardi. Écartés des lignes de Lucrétius Ofella que Sylla couvrait avec toute son armée, tandis que Pompée écrasait, près de Clusium, les troupes de Carbon restées sans chef, ils percèrent une nuit ju6qu' à cent stades de la ville. Ils voulaient enlever et « détruire ce repaire des loups ravisseurs de l'Italie , » et s'il fallait périr, périr au moins sous ses ruines, après avoir vengé l'Italie. Mais ils perdirent un jour à préparer l'assaut, et ce retard sauva Rome. Le matin du 1er novembre , la petite garnison qu'on y avait laissée , fit une sortie ; puis la cavalerie de Sylla accourut; lui-même suivait avec toutes ses forces : à midi il arriva près de la porte Colline. Ce fut la vraie bataille de celte guerre, et comme pour marquer clairement quels intérêts étaient depuis dix ans débattus , c'était l'existence même de Rome que la victoire allait décider. On se battit tout le reste du jour et la nuit

entière; l'aile gauche, que Sylla commandait fut mise en déroute. Mais Crassus avec l'aile droite avait vaincu et poursuivi l'ennemi au loin. Pontius Télésinus, grièvement blessé, fut achevé par les vainqueurs; dans la mort, son visage portait encore empreintes la menace et la haine. C'était le plus noble et le dernier des enfants de l'Italie : au moins eut-il, pour lui-même et pour son peuple , un glorieux tombeau , un champ de bataille couvert de cinquante mille cadavres, dont la moitié étaient Romains.

Préneste ne pouvait plus tenir; elle ouvrit ses portes. Le jeune Marius et un frère de Télésinus retirés dans un souterrain , se battirent entre eux pour ne pas être livrés vivants à l'ennemi. Quelques villes tenaient encore, elles tombèrent l'une après l'autre , Volaterra résista deux ans. Hors de l'Italie la guerre continua : Sertorius avait soulevé l'Espagne, et Domitius Ahénobarbus l'Afrique et la Numidie.

Le» proscriptions (^t-St).

Le lendemain du combat de la porte Colline, Sylla haranguait le sénat dans le temple de Bellone; tout à coup on entend des cris de désespoir, les sénateurs se troublent : « Ce n'est rien , dit-il , seulement quelques factieux que je fais châtier, » et il continua son discours : en ce moment, huit mille prisonniers samnites et lucaniens périssaient égorgés. Quand il revint de Préneste, il monta à la tribune , parla longtemps de lui-même en termes magnifiques, et termina par ces paroles sinistres : « Qu'aucun de mes ennemis n'espère de pardon. » De ce jour les proscriptions commencèrent. Un préteur, parent de Marius , Marius Gratidianus, fut poursuivi par Catilina , qui lui creva les yeux , lui arracha la langue , les oreilles , les mains , lui rompit les bras et les jambes , et quand ce cadavre , encore animé, ne fut plus

au'un monceau de chairs meurtries et d'ossements brisés, lui trancha la tête, qu'il porta toute sanglante à Sylla. Le cadavre du vainqueur des Cimbres fut exhumé, livré aux outrages et jeté dans l'Anio. César, alors âgé de dix-huit ans , était parent de Marius et gendre de Cinna ; Sylla voulut le contraindre à répudier sa femme. Il refusa "et s'enfuit dans les montagnes de la Sabine, où il faillit plusieurs fois périr. Les larmes de sa famille, les prières des vestales arrachèrent sa grâce : a Je vous le laisse, dit le tout-puissant proconsul, mais dans cet enfant il y a plusieurs Marius. »

DICTATURE DE SYLLA

Un grand nombre de victimes avaient déjà péri quand un Métellus lui demanda : « Où el quand comptes-tu enfin t'arrêter? — Je ne sais encore. — Mais au moins déclare ceux que tu destines à la mort. — Je le ferai. >» Et aussitôt il dressa une liste de quatre-vingts noms qu'il lit afficher dans le forum ; il laissa passer un jour, et le lendemain il publia une seconde liste de deux cent vingt personnes, puis une troisième de pareil nombre. « J'ai proscrit tous ceux dont je me suis souvenu, dit-il au peuple, mais j'en ai oublie beaucoup; leurs noms seront écrits à mesure qu'il reviendront à ma mémoire. *> Du 1er décembre 82 au 1er juin 81, pendant six longs mois, on put tuer impunément ; on tua encore longtemps après, car Roscius d'Amérie fut égorgé le 15 septembre. Les familiers de Sylla, ses affranchis, surtout ce Chrysogonus, dont Cicéron a immortalisé l'infamie, vendaient le droit de faire placer un nom sur la liste fatale. «Celui-ci, disait-on, c'est sa belle villa qui l'a fait périr, celui-là, ses bains dallés de marbre ; oet autre, ses magnifiques jardins. » Les biens des proscrits étaient confisqués et vendus à l'encan : ceux de Roscius valaient six millions de sesterces , Chrysogonus les eut pour deux mille.

Quel fut le nombre des victimes? Appien parle de quatrevingt-dix sénateurs, de quinze consulaires et de deux mille six cents chevaliers; Valère Maxime de quatre mille sept cents proscrits. « Mais qui pourrait compter, dit un autre, tous ceux qu'immolèrent les haines privées? » La proscription ne s'arrêta pas aux victimes, les fils et les pctiis-fils des proscrits furent déclarés indignes d'occuper jamais une charge publique.

Dans l'Italie , des peuples furent proscrits en masse ; les plus riches cités, Spolète, lnteramna, Prénestc, Terni, Florence, furent comme vendues à l'encan. Dans le Samnium, Bénévent resta seul debout. A Préneste, tout fut égorgé. La main de fer oui pesait sur l'Italie s'étendit sur l'empire entier. Sylla s'était chargé lui-même de punir la Grèce et l'Asie ; if laissa ses lieutenants pacifier les provinces du nord, de l'ouest et du sud : Métellus, la Cisalpine; Valérius Flaccus, la Narbonaise, où les proscrits lui livrèrent bataille; Pompée, la Sicile et l'Afrique. Malgré sa modération habituelle, Pompée se montra sévère : les Mamertins, revendiquaient leurs privilèges: «Cessez, leur dit-il, d'alléguer les lois à celui qui porte l'épée. » A Cosyra il fit

décapiter Carbon ; un autre chef, Brutus , se poignarda pour ne pas tomber entre ses mains. En Afrique, Hiarbas avait dépouillé l'autre roi de Numidie Hiempsal, et attendait le lieutenant de Sylla près d'Utique avec une nombreuse armée. Pompée le battit et le fit mettre à mort. Contre Scrtorius , maître de l'Espagne , le dictateur fit marcher le préteur Annius, qui le chassa; contre les Thraces, les gouverneurs de Macédoine; contre les pirates, Dolabella, le préteur Thermus et enfin le proconsul Servilius Vatia. Mais en Asie, Muréna ayant recommencé la guerre contre Mithridate, Sylla, qui voyait autour de lui , dans l'empire même , assez d'embarras et de dangers, lui défendit de provoquer un ennemi redoutable.

Foulées par la guerre , les provinces furent encore écrasées d'impôts. Pour satisfaire à ces demandes impérieuses, plusieurs cités durent engager les terres et les propriétés publiques, leurs temples, leurs murailles. Sylla alla jusqu'à vendre l'Égypte à Alexandre H. Les peuples alliés, les rois amis furent contraints de montrer leur zele par la grandeur de leurs dons. D'un bout à l'autre de l'empire, il n'y eut personne qui ne payât de son sang ou de sa fortune cette restauration de la vieille république.

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