III. GUERRE D'ESPAGNE ET MORT DE CÉSAR
DÉCRETS DU SÉNAT EN FAVEUR DE CÉSAR; SON TRIOMPHE; MODÉRATION DE SON GOUVERNEMENT. — LES FILS DE POMPÉE SOULÈVENT L'ESPAGNE ; RATAILLE DE MUNDA (45). — CONCENTRATION DANS LES MAINS DE CÉSAR DE TOUS LES POUVOIRS; SES PROJETS.— LES CONJURÉS; MORT DE CÉSAR (44).
Décret* du sénat en faveur de César ; son triomphe $ modération de son gouvernement.
Après avoir réuni à la province la plus grande partie de la Numidie, partagé le reste entre Bocchus et Sittius et laissé l'historien Salluste pour gouverneur en Afrique , César revint à Rome à la fin de juillet 46. Le sénat avait déjà accumulé sur sa tête tous les honneurs et le pouvoir. Il lui concéda la dictature pour dix ans ; pour trois ans , la censure sans collègue, sous le nom nouveau de préfecture des mœurs, la nomination à la moitié des charges curules, le consulat excepté et le droit de régler les provinces préto-
rien nés ; c'est-à-dire que le peuple sera dépouillé en sa faveur de sa puissance élective, et le sénat, de son pouvoir administratif. Il célébra quatre triomphes à son entrée dans la ville : sur les Gaulois, l'Égypte,Pharnace et Juba. Ni Pharsale, ni Thapsus n'étaient nommés. Parmi les captifs, pas un Romain, mais la sœur de Gléopâtre , le fils de Juba , le vercingétorix gaulois que les triumvirs attendaient au Tullianum pour l'égorger. Rien ne rappelait Pompée. Il eut moins de ménagements envers les vaincus d'Afrique. 11 exposa Caton, Scipion et Pétréius se perçant de leur épée. A cette vue, bien des cœurs, sans doute, se serrèrent ; mais la tristesse se perdit dans l'éclat des fêtes. On n'entendit que les soldats user de leur vieux droit et railler, dans leurs chants grossiers , « le galant chauve, l'ami de Nicomède et des Gaulois qu'il conduisait derrière son char , mais pour les mener au sénat. Fais bien , criaient-ils encore , tu seras battu ; fais mal, tu seras roi. »
Après le triomphe, le peuple romain se coucha autour de vingt-deux mille tables à trois lits. Gette immense orgie inaugurait l'empire. Le lendemain vinrent les distributions : à chaque citoyen cent deniers , dix boisseaux de blé, dix livres d'huile; à tous les pauvres, remise d'une année de loyer ; aux légionnaires, cinq mille deniers par te te ; aux centurions, le double ; aux tribuns, le quadruple. Les vétérans reçurent des terres. Puis des spectacles de tout genre, des jeux troyens, des chasses où Ton tua des taureaux sauvages et jusqu'à quatre cents lions ; une naumachie entre des galères de Tyr et d'Égypte ; une bataille enfin entre deux armées ayant chacune cinq cents fantassins, trois cents cavaliers et vingt éléphants. Gette fois les gladiateurs étaient éclipsés. Mais des chevaliers, le fils d'un préteur descendirent dans l'arène ; des sénateurs voulaient y combattre !
Jusqu'à son consulat, c'était dans le peuple, puis dans les chevaliers , que César avait placé son point d'appui; pendant son commandement en Gaule, et durant la guerre civile, il l'avait pris dans l'armée; maintenant, il voulait le chercher dans un gouvernement sage et modéré, dans la fusion des partis, dans l'oubli des injures, dans la reconnaissance universelle pour une administration habile et bienveillante. Il accorda au sénat le rappel de l'ancien consul Marcellus, et à Cicéron celui de Ligarius. Des légionnaires croyaient leur règne arrivé, et s'abandonnaient à la licence , il les fit
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mettre à mort. Déjà en Afrique, il avait ignominieusement cassé des tribuns militaires accusés de pillage. Lorsqu'il donna des terres à ses vétérans , il eut soin que les lots fussent séparés , afin de prévenir toute révolte. Quant au peuple, trois cent vingt mille citoyens vivaient à Rome aux dépens de l'État; il réduisit ce nombre à cent-cinquante mille, et offrit aux autres des terres dans des colonies d'outre-mer; quatre-vingt mille acceptèrent. Il supprima toutes les associations formées depuis la guerre civile, et qui servaient aux mécontents et aux ambitieux. Une loi restreignit peut-être le droit d'appel au peuple ; des dispositions plus sévères furent ajoutées aux lois contre les crimes de majeslé et de violence, et le gouvernement d'une province fut fixé à une année pour un préteur, à deux pour un proconsul.
Ainsi, la balance était tenue égale entre toutes les classes, aucun ordre n'était flatté, élevé au-dessus des autres. Tous avaient un maître.
Les troubles des cinquante dernières années avaient augmenté d'une façon déplorable la décadence de l'agriculture et la dépopulation des campagnes. César défendit à tout citoyen de vingt à quarante ans de rester plus de trois ans hors de l'Italie, sauf le cas de service militaire. Dans la distribution des terres, trois enfants donnaient droit aux champs les plus fertiles. Il voulut aussi que les herbagers eussent parmi leurs pâtres au moins un tiers d'hommes libres, et comme on l'a vu, il chassa de Rome la moitié de ses pauvres. C'était la pensée des Gracques : faire refluer dans les campagnes et multiplier dans la Péninsule la race des hommes libres. Pour rendre un nouveau Catilina impossible, César interdit à ses vétérans la vente de leurs lots, si ce n'est après une possession de vingt ans.
Lea Ma de Pompée aoulèvent l'Espagne * bataille
de ttuiifla (4*).
Les nouvelles qui arrivaient des provinces interrompirent ces sages réformes. L'Espagne était en feu. L'aîné des fils de Pompée, Cnéus, son frère Sextus, Labiénus et Varus avec quelnues débris, venaient d'y rallumer la guerre civile. En peu de temps, Cnéus réunit treize légions et battit tous ceux qui voulaient s'opposer à ses progrès.
En vingt-sept jours, César arriva de Rome, à quelques
stades de Cordouc \ il débloqua Ulia, et pour contraindre les ennemis à combattre , il assiégea à son tour la forte ville d'Atégua, qu'il prit sous leurs yeux. Ce ne fut que le 17 mars que César put, sous les murs de Munda, amener son adversaire à une bataille. Les commentaires sont loin de montrer cette lassitude des légions qui, selon d'anciens écrivains , aurait forcé César à se jeter la tête nue au-devant de l'ennemi en criant à ses vétérans prêts à fuir : « Vous voulez donc livrer votre général à des enfants? » Il ne perdit que mille des siens, trente mille pompéiens succombèrent, et parmi eux Labiénus et Varus. Cnéus, blessé , s'enfuit mais Fut atteint et tué. Son frère, qui n'avait pas assisté à la bataille, se cacha dans les Pyrénées ; il y resta jusqu'à la mort de César.
A Rome, l'enthousiasme officiel éclata de nouveau au récit de ces succès. Le sénat décréta cinquante jours de supplications, et s'évertua à trouver des honneurs qu'il n'eût pas encore donnés. Après Thapsus, on l'avait fait demidieu, après Munda on le fit dieu tout à fait. Une statue lui fut dressée dans le temple de Quirinus, avec cette inscription : « Au dieu invincible; » un collège de prêtres, lesJuliens, lui fut consacré, et son image fut placée à côté de celles des rois, entre Tarquin le Superbe et Brutus.
Au commencement d'octobre, le dictateur triompha, et les fêtes, les jeux, les festins de l'année précédente recommencèrent. Le peuple s'était plaint de n'avoir pu tout voir, les étrangers de n'avoir pu tout entendre; on divisa les jeux; chaque quartier de la ville eut les siens, chaque nation eut des pièces en sa langue. C'était justice ; est-ce que Rome n'était pas maintenant la patrie de tous les pcu-
J)les? Cléopâtre y tient sa cour. Les rois maures et tous es princes de l'Asie y ont leurs ambassadeurs. C'est au pied du trône que s'élève le concours des nations. Et quel spectacle César leur donne ! Des chevaliers , des sénateurs, même un ancien tribun du peuple, qui descendent dans l'arène , toutes ces puissances redoutées qui se dégradent. Labérius, forcé déjouer comme mime, une de ses pièces, disait dans son prologue : « Hélas, après soixante ans d'une vie sans tache, sorti chevalier de ma maison, j'y rentrerai mime: ah! j'ai trop vécu d'un jour. » César lui rendit l'anneau d'or ; ce n'était pas lui , mais l'ordre qu'il avait voulu frapper.
CUAIUTIU; XXIII
Concentration tlnn* icti main» de César de tous les pouvoirs)
ses projet*.
Au reste , sauf ces vengeances légères , nul ne fit jamais un plus noble usage de son pouvoir. Il semblait oublier tous les outrages et toutes les haines. Il relevait les statues de Sylla; il replaçait celle de Pompée sur la tribune aux harangues , comme il avait jadis rétabli au Capitole les trophées du vainqueur des Cimbres. Pour son pouvoir, César ne chercha pas non plus des formes nouvelles. Le sénat , les comices , les magistratures subsistèrent comme par le
Eassé; seulement il concentra en lui seul toute l'action puliquc, en réunissant dans ses mains toutes les charges républicaines. Comme dictateur à vie et consul pour cinq ans, il eut la puissance exécutive, avec le droit de puiser dans le trésor; comme imperator, la puissance militaire; comme tribun, le veto sur le pouvoir législatif. Prince du sénat, il dirigeait les débats de cette assemblée; préfet des mœurs, il la composait à son gré; grand pontife, il faisait parler la religion selon ses intérêts et surveillait ses ministres. Les finances, l'armée, la religion, le pouvoir exécutif, une partie du pouvoir judiciaire, et, indirectement, presque toute la puissance législative étaient donc réunis dans ses mains.
Pour habituer et attacher à cette monarchie qu'il fondait, César s'appliqua d'une manière systématique à avilir les institutions républicaines. 11 remplit le sénat d'hommes nouveaux, surtout de Gaulois. «Les Gaulois, disait-on , ont changé leurs braies contre le laticlave ; » et des avis aftichés dans les rues invitaient le peuple à ne pas montrer aux nouveaux pères conscrits le chemin de la curie. Mais ce sénat était aocile; il faisait sans objection tout ce que voulait le maître, plus qu'il ne voulait, et il ne s'offensait pas que des sénatus-consultes, délibérés par César tout seul , fussent promulgués en son nom. Il ne les consultait même pas pour les lois qui regardaient Rome, et qu'il délibérait chez lui avec quelques membres , dont il formait
Il avait déjà augmenté le nombre des préteurs, des prêtres, des questeurs et des édiles; il ne pouvait nommer plus de deux consuls ; mais la théorie nouvelle des consuls substitués lui permit de donner en un an cette haute charge à plusieurs. Le consul Fabius mourut le 31 dé-
cembre 45 ; il ne restait plus que quelques heures pour que l'année finît; il lui nomma néanmoins un successeur. « Quel consul vigilant, s'écria Cicéron, pendant toute sa magistrature il n'a pas dormi! » Il créa même des patriciens, comme les anciens rois.
Cependant, César voulait plus encore , ou plutôt autre chose. Le consulat, la dictature, la préfecture des mœurs, tout cela, même à titre perpétuel, c'était encore la république. Le titre de roi commençait la monarchie , l'hérédité dans le pouvoir , Tordre dans l'administration , l'unité dans la loi. César voulait ce que firent plus tard Dioclétien et Constantin; mais la république avait fourni une trop longue, une trop brillante carrière pour céder si vite. Elle se défendit, au milieu de désordres inouïs, durant trois siècles, contre le principe nouveau; et chaque fois qu'il
f>arut l'emporter, par rétablissement de l'hérédité ou de 'adoption , l'ordre et la paix régnèrent.
Ces considérations sont nécessaires pour expliquer la constance que mit César à rechercher , lui qui avait tout , un vain titre, au risque de tout compromettre. 11 se fit offrir par Antoine le bandeau royal , mais les sentiments que la foule montra lui firent comprendre que pour triompher de la répugnance invétérée des Romains, il fallait monter encore plus haut. La guerre lui avait donné la dictature, il va lui demander la royauté. Les charges sont distribuées pour trois ans; seize légions ont déjà passé l'Adriatique. Il veut écraser les Daces et les Gètes, venger Crassus sur les Parthes , pénétrer comme le conquérant macédonien jusqu'à l'Indus , et revenir à travers les Scythes et les Germains domptés , ceindre dans sa Babylone de l'Occident la couronne d'Alexandre. Alors, maître du monde, il fera couper l'isthme de Corinthe, dessécher les marais pontins, percer le lac Fucin, et jeter par-dessus l'Apennin une grande route de l'Adriatique à la mer de Toscane. Rome, la capitale de l'empire universel, sera agrandie; à l'ouest du Tibre, un temple colossal de Mars; au pied de la roche Tarpéienne, un immense amphithéâtre; à Ostic,un port vaste et sûr. Puis il multipliera le droit de cité romaine pour préparer l'unité de l'empire; tous les médecins étrangers, les professeurs d'arts libéraux l'ont déjà reçu , et il rassemblera en un seul code les lois romaines, et dans line bibliothèque publique tous les produits de la pensée
humaine. Quatre-vingt mille colons sont allés porter au delà des mers les coutumes et la langue de Rome; la Sicile entière a reçu le jus Latii; les Transpadans , la légion de l'Alouette , tous ceux qui l'ont fidèlement servi , le jus civitatis; les grandes injustices de la république sont réparées, Corinthe et Carthage sortent de leurs ruines; et trois éomètres grecs parcourent l'empire pour en mesurer les istances et en lever le plan , travail préliminaire d'une réorganisation de l'administration provinciale.
Lea conjuré*) mort de Céumr (44).
Mais, depuis plusieurs mois, une conjuration était formée; Cas si us Longinus, ancien lieutenant de Crassus, en était le chef. 11 avait entraîné Bru tu s, neveu et gendre de Caton, et qui semblait avoir hérité de ses vertus, de sa rigidité, de son dévouement aveugle et inintelligent aux vieilles institutions. Il avait combattu à Pharsale; César avait recommandé qu'on l'épargnât , même il lui avait confié l'important gouvernement de la Gaule Cisalpine. Brutus s'était montré reconnaissant. Aussi l'on disait : Gassius ne hait que le tyran, Brutus l'aime, mais il déteste la tyrannie. Gassius lui montra les grands , le sénat et le peuple n'ayant plus qu'en lui d'espérance. Sur le tribunal où il siégeait comme préteur, il trouvait écrit: « Tu dors Brutus, non tu n'es plus Brutus 1 » Brutus céda; il se crut l'instrument nécessaire d'une vengeance légitime. Son nom en gagna d'autres que pour la plupart César avait comblés de faveurs. Cicéron, quoique lié avec les principaux conjurés, ignora tout.
Les avis ne manquèrent pas à César : on lui parla d'un complot où Brutus était entré. « Brutus, dit-il , en se touchant, attendra bien la fin de ce corps misérable. » Cependant , un jour qu'on dirigeait les soupçons sur les deux consuls , Dolabella et Antoine : « Ce ne sont pas ces hommes si bons convives , que je redoute , mais les gens au visage blême et maigre ; » il voulait désigner Brutus et Cassius. On racontait aussi des prodiges, des feux aperçus au ciel, des bruits nocturnes, etc. César s'impatientait de ces continuelles menaces et refusait d'y croire , au moins d'y penser, a Rome, disait-il, est plus intéressée que moi-même à ma vie ; » et il avait renvoyé sa garde espagnole.
Les conjurés eux-mêmes étaient incertains; Gassius vou*
lait tuer Antoine et Lépide avec leur chef. Brutus demanda qu'on ne frappât qu'un coup. En public, son maintien était calme , mais dans sa demeure , la nuit surtout , son agitation révélait les combats que livrait encore cette âme malade, contre son faux héroïsme ; sa femme Porcia comprit qu'il méditait quelque grand dessein , et pour éprouver ses forces, avant de lui demander son secret, elle se lit à la cuisse une profonde blessure.
Le jour des ides ( 15 mars 44) , les conjurés se rendirent de bonne heure au sénat, mais les devins avaient défendu à César de sortir. Décimus Brutus lui fit honte de céder à ces vagues terreurs, et lui prenant la main, il l'entraîna sur la route. Artémidore de Cnide lui remit tout le plan de la conjuration. « Lisez , lui dit-il , cet écrit , seul et promptement ; » il n'en put trouver le temps. Les conjurés eurent d'autres suiets d inquiétude. Un sénateur, Popilius Lénas , ayant salué Brutus et Cassius d'un air plus empressé qu'il ne faisait ordinairement, leur dit à l'oreille: « Je prie les dieux qu'ils donnent une favorable issue au dessein que vous méditez ; mais je vous conseille de ne pas perdre un moment, car l'affaire n'est plus secrète ; » et peu après ils le virent avoir avec César un long entretien auquel le dictateur paraissait donner la plus grande attention. Déjà Cassius et quelques autres mettaient la main sous leurs robes pour en tirer leurs poignards et se frapper eux-mêmes , lorsque Brutus reconnut aux gestes de Lénas qu'il s'agissait, entre César et lui , d'une prière très- vive, plutôt que d'une accusation. Quand César entra , tous les sénateurs se le* vèrentpour lui faire honneur; et, dès qu'il fut assis, les conjurés , se pressant autour de lui , firent avancer Tullius Cimber pour lui demander le rappel de son frère. Us joignirent leurs prières aux siennes , et , comme ils insistaient, il se leva pour les repousser de force. Alors Tullius, lui arrachant sa robe, Casca lui porta un premier coup le long de l'épaule. César saisit la poignée de l'arme en s'écriant : « Scélérat, que fais- tu? » Mais dès qu'il vit Brutus lever le poignard sur lui, il quitta la main de Casca, et, se couvrant la tête de sa robe, il livra son corps au fer des conjurés. Comme ils le frappaient tous à la fois, Brutus reçut une blessure à la main j et tous les autres furent couverts de sang.