II. LÉGISLATION DE SYLLA
EXTENSION DE L 'AUTORITÉ DU SÉNAT AUX DÉPENS DE LA PUISSANCE DES TRIBUNS ET DE L'ASSEMBLÉE DU PEUPLE. — LOIS PÉNALES. — ABDICATION ET MORT DE SYLLA ( 79-78).
Extension de l'autorité du sénat aux dépens de la put m sa née des tribuns et de l'assemblée du peuple.
Après avoir tué les hommes par le glaive , Sylla tua le parti par des lois. Pour les donner, il voulut bien prendre un titre légal, il se lit nommer dictateur, avec droit de vie et de mort sans jugement, pouvoir de confisquer les biens, de partager les terres , de bâtir ou de renverser des villes, d'ôter ou de donner les royaumes. Ses actes antérieurs étaient ratifiés et sa volonté déclarée loi de l'État. Sylla n'avait été toute sa vie qu'un soldat. S'inquiétant bien plus de la puissance de Rome que de sa liberté, il voulut laire régner au forum le silence des camps et croyant l'aristocratie assez forte pour porter le poids de l'empire, il le lui donna. 11 fit entrer au sénat cent membres nouveaux, et
DICTATURE DE SYLLA
pour faire de cette assemblée, le principe conservateur de Ja constitution, il lui rendit les jugements et la discussion préalable des lois, c'est-à-dire le veto législatif. Il lui conserva le droit de désigner les provinces consulaires, et plaça les gouverneurs dans sa dépendance, en établissant que ceux-ci resteraient dans leurs provinces tant qu'il plairait au sénat. Les tribuns perdirent le droit de présenter une rogation au peuple ; leur veto fut restreint aux seules affaires civiles, et l'exercice du tribunat ôta le droit de briguer une autre charge.
Par ces innovations les comices par tribus perdaient en réalité leur puissance législative. Celle des comices par centuries souffrait une grave atteinte de la loi qui exigeait que toute proposition fût précédée d'un sénatus-consulte. Afin de paraître faire quelque chose pour le peuple et les pauvres, il confirma la loi de Valérius Flaccus, qui abolissait les dettes d'un quart. Il baissa aussi le prix des denrées; mais pour se donner le droit de supprimer les distributions qui nourrissaient la paresse du peuple et il établit cent vingt mille légionnaires dans les terres les plus fertiles de la Péninsule.
Par ces lois , les tribuns , le peuple et les grands étaient ramenés de quatre siècles en arrière, les uns à l'obscurité du rôle qu'ils jouaient le lendemain de la retraite au mont Sacré , les au très à l'éclat, à la puissance des premiers jours de la république. Mais Sylla pouvait-il aussi les rappeler aux mœurs antiques; les nobles, au désintéressement; les pauvres au patriotisme? Il ne le crut pas ; il n'essaya pas même de rendre aux grands et au peuple , par une épuration sévère, la considération et le respect d eux-mêmes. Loin de là , dans le sénat, il fit entrer des gens obscurs et indignes; dans le peuple, il répandit dix mille esclaves des proscrits qu'il affranchit et qui portèrent son nom (les Cornéliens). Des Espagnols, des Gaulois obtinrent même le droit de cité; et il laissa les autre Italiens, excepté ceux qui avaient servi contre lui , répandus dans les trente-cinq tribus.
Lola pénale*.
Sylla avait rendu le pouvoir aux grands; il ne s'abusait pas cependant sur leur moralité , et ses lois pénales dirigées contre les crimes qu'ils commettaient habituellement, prouvent qu'il chercha, sinon à les rendre meilleurs, du
moins à les intimider. Pour diminuer la brigue , il décréta qu'on ne pourrait exercer la môme charge qu'après un intervalle de dix ans , et il défendit qu'on sollicitât la préture avant la questure, le consulat avant la préture. Lucrétius Ofella, celui qui avait si longtemps assiégé Préneste, scella cette loi de son sang. 11 demandait le consulat sans avoir été préteur : Sylla l'avertit de se désister; il continua. Un centurion le poignarda au milieu de la place. 11 reprit la loi de majesté de Saturninus et de Varius , et l'étendit à des cas nouveaux. A l'avenir devait être puni par Tinterdiction du feu et de Peau, c'est-à-dire par l'exil, quiconque porterait atteinte à l'honneur et a la sécurité de l'empire, violerait le veto d'un tribun, ou arrêterait un magistrat dans l'exercice de ses fonctions; tout magistrat qui laisserait lui-même dégrader entre ses mains les droits de sa charge , tout gouverneur qui de sa pleine autorité déclarerait la guerre, sortirait de sa province avec ses troupes, les exciterait à la révolte , les livrerait à l'ennemi, ou qui vendrait leur liberté à des chefs prisonniers. Ce fut de cette loi qui plus tard punit non-seulement les actes, mais les paroles , que les empereurs firent un si cruel usage. Les lois de falso, de sicariis, de repetundis, prévinrent le vol, la violence et les concussions, et huit tribunaux permanents promirent une prompte justice. Comme les juges dans ces cours étaient tous sénateurs * et qu'ils prononçaient sans appel , l'administration de la justice criminelle passait tout entière au sénat.
Dans cette restauration du gouvernement aristocratique , Sylla ne pouvait oublier la religion. Il augmenta le nombre des pontifes et des augures qu'il porta de dix à quinze, leur rendit le droit de compléter eux-mêmes leur collège, et fit partout chercher les oracles sibyllins pour remplacer les livres qui avaient péri dans l'incendie du Capitolc. Ce temple même, il le rebâtit avec magnificence; enfin malgré la dépravation de ses mœurs, il rendit plusieurs lois pour remettre en honneur la sainteté du mariage, arrêter l'abus du divorce , les dépenses des festins et celles des funérailles.
Abdication et mort de Sylla (VO-98).
Quand Sylla eut accompli son œuvre, il se retira. Son abdication (79), parut un défi jeté à ses ennemis cti?ne audacieuse confiance dans jsa fortune. Mais les charges et ta
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sénat remplis de ses créatures , tant d'hommes intéressés au maintien de ses lois, et ses dix mille Cornéliens, ses vétérans, dont il aurait pu d'un mot refaire une armée formidable, tout cela rendait cette confiance peu dangereuse. Ses adieux au peuple furent dignes de cette royauté insolente qui s'abdiquait elle-même , et de cette foule qui se vendait pour un congiarium. Il la gorgea de viandes, de vins précieux, de mets recherchés, et avec une telle profusion, que chaque jour on en jeta dans le Tibre des quantités prodigieuses , que le peuple repu avait laissées.
Retiré dans sa maison de Cumes, il y vécut une année encore et mourut d'une maladie affreuse. Ses chairs décomposées tombaient en pourriture et engendraient incessamment une innombrable vermine. Il avait écrit lui-même son épitaphc; elle était véridique : « nul n'a jamais fait plus de bien a ses amis ni plus de mal à ses ennemis. »
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§ I. RÉTABLISSEMENT DE LA PUISSANCE TRIBUNIT1ENNE ET GUERRES DE SERT0R1US, DE SPART ACUS ET DES PIRATES.
POMPÉE. — GUERRE DE SERTORIUS (82-71). — SPARTACUS (73-71) — POMPÉE RÉTABLIT LA PUISSANCE TRIBUNIT1ENNE (70). — GUERRE DES PIRATES (67 ).
La haine du peuple et des Italiens, les ressentiments de l'ordre équestre et quatre guerres dangereuses, voilà ce que Sylla léguait à ses successeurs. Qui donc allait recueillir ce difficile héritage? Un sénat mutilé par la guerre civile, et où les proscriptions des deux partis n'avaient pas laissé une seule tête qui dépassât le niveau commun de la médiocrité, voilà l'héritier légal du dictateur; il devait en avoir un autre. Du milieu de la guerre civile un homme avait surgi qui à vingt ans levait une armée et savait en rester le chef. Pompée conduisit ses troupes partout où le dictateur vou-
lut, on Cisalpine, au secours dcMétellus, en Sicile, en Afrique; toujours vainqueur et imposant par ses succès à Sylla lui-même. Après la défaite d'Hiarbas, Sylla lui ordonna de licencier ses légions. Les soldats se révoltèrent ; Pompée les apaisa et revint seul à Rome. Celte confiance le sauva ; le die-* ta leur sortit avec tout le peuple à sa rencontre et le salua du nom de Grand. Mais il voulait le triomphe, et il n'était pas même sénateur! Sylla refusa. « Qu'il prenne donc garde, osa dire l'impétueux jeune homme, que le soleil levant a plus d'adorateurs que le soleil couchant. »> Le dictateur surpris, céda : « Qu'il triomphe , s'écria-t-il à deux reprises, qu'il triomphe! » (81.)
Pompée en effet n'avait encore géré aucune charge et n'en voulait pas. Mais il tint à constater son influence en faisant donner le consulat à un de ses protégés. Malgré Sylla et malgré les grands, il fit élire jEmilius Lépidus, qui ne cachait pas sa haine contre les nouvelles lois (78).
On tueles hommes ; on ne tue les idées et lesbesoins légitimes qu'en leur donnant satisfaction. En prononçant ces seuls mots, rétablissement de la puissance tribunitienne, Lépidus avait retrouvé tout un parti que Sylla pensait avoir étouffé dans le sang. Tenu en échec durant son année de charge par son collègue Catul us, Lépidus reprit ses desseins dans son proconsulat de la Narbonaise.
Le gouverneur de la Cisalpine, Junius Brutus, se déclara pour lui. Avec la promesse de rappeler les proscrits, de rendre aux Italiens leurs terres confisquées, et de casser tous les actes de la dictature , Lépidus eut bientôt grossi l'armée qu'il amenait de la Gaule et il pénétra jusqu'au Janicule. Mais les vétérans, menacés de restitutions, accoururent autour de Pompée que le sénat adjoignit a Catulus. Lépidus fut mis hors la loi et battu en avant du pont Milvius. Une seconde défaite en Étrurie, puis une troisième près de Cosa, le forcèrent à chercher un asile en Sardaigne, où il mourut de chagrin, tandis que Pompée poursuivait Brutus dans la Cisalpine, prenait Modène et faisait périr les chefs ennemis qui tombaient en son pouvoir {77).
Cette levée de boucliers rattacha Pompée au sénat qui lui rendait son armée et il accepta le rôle d'exécuteur testamentaire de Sylla; après Lépidus, il alla combattre Sertorius.
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ftutrre de gcrtorlns (St-f
Après la mort de Marius et de Cinna, Sertorius était allé tenter la dernière espérance du parti, le soulèvement des provinces barbares de l'Occident. Rendu en Espagne, dès l'année 82, il vit accourir autour de lui de nombreux volontaires; malheureusement ses préparatifs n'étaient pas achevés, quand un lieutenant de Sylla, le proconsul Annius le força de quitter la Péninsule. Il embarqua les quatre mille hommes qui lui reslaiant, et pendant plusieurs mois il erra des côtes d'Espagne à celles d Afrique : mais fatigué de cette existence précaire il se serait exilé aux îles Fortunées ( les Canaries ) si ses soldais avaient consenti à le suivre. Ramené par eux en Afrique il se mêla aux guerres d'un peuple de la Mauritanie et le bruit de ses exploits se répandant en Espagne, les Lusitaniens, opprimés par Annius, l'invitèrent à se mettre à leur tête; il accepta et repassa dans la Péninsule. Un lieutenant d'Annius fut d'abord battu, puis le gouverneur de la Bétique(80). Métellus, envoyé par Sylla pour arrêter ce mouvement , ne put amener son adversaire à une bataille générale (79). Sertorius lui fit une guerre d'escarmouche qui convenait à ses soldats et au pays théâtre de la lutte. Avec sa nombreuse armée, Métellus ne possédait rien au delà de l'enceinte de son camp. Assiégeait-il une ville, ses convois étaient coupés : traversait-il un défilé, de derrière chaque rocher se levait un soldat qui lançait ses traits, puis fuyait plus léger que les vents. Bientôt il ne se crut plus assez fort, et appela à son aide le proconsul de la Narbonaise, Lollius. Sertorius prévint cette jonction : et quand Lolliu8 déboucha des Pyrénées, il fut si complètement battu qu'il se sauva presque seul à llerda(Lérida). Uncallaquedo Métellus sur Lacobriga, dans le sud de la Lusilanie, y rappela Sertorius qui jeta un secours dans la place , surprit un de ses lieutenants et , après lui avoir fait lever le siège, le chassa de la Lusilanie.
Malgré la présence de cette grande armée, Sertorius était véritablement maître de toute l'Espagne : il réglait les contestations des peuples et des particuliers , levait des troupes, exerçait les indigènes à la tactique romaine et surtout s'appliquait à gagner leur confiance. 11 avait su leur persuader qu'il était en rapport avec les dieux, une biche blanche qui toujours le suivait était l'intermédiaire. Lui arrivait-
il secrètement une nouvelle importante , la biche s'approchait de son oreille et lui communiquait le mystérieux message, qu'il répétait tout haut et que l'événement bientôt confirmait. Ce manège suffisait à la crédulité de ces peuples enfants. Du reste, il commandait leur respect par la sévérité de ses mœurs et par son attention à ne souffrir de la part de ses soldats aucune licence. La défaite de Lépidus lui valut un secours important (77). Perperna, un des lieutenants du proconsul, passa en Espagne avec des forces considérables et plusieurs Romains de distinction , dont Sertorius forma un sénat de trois cents membres. Pour bien montrer qu'il était resté Romain au milieu des barbares, il n'admit aucun Espagnol dans ce sénat, de même qu'il leur refusait tout grade dans ses troupes. Jusqu'alors ils avaient pu croire que Sertorius combattait pour eux : de ce jour ils comprirent que Marianistes et Syllaniens, parti populaire et parti des grands, ne voulaient que la même chose, maintenir à leur profit la domination de Rome sur les provinces.
Ses derniers succès et Paccroissement de ses forces lui permirent de soulever les Aquitains et la Narbonaise ; un de ses lieutenants alla même garder les passages des Alpes. Le sénat s'effraya. Malgré sa répugnance à demander à Pompée de nouveaux services , il fut obligé, n'ayant point d'autre armée, de l'envoyer au secours de Métellus(76). Pour éviter les détachements de Sertorius, il s'ouvrit une route nouvelle par les Alpes grecques ou Pennines. Les cohortes espagnoles, tournées, se replièrent sur les Pyrénées, abandonnant la Narbonaise, qui expia cruellement sa révolte et les Pyrénées mêmes que Sertorius, occupé au siège de Lauron près de Valence, ne put défendre. Pompée comptait forcer aisément ses lignes. Sertorius lui enleva d'abord une légion, puis il l'affama dans son camp, battit tous ses détachements, emporta Lauron sous ses yeux et le contraignit à repasser PÈbre. En face de Pompée, Sertorius força encore la ville de Gontrebia, chez les Carpétans. Tels étaient les résultats de cette campagne si pompeusement annoncée. Malheureusement au printemps suivant ( 75 ) , Hirtuléius un de ses lieutenants se laissa battre près d'Italica par Métellus , et Pompée tua dix mille hommes à Perperna et à Hérennius près de Valence. La jonction des deux généraux , que Sertorius avait jusqu'alors empêchée, devenait possible, il essaya encore de la prévenir en courant
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à Pompée, qu'il battit sur les bords du Sucrone ; il comptait le lendemain l'accabler, quand Métellus parut : « Sans cette vieille femme, dit-il, j'aurais renvoyé ce petit garçon à Rome, châtié comme il le mérite : » 11 s'en dédommagea en lui tuant un autre jour, près de Sagonte, six mille hommes, mais dans le même moment Métellus repoussait Perperna, qui laissait cinq mille morts sur le champ de bataille. Une attaque essayée le lendemain sur les lignes de Métellus ne réussit pas. Les pirates dont nous parlerons plus tard couvraient alors la mer; Serlorius s'entendit avec eux pour que tous les convois qui arrivaient d'Italie par mer fussent coupés, se chargeant lui-même d'empêcher ses adversaires de faire des vivres dans l'intérieur du pays. Pompée réduit aux abois écrivit alors au sénat qu'il allait être contraint, si on ne lui faisait passer de grands renforts, d'abandonner l'Espagne. Le consul Lucullus, se hâta de lui envoyer du blé, de l'argent et deux légions. Un puissant secours s'offrait aussi à Sertorius; il traita avec Mithridate qui lui promit trois mille talents.
Au bruit de cette alliance avec un ennemi de Rome, Métellus mit à prix la tête de Sertorius; mais l'amour de ses troupes le gardait. Il fallut en revenir aux batailles, Métellus prit bien quelques villes que Perperna ne sut pas défendre, mais Sertorius obligea Pompée à lever le siège de Pallantia, puis il les affama tous les deux, il les battit en détail et les Força de se retirer , Métellus sur l'Ultérieure, Pompée , jusqu'en (Jaule. Les événements militaires des années 73 et 72 sont inconnus. Mais dans ces années, Sertorius vit l'affection des Espagnols s'éloigner de lui. Des signes de mécontentement éclatèrent : il les réprima avec dureté, et rendu soupçonneux parce qu'il se sentait entouré de traîtres, il se laissa aller à des actes cruels. Plusieurs enfants de nobles espagnols qu'il faisait élèvera Osca à la romaine furent égorgés ou vendus. Dans son camp même une conspiration se forma, Perperna en était le chef, ils l'assassinèrent au milieu d'un festin (72). Perperna prit sa place, mais il n'avait ni ses talents, ni la con6ance des troupes; il n'é-
îes mains de Pompée. Pour racheter sa vie , il offrait de livrer les lettres aes grands de Rome qui avaient invité Sertorius à passer en Italie. Pompée brûla les lettres sans les lire, et fit tuer le traître. Cependant les chefs indigènes,
tomba lui-même entre
qui, en s'associant à Sertorius n'avaient combattu que pour eux-mêmes, se jetèrent dans les plus fortes places , et s'y défendirent une année encore. Pompée conduisit seul les dernières opérations de cette guerre, et avant de rentrer en Italie, il éleva sur la dernière crête des Pyrénées un trophée fastueux dont l'inscription portait que depuis les Alpes jusqu'au détroit d'Hercule, il avait pris huit cent soixante-seize villes.
gpartaeus (VS-Vfl).
Une nouvelle guerre attendait en Italie le vaniteux général; Grassus l'appelait contre les gladiateurs, comme Métellus l'avait appelé contre Sertorius. Soixante -dix -huit gladiateurs, échappés de Capoue où Ton en dressait un grand nombre, s'étaient emparés d'un poste naturellement fort, d'où, sous la conduite d'un esclave thrace, Spartacus, ils repoussèrent quelques troupes envoyées contre eux. Trois mille hommes vinrent les assiéger; ils descendirent par des rochers taillés à pic et enveloppèrent l'ennemi oui leur abandonna son camp, Ce succès attira aux gladiateurs un grand nombre de bouviers et de pâtres des environs. Un second général ne fut pas plus heureux; Spartacus battit ses lieutenants et lui-même en plusieurs rencontres, se saisit de ses licteurs et de son cneval de bataille, et conduisit son armée vers les Alpes pour franchir ces montagnes , et rendre chaque esclave à son pays. Mais les siens, avides de butin et de vengeance, refusèrent de le suivre , et se répandirent dans l'Italie pour la ravager. Le sénat se vit réduit à diriger contre eux les deux consuls : Spartacus les battit. Grassus , à qui on remit le commandement suprême, vit un de ses lieutenants écrasé ; il parvint cependant à enfermer les gladiateurs à l'extrémité du Brutium , où leur chef les avait conduits , pour les faire passer en Sicile; mais les pirates , avec lesquels Spartacus traita, prirent son argent et ne lui donnèrent pas une barque. En même temps , Crassus tirait d'une côte à l'autre, un large fossé. Avant que l'ouvrage fût terminé, Spartacus profita d'une nuit neigeuse pour combler les travaux et s'échapper , mais la division se mit parmi les siens , et Crassus battit quelques corps détachés. Spartacus , seul , semblait invincible; la confiance que ses succès inspira aux gladiateurs, finit par le perdre. Ils l'obligèrent à livrer
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une action décisive, où il succomba , après avoir montré un courage héroïque (71).
De cette menaçante armée , il ne restait plus que des débris qui , reprenant trop tard le premier dessein de leur valeureux chef, gagnèrent les Alpes pour se disperser dans la Gaule. Pompée revenait alors d'Espagne, il les rencontra et tua encore cinq mille de ces malheureux. « Crassus , écrivit-il au sénat, a vaincu Spartacus, mais moi j'ai arraché les racines de cette guerre : elle ne renaîtra plus, » et il marcha sur Rome, impatiemment attendu du peuple, qui portait aux nues la gloire du héros invincible. Crassus n'obtint en effet que l'ovation. Il avait combattu contre cent mille ennemis; mais Rome ne voulait pas avouer qu'elle avait encore une fois tremblé devant ses esclaves.
Pompée rétablit la puissance trlbunUlenne (*©).
Tandis que Pompée accablait en Espagne les derniers chefs du parti populaire, ce parti même se relevait à Rome. En 77, Lépidus avait échoué dans une tentative à main armée; en 76, le tribun Sicinius, soutenu de César, faillit réussir à rendre la voix au tribunat; ce qu'il demandait, un consul de l'année suivante l'accorda; les tribuns recouvrèrent le droit de haranguer le peuple et d'aspirer aux charges. Les désordres, les plaintes, aussitôt recommencèrent, et Pompée, saisissant le rôle de médiateur qui s'offrait , écrivit a Rome que si l'accord ne se rétablissait pas entre le sénat et le peuple, avant son retour, il travaillerait lui-même à régler celte affaire dès qu'il serait arrivé. 11 arriva à la ûn de l'année suivante , et le peuple acheva de le gagner par ses applaudissements. La ville entière sortit à sa rencontre , il reçut , plutôt qu'il ne demanda , le consulat et le triomphe. Mais il fallait payer ces applaudissements; une loi Pompéia, appuyée par Crassus et César, rendit au tribunat tous ses droits. Après le peuple vint le tour des chevaliers. Ils réclamaient les jugements avec non moins d'ardeur que le peuple, le tribunat. Cette fois, Pompée laissa agir Cicéron.
Après un début éclatant au barreau, Cicéron était allé à Athènes et à Rhodes prendre aux Grecs le seul bien qui leur restât, l'art d'Isocrate et de Platon. Rome avait vu déjà de grands orateurs, jamais cette abondance harmonieuse , cet éclat , cette verve intarissable. A trente ana , il entra dans
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les charges par la questure de Sicile, et il briguait Pédilité quand les Siciliens vinrent lui confier leur vengeance contre leur ancien préteur, Verres, dont le nom rappelle les plus infâmes concussions. Quoique membre du sénat depuis sa questure , Cicéron appartenait à Tordre équestre. De ce côte étaient ses amitiés, ses intérêts, je dirai plus, ses idées politiques. Cicéron voulait faire rendre aux chevaliers les jugements que Caïus leur avait donnés pour reformer ce médius ordo oui maintiendrait l'équilibre dans l'État. Or, Verrès était sénateur , et disait , à qui voulait l'entendre , qu'il était sûr de l'impunité, parce qu'il avait fait, de ses trois années; de pillage, trois parts, l'une pour son défenseur, l'autre pour ses juges, la troisième pour lui-même. Cicéron attaqua hardiment. Verrès, épouvanté, s'enfuit après la première audience, abandonnant aux Siciliens quarante-cinq millions de sesterces, mais l'éloquence vengeresse le poursuivit jusque dans son exil. Cicéron écrivit ce qu'il n'avait pu dire; il déroula le long tableau de ses crimes, et il finit comme il avait commencé , par des menaces contre les nobles. « Tant que la force l'y a contrainte, Rome a souffert votre despotisme royal , elle l a souffert ; mais du jour où le tribunat a recouvré ses droits, votre règne, ne le comprenez-vous point? est passé.... » 11 ne put, en effet, survivre àces scandaleuses révélations; un oncle de César, le préteur Aurélius Cotta, proposa et fit accepter une loi par laquelle les places de juges furent réparties entre les sénateurs , les chevaliers elles tribuns du trésor. Cette année 70 la censure aussi fut rétablie. Soixante-quatre sénateurs furent dégradés: c'était la dégration même de la noblesse tout entière. Ainsi , tant de sang répandu, n'avait pas fait vivre l'œuvre politique de Sylla huit années!
Ouerrc de» pirates
Borne avait détruit toutes les marines militaires sans les remplacer. Personne ne faisait donc plus la police des mers; les bandits en avaient profité pour les couvrir et vivre aux dépens du commerce qui s'y faisait, aux dépens des villes qui s'élevaient sur ses rives. La Cilicie , avec ses ports sans nombre, et ses montagnes qui descendent jusqu'au rivage, avait été leur premier repaire, mais sur toutes les côtes ils avaient des arsenaux, oies lieux de retraite, et des tours d'observation. On leur croyait plus de mille navires; déjà
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ils avaient pillé quatre cents villes et les temples les plus vénérés. De la Phénicie aux colonnes d'Hercule ; il ne passait plus un navire qui ne payât rançon. Le nom romain leur importait peu; deux préteurs furent enlevés avec leurs licteurs ; Misène, Gaëte , Ostie même, aux portes de Home, furent saccagées, et les convois d'Afrique arrêtés. À ce moment Sertonus soulevait l'Espagne , Spartacus allait armer les gladiateurs , et Mithridate préparait en Asie une nouvelle guerre. Les pirates auraient pu servir de lien entre ces trois révoltes ; mais cette force immense manquait de discipline : les idées de brigandage l'emportèrent sur les idées politiques ; ils conduisirent bien à Mithridate les envoyés de Sertorius, mais ils trahirent Spartacus et causèrent sa ruine. Dès l'année 78, on envoya contre eux Servilius, qui , après trois pénibles campagnes, mérita le triomphe et le surnom d'Isauricus. Il avait donné à la Cilicie le nom de province : tout n'en était pas moins encore à faire. Marc-Antoine, le père du triumvir, fut chargé de les chasser de la Crète, il échoua ; Métellus y réussit (68), et en prit le surnom de Creticus. Mais quelques expéditions isolées ne pouvaient détruire cet insaisissable ennemi, qui, maintenant encore, menaçait Rome de la famine. L'an 67, le tribun Gabinius proposa qu'un des consulaires fût investi pour trois ans, avec une autorité absolue et irresponsable, du commandement des mers et de toutes les côtes de la Méditerranée jusqu'à quatre cents stades dans l'intérieur. Les nobles s'effrayèrent ae ces pouvoirs inusités qu'on destinait à Pompée : ils faillirent massacrer le tribun; mais le peuple adopta la loi, en doublant les forces promises au général , cinq cents galères , cent vingt mille fantassins, cinq mille chevaux , et la permission de prendre dans le trésor tout l'argent qu'il voudrait.
A la nouvelle de ce décret, les pirates abandonnèrent les côtes d'Italie, le prix des vivres baissa subitement, et le peuple de crier que le nom seul de Pompée avait terminé la guerre. 11 choisit pour lieutenants vingt-quatre sénateurs qui avaient déjà commandé en chef, divisa la Méditerranée en treize régions, et assigna à chaque division une escadre. En quarante jours, il balaya toute la mer de Toscane et celle des Baléares. Dans la Méditerranée orientale , nulle part non plus les pirates effrayés ne résistèrent. Les plus braves réunis au promontoire Coracesius,
furent vaincus , puis forcés dans une place du voisinage; ils livrèrent cent vingt forts qui couronnaient les cimes des montagnes, depuis la Carie jusqu'au mont Amanus; Pompée brûla treize cents navires, et établit ses prisonniers dans des villes dépeuplées, à Soli, Adana, Épiphanie et Mallus, à Dymes en Achaïe, môme en Calabre. Quatrevingt-dix jours avaient suffi pour terminer cette guerre peu redoutable.