CATILINA (63). — CRASSUS ET CATON
Commencements de César.
Depuis soixante ans, deux tentatives avaient été faites en sens contraire pour reconstituer la république, l'une par les Gracques en vue des intérêts populaires, l'autre par Sylla au nom des intérêts aristocratiques. Toutes deux avaient échoué et Rome était retombée dans le désordre intérieur et les violences. Le consulat de Pison,en Tannée 67, fut digne des plus mauvais jours de la république; les émeutes, les luttes à main armée recommençaient. Nobles et peuple étaient donc également convaincus d'impuissance à gouverner, et il n'y avait plus qu'une expérience à tenter : la monarchie. Trois hommes y tendaient alors : Pompée à la manière de Périclès, par les lois, mêmes de son pays ; Catilina, comme Denys et Agathocle, par les conspirations et la soldatesque ; César, à la façon d'Alexandre, par d'irrésistibles séductions et l'ascendant de son génie. Entre ces trois hommes un autre se plaça, qui, meilleur que son temps,
croyait à la vertu, au pouvoir de la raison, et qui ne se résignait pas encore à la pensée qu'on ne pût sauver cette grande chose : la liberté. Comme Drusus, Cicéron cherchait le salut de la république, non dans la domination exclusive d'une classe de citoyens , mais dans la conciliation de tous les ordres. Il avait déjà contribué à faire rendre aux chevaliers les jugements , et il aurait voulu enchaîner Pompée à leur cause. Aussi avait-il contribué de tous ses efforts à son élévation.
Un autre personnage flattait aussi Pompée, et, à l'ombre de ce nom alors si grand , se faisait une place dans l'État : nous connaissons déjà Jules César. Sa puissance à lui n'était pas dans les charges qu'il avait exercées, il n'était que pontife ; ni dans ses exploits , il n'avait pas encore commandé ; ni dans son éloquence , bien qu'elle fût grande et prouvée par des succès : mais dans les traditions qui s'attachaient au descendant de Vénus et d'Anchise , dans les souvenirs qu'éveillait le gendre de Cinna et le neveu de Marius , dans le charme indicible répandu sur toute sa personne. Magnifique et prodigue, comme s'il eût compté sur les richesses du monde , il jetait l'or, moins pour ses plaisirs que pour ses amis, pour le peuple qu'il conviait à des fêtes splendides. Fier, actif, il avait, sans hauteur blessante, le génie du commandement. Tombé aux mains des pirates il maîtrise ces brigands et les force à le servir. Ils lui demandent vingt talents pour sa rançon : uVous en aurez cinquante, mais je vous ferai pendre ; » et il leur avait tenu parole. Quelque temps après, Mithridate attaquant les alliés il avait, sans titre, sans mission, rassemblé des troupes , battu plusieurs détachements ennemis , et retenu les villes dans l'alliance de Rome. Sylla, auquel il avait résisté, l'avait mieux compris : « Redoutez, disait-ilaux nobles, redoutez ce jeune élégant à la robe flottante. » L'élégant débauché cachait en effet une ambition audacieuse ; ses amis l'avaient vu pleurer devant une statue d'Alexandre en répétant : « A mon âge il avait conquis le monde, et je n'ai encore rien fait. » Quand Pompée était revenu d'Espagne, il avait trouvé César en possession d'un tel crédit qu'il avait dû compter avec lui. 11 avait pensé s'en faire un instrument , il en servit lui-même : il tomba sous le charme, il écouta ses conseils déguisés sous les éloges, et César fut pour beaucoup dans la détermination qui sépara Pompée de la noblesse où était sa véritable place,
pour le mettre à la lête du peuple où son caractère ne pouvait le laisser longtemps.
Un autre ambitieux comptait dans le même temps se faire jour par d'autres voies. Syila croyait avoir fait de ses vétérans des laboureurs paisibles , et de ses sicaires enrichis d'honnêtes citoyens. Mais ces soldats paresseux firent travailler pour leur compte , puis vendirent leurs terres et ne gardèrent que leur épee, dans l'espérance d'une autre guerre civile et de nouveaux pillages. 11 avait fallu moins de temps encore à leurs anciens chefs pour dissiper l'or des proscrits. Les uns et les autres avaient donc besoin de nouveaux bouleversements : un d'entre eux, Catiiina, se chargea de les faire naître. C'était une nature puissante pour le mal. Durant les proscriptions il s'était signalé parmi les meurtriers les plus féroces; il avait tué son beau-frère pour être libre dans un amour incestueux; il égorgea sort épouse et son fils pour décider une femme à lui donner sa main. Proprétcuren Afrique, il y commit de terribles concussions (66). A son retour, il brigua le consulat ; mais une députalion de la province l'accusait ; le sénat raya son nom de la liste des candidats. Catiiina se retira frémissant. On lui interdisait même la brigue légale. 11 prépara une révolution.
11 y avait longtemps qu il s'était uni à tout ce que Rome renfermait de gens infâmes et coupables. Les vétérans de Sylla comptaient sur lui pour une abolition des dettes. La sévérité des nouveaux tribunaux lui fournit d'autres alliés. Un jugement venait de destituer les deux consuls désignés pour l'année 65, Autronius et Corn. Sylla, comme coupables d'avoir acheté les sutfraqes. Catiiina envenima leur ressentiment, et un complot fut formé pour égorger, aux kalendes de janvier, les nouveaux consuls quand ils iraient sacrifier au Capitole. Crassus et César entrèrent, dit-on, dans cette conjuration. Mais Crassus, si riche, avait tout à perdre en d'associant à des gens ruinés. Pour César, il devait s'écarter d'un mouvement où les premiers rôles étaient déjà pris. Deux fois le coup manqua et le sénat tremblant chercha, par des concessions, à désarmer ces furieux. Calp. Pison , un dés conjurés, fut envoyé comme préteur en Espagne; et lorsque Clodius reprit, contre Catiiina, l'accusation de concussion, Torquatus et Cicéron lui-même défendirent l'accusé. Il fut acauitté, mais ruiné.
Ce qui rendait le sénat si facile, c'était le sentiment
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de sa faiblesse et la crainte que lui inspirait César. Cette année même (65), il avait été nommé édile curule et il n'avait pas perdu cette occasion de faire légalement une brigue plus sûre que celle du jour des comices, en achetant d'un coup le peuple entier par la magnificence de ses jeux et ses prodigalités inouïes. Pour honorer la mémoire de son père, il ht paraître trois cent vingt paires de gladiateurs, tout couverts d'armures dorées. Les Mégnalésies et les grands jeux romains furent célébrés avec la même pompe. A ces fêtes, à ces jeux, Bibulus, son collègue, disait : « Nous nous ruinons tous deux et il semble que lui seul paye, le peuple ne voit que lui. » Il eut bien d'autres applaudissements, quand un matin on découvrit de touta la ville, aux portes du Capitole , des statues étincelantes d'or ; c'était le vieux Marius qui reparaissait avec ses trophées de la guerre de Jugurtha et des Cimbres. Mais ces trophées, le sénat les avait proscrits, et un édile les rétablissait ! « Ce n'est plus par de sourdes menées , s'écria Catulus, mais à la face du ciel que César attaque la constitution. » Personne n'osa le suivre, et les trophées du héros populaire continuèrent de briller au-dessus de la tête des sénateurs tremblants.
Au sortir de Pédilité ( 64 ), César essaya de se faire donner la lucrative mission d'aller réduire TÉgypte en province. L'affaire fut remise, et César fut appelé aux obscures fonctions de président du tribunal chargé de punir les meurtriers. Jusqu'alors il n'avait que protesté contre la dictature de Sylla, il voulut la franper d'une flétrissure légale. Parmi les affaires qu'il évoqua a son tribunal, fut celle de deux meurtriers des proscrits. Pour frapper le sénat , il remonta plus haut encore. A son instigation, un tribun du peuple, L. Labiénus, accusa, l'année suivante, le vieux sénateur Rabirius d'avoir, près de quarante ans auparavant, sur un décret du sénat, tué un magistrat inviolable, le tribun Saturninus. Malgré les éloquents efforts de Cicéron, malgré les prières, les larmes des principaux sénateurs, Rabirius eût été déclaré coupable, si le préteur Métellus Céler n'eût arraché le drapeau qui flottait sur le Janicule. Cet étendard enlevé, l'assemblée devait se dissoudre. César, content d'avoir encore une fois prouvé sa force, laissa tomber l'affaire.
Ce même Labiénus fit encore rendre au peuple la nomina-
lion des pontifes. Le peuple paya aussitôt sa dette en donnant à César le grand pontificat , charge à vie qui le faisait chef de la religion , et le rendait inviolable. Ni ses mœurs , ni l'athéisme qu'il professait ouvertement, n'avaient été pour lui des obstacles : ses mœurs et ses opinions étaient celles de la plupart des hommes de son temps. En ce moment même, Lucrèce écrivait son poème audacieux contre la crédulité populaire. Catulus , l'un de ses compétiteurs, le sachant obéré, avait essayé de le désintéresser en lui offrant des sommes considérables : « J'en emprunterai de plus grandes pour réussir, » dit-il. La même année (63), il fut désigné pour la préture : il approchait donc du but, malgré les craintes et la haine des grands.
Consulat de Clcéron et conjuration de Catilina («3).
Gicéron était alors consul. La noblesse et le peuple avaient également accueilli, celui-ci l'homme nouveau, celle-là le grand orateur qui promettait au sénat le secours d'une puissante éloquence. Ce succès blessa César qui , pour mettre cette popularité à l'épreuve, souleva une question où il fallut se prononcer entre le peuple et le sénat. — Le tribun Rullus proposa une loi agraire. 11 voulait que des commissaires, investis pour cinq ans d'un pouvoir absolu , vendissent toutes les terres du domaine public en Italie , en Sicile, en Espagne, dans la Macédoine, la Grèce, et jusaue dans le Pont, et qu'avec cet argent, avec les revenus ae toutes les provinces, excepté ceux de l'Asie, réservés à Pompée, que César ménageait toujours, ils achetassent en Italie des champs labourables pour les distribuer aux pauvres. Une dictature et peut-être une révolution seraient sorties de cette loi. Cicéron l'attaqua dans quatre discours éloquents. La loi fut rejetée, mais César y gagnait au moins d'avoir montré à tous que Cicéron n'était que l'orateur des nobles. Un autre tribun proposa de mettre un terme à la dégradation civique dont Sylla avait frappé la postérité de ses victimes. Cicéron fit encore rejeter cette rogation.
Ces attaques du parti populaire ne furent cependant pas pour le consul sa plus grande affaire : Catilina l'inquiétait bien davantage. Enrayé des progrès que faisait la conjuration dans Rome et dans toute l'Italie , il commençait à voir crue s'il y avait, entre le sénat et César, une question d'influence et de pouvoir, entre Catilina et les grands il y avait
une question de vie et de mort. Aux dernières élections consulaires, An ton i us ne l'avait emporté sur Catilinaque de quelques voix , et celui-ci s'était remis sur les rangs pour l'année 62. Catilina, à bout de patience, était décidé, s'il ne réussissait pas cette fois , à jouer enfin le tout. Les préparatifs étaient achevés; d'immenses amas d'armes étaient réunis en divers lieux. Les vétérans de l'Ombrie , de l'Étrurie et du Samnium, depuis longtemps travaillés par ses émissaires, s'armaient sans bruit. La flotte d'Ostie paraissait gagnée. Sittius, en Afrique, promettait de soulever cette province et peut-être l'Espagne. A Rome même, Catilina croyait pouvoir compter sur le consul Antonius.Un des conjurés était tribun désigné , un autre préteur. 11 n'avait donc qu'un signal à donner pour que des armées apparussent tout à coup et marchassent sur Rome, où d'autres complices auraient allumé sur divers points l'incendie. En plein sénat il avait osé dire : « Le peuple Romain est un corps robuste , mais sans tête; je serai cette tête. » Et une autre fois : « On veut porter l'incendie dans ma maison , je l'éteindrai sous des ruines. >• Aux comices consulaires il échoua encore : ce fut le signal. A quelque temps de là le sénat apprit que des rassemblements armés avaient été vus dans le Picénum et l'Apulie, et qu'un ancien officier de Sylla, Mallius, campait devant Fésules avec une armée de soldats tirés des colonies militaires et de paysans ruinés. Par bonheur , deux proconsuls , Marcius Rex et Métellus Créticus venaient d'arriver d'Orient, et attendaient aux portes delà ville, avec quelques troupes, le triomphe qu'ils sollicitaient. Le premier fut aussitôt dirigé contre Mallius , le second sur l'Apulie; un autre préleur alla dans le Picénum. Rome même était mise en état de siège. Les consuls, investis par le sénat d'un pouvoir discrétionnaire , avaient placé des gardes aux portes , sur les murailles, et ordonné des rondes dans tous les quartiers. Catilina restait dans Rome, Catilina venait au sénat. Pour l'en chasser et le contraindre à démasquer ses projets, Cicéron le força à se déclarer lui-même ennemi public : « Jusques à quand abuseras-tu donc, Catilina, de notre patience? s'écria-t-il dans une apostrophe fameuse. Quoi ! ni la garde qui veille la nuit sur le mont Palatin , ni les troupes réunies dans la ville, ni la consternation du peuple, ni ce concours des bons citoyens, ni ce lieu fortifié où le sénat s'assemble, ni
les regards indignés que tous ici jettent sur toi , rien ne t'arrête!... 0 temps! ô mœurs! Tous ces complots, le sénat les connaît, le consul les voit, et il vit! »
Et il continua longtemps ainsi jusqu'à ce que, chassé par l'éloauentc parole du grand orateur, qui ce jour-là fut un grand citoyen, Calilina sortit du sénat la menace à la bouche. La nuit venue, il alla se mettre à la tête des troupes deMallius. Cicéron essaya de se débarrasser des complices qu'il avait laissés dans Rome, en dévoilant aussi dans une assemblée du peuple leurs projets. Mais un petit nombre seulement s'effrayèrent et partirent. Parmi eux était le fils d'un sénateur; son père, averti, le poursuivit lui-même, l'atteignit et le fit tuer sur place par ses esclaves. Mais Lentulus, Céthégus, Bestia, restaient encore, et Cicéron, manquant contre eux de preuves écrites, n'osait les frapper; 1 imprudence des conjurés lui en donna. Lentulus avait voulu affilier à la conjuration des députés allobroges alors à Rome. 11 leur donna des lettres pour leur peuple, et le consul, averti, les fit enlever avec leurs dépêches. Nanti de ce s pièces, il fit conduire les conjurés au sénat, les força de tout avouer, et le surlendemain ouvrit la délibération sur leur compte. Silanus, consul désigné, vota pour la peine dernière. Tous les consulaires se rangèrent à son avis. César, alors préteur désigné, osa soutenir une opinion plus douce : il vota pour la détention perpétuelle dans un municipo avec la confiscation des biens. La plupart des sénateurs ébranlés passaient à son avis, lorsque Caton vint à l'aide de Cicéron avec sa rude éloquence. L rassemblée, entraînée, vota la mort. Pour ne pas laisser à César le temps de faire intervenir les tribuns, Cicéron alla prendre lui-même Lentulus dans la maison où il était détenu au Palatin , et le conduisit au Tullianum, où les préteurs amenèrent les autres conjurés. Les triumvirs capitaux les attendaient. Lentulus fut étranglé le premier. Sur son cadavre. Céthégus, Gabinius, Statilius et Céparius subirent l'un après l'autre la même mort. Quand le consul traversa pour la seconde fois le forum, en descendant de la prison, il ne dit que ces mots : « ils ont vécu ; » et la foule , frappée de stupeur, s'écoula en silence (5 décembre 63).
Les succès des généraux du sénat avaient sans doute donné à Cicéron la confiance d'accomplir ce qu'il regarda
comme l'éternel honneur de son consulat. Partout les mou-
vemcnts avaient été réprimés par la seule présence de» troupes. 11 n'y avait eu de résistance sérieuse qu'en Étrurie. De ce côté, une armée, commandée par Antonius, couvrait Rome, tandis qu'une autre, sous les ordres de Métellus, occupait la Cisalpine et menaçait les derrières de Catilina. Celui-ci avait réuni vingt mille hommes , dont le quart seulement était armé. Avant la bataille livrée près de Pistoia, Catilina renvoya son cheval, comme Spartacus, et se plaça au centre avec un corps d'élite. L'action fut acharnée; pas un de ses soldats ne recula ou demanda quartier : lui-même, il fut trouvé, bien en avant des siens, au milieu d'un monceau de cadavres ennemis, et respirant encore. On lui coupa la tête et on l'envoya à Rome.
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Cicéron se flattait d'avoir à jamais effrayé les ambitieux et les partis. « Que les armes le cèdent à la toge, » s'écriait le consulaire ébloui. Il fut vite détrompé. En déposant les faisceaux, il s'était promis d'adresser un discours au peuple pour gloriÛer son consulat : « L'homme qui n'a pas permis aux accusés de se défendre ne se défendra pas lui-même , » dit le tribun Métellus Nepos, et il lui ordonna de se borner au serment d'usage, qu'il n'avait rien fait de contraire aux lois. « Je jure, s'écria Cicéron, je jure que j'ai sauvé la république! » A ce cri éloquent, Caton et les sénateurs répondirent en le saluant du nom de Père de la patrie , que le peuple entier confirma par ses applaudissements. Mais quand l'ivresse de ce dernier triomphe fut passée, Cicéron, redevenu plus calme, vit mieux la situation. Pompée s'éloignait et de lui et du sénat; Crassus accusait hautement Cicéron de l'avoir calomnié; un tribun enfin semblait le menacer d'une accusation capitale. Le prudent consulaire s'étudia à calmer tous ces ressentiments; il tâcha d'apaiser Crassus; il proclama bien haut le zèle qu'avait montré César, et il s'humilia devant Pompée, qu'il mit au-dessus de Scipion.
Il y avait cependant un homme sur qui Cicéron pouvait compter, M. Porcius Caton. C'était un homme tout d'une pièce, ne transigeant sur rien ni avec personne, jamais surtout avec lui-même, et celui peut-être de tous les grands personnages de l'antiquité qui porta le plus haut l'idée du devoir. Comme son aïeul, dont il avait la rudesse, il se fit le censeur vigilant des hommes de son temps , et sa vie fut
une leçon vivante, mais malheureusement inutile pour cette génération, qui se préparait à obéir à un maître en n'obéissant plus aux lois. Sans relâche et sans ménagements , il combattit pour ce qu'il crut être le droit et la vérité , et quand il pensa qu'il devait à la patrie un dernier exemple, il se tua pour que son sang rejaillît jusque sur la couronne triomphale du vainqueur et y restât attaché, comme la protestation suprême de la liberté. Calon était un des plus fermes appuis du nouveau parti que Cicéron espérait avoir formé, et qu'il appelait le parti des honnêtes gens. Quand Métellus Népos, appuyé de César, proposa, sous prétexte de rétablir 1 ordre dans la république, de rappeler Pompée avec toutes ses forces, Caton jura que, tant qu'il vivrait, pareille chose ne s'accomplirait pas. Le matin du vote des tribus, Métellus fit occuper par des gladiateurs le temple de Castor qui donnait sur la place , et il s'assit sur le haut des degrés, à côté de César ; Caton traversa hardiment la foule armée et vint se placer entre le tribun et le préteur pour les empêcher de communiquer ensemble. Quand le greffier commença à lire le texte de la rogation, il l'en empêcha; Métellus ayant pris les tablettes , il les arracha et les brisa ; le tribun voulut la réciter de mémoire; un ami de Caton lui ferma la bouche. Le peuple battait des mains. Métellus fit un signe, et les gladiateurs chassèrent la foule. Caton , qui ne voulait pas reculer, fut sauvé à grand'peine par Muréna. Mais les nobles revinrent en force ; Caton échappa à ceux qui le gardaient, et Métellus, à son tour, effrayé, s'enfuit de la ville dans le camp de son patron.
Crassus était longtemps resté fidèle à la constitution cornélienne. Ses immenses richesses , butin de la guerre civile , lui donnaient des clients jusque dans le sénat ; et ses esclaves , dont il eût pu faire une armée , ses affranchis, ses débiteurs, ses locataires (il possédait plusieurs quartiers de Rome), rendaient son appui précieux pour faire, ou pour arrêter un mouvement. Les grands commirent la faute de se l'aliéner, et en l'enveloppant avec César dans les mêmes soupçons de complicité avec Catilina, ils lui montrèrent quel devait être son allié. Les créanciers de César ne voulaient pas le laisser partir pour sa province de l'Espagne Ultérieure. Crassus se fit sa caution pour la somme énorme de huit cent cinquante talents. Clodius, jeuue patricien de pétulante et ambitieuse nature, et chargé, tout
jeune encore, de dettes et de vices , s'était introduit sous des vêtements de femme dans la maison de César, durant la célébration des mystères de la Bonne Déesse. Ce scandale avait amené un procès. César, qui avait répudié sa femme, non qu'elle fût coupable, mais parce que la femme de César, disait-il, ne devait pas même être soupçonnée, voulait sauver Clodius afin de s'en servir plus tard contre les grands; il lui fit prêter, par son nouvel ami, l'argent nécessaire pour acheter ses juges, et Clodius, malgré une déposition accablante de Cicéron , fut absous. César partit alors pour son gouvernement; il laissait derrière lui Crassus, engagé avec Clodius et en rupture ouverte avec l'oligarchie. Pour augmenter ce chaos d'ambitions contraires, Pompée arrivait; il arrivait, disait-on, à la tête de ses légions pour mettre fin à la république. Cependant, dès qu'il eut touché Brindes, il licencia son armée; et, vers la fin de septembre 61 , il célébra son triomphe. On y porta des tableaux sur lesquels il était écrit que Pompée avait pris huit cents navires, mille forteresses et trois cents villes, repeuplé trente-neuf cités, versé dans le trésor vingt mille talents et presque doublé les revenus publics.
Mais, en descendant de son char, Pompée se retrouva seul dans cette ville, un moment auparavant pleine de sa gloire. Lu ru Mus attaquait tous ses actes; le sénat lui était hostile; Cicéron même trouvait que son héros d'autrefois était sans dignité et sans élévation. 11 fit bientôt l'épreuve de son crédit. En Orient, il avait disposé des couronnes, fait et défait des royaumes, fondé des villes, enfin tout réglé souverainement de la mer Égée au Caucase et de l'Hellespont à la mer Bouge. Faire confirmer tous ses actes, c'était pour lui une question d'honneur; il demanda au sénat une approbation générale et prompte. Lucullus, appuyé de Caton, voulut qu'on délibérât séparément sur cnaque fait. Cette lente discussion, où mille échecs étaient inévitables, eût singulièrement rabaissé celui qui jouait naguère en Orient le rôle de roi des rois. 11 la refusa. Dans le même temps il faisait demander au peuple, parle tribun Flavius, des terres pour ses vétérans. Ici encore Pompée rencontra Caton et le consul Métellus. Les choses allèrent si loin que Flavius fit traîner le consul en prison. Tout le sénat voulait l'y suivre, mais son patron eut honte lui-même de ces violences; il céda une seconde fois, le cœur profondément ulcéré contre
ces nobles qui le déshonoraient Aux yeux de ses soldats el do toute l'Asie.
Alors il se repentit d'avoir licencié ses troupes : il était trop tard. Repoussé par les grands, il ne lui restait plus qu'à recommencer ce rôle de démagogue pour lequel il était si peu fait; mais, du côté du peuple, la première place était prise; il fallait partager. C'était là que, depuis dix ans, César l'attendait,