‹ Histoire romaineChapitre 93 sur 136 · TRIUMVIRAT · texte numérisé non relu

TRIUMVIRAT

INACTION DES CONJURÉS; AMNISTIE; FUNÉRAILLES DK CÉSAR. — TOUTE- PUISSANCE D'ANTOINE ; OCTAVE. — OPPOSITION CONTRE ANTOINE ; CICÉRON. — GUERRE DE MODÈNE (43). — FORMATION DU SECOND TRIUMVIRAT; PROSCRIPTIONS; MORT DE CICÉRON (43).

inaction des conjurés ; amnistie ; funérailles de César.

Les conjurés n'avaient fait de plan que pour la conjuration et n'en avaient point formé pour la soutenir. Le coup fait , ils sortirent de la curie , traversèrent le forum en criant que le tyran était mort et allèrent se retrancher au Capitole. Sur le soir Cicéron y vint. 11 aurait voulu que le sénat , agissant avec énergie au milieu des deux partis tremblants , se rendît maître de la situation ; mais le vieux consulaire était seul actif et résolu ; et pendant que les meurtriers hésitaient, les amis de César mettaient le temps à profit; Lépide, son maître de cavalerie , avait soulevé les vétérans campés dans l'île du Tibre ; Antoine s'était fait livrer les papiers et les épargnes de César ; il avait aussi mis la main sur le trésor public , qu'il fit transporter dans sa demeure. Le péril commun rapprochant ces deux chefs, ils s'unirent, moins pour venger leur maître mort que pour tirer parti des circonstances. Antoine était consul ; en vertu de sa charge il réunit le sénat. Les conjurés n'osèrent venir à cette séance, où la discussion fut tres-orageuse. Les sénateurs voulaient déclarer César tyran. Antoine représenta que ce serait abolir ses actes. Tant de gens étaient intéressés à leur maintien que la proposition fut rejetée. Cicéron parla alors; pour concilier tous les intérêts, il demanda la consécration des droits acquis, l'oubli du passé, la paix enfin et une amnistie. Elle fut proclamée. On invita alors les conjurés à descendre du Capitole ; Lépide et Antoine leur envoyèrent eux-mêmes leurs enfants comme otages ; Cassius alla souper chez Antoine; Brulus chez Lépide; l'entraînement était général.

Tout n'était cependant pas dit. Puisque César n'était pas

LE SECOND TRIUMVIRAT (/lî-30). 313

un tyran , puisqu'on maintenait ses actes, il fallait accepter son testament et lui faire publiquement des funérailles. Antoine lut au peuple ses dernières volontés. 11 adoptait pour fils son neveu le jeune Octave , et à son défaut , Décimus Brutus,Tun des chefs de la conjuration. Pour tuteurs, il lui donnait plusieurs des meurtriers; à d'autres, il faisait des legs considérables. Ces dons de la victime aux assassins réveillaient déjà la colère dans la foule ; mais lorsque Antoine ajouta que le dictateur laissait au peuple ses jardins le long du Tibre , et à chaque citoyen trois cents sesterces, il y eut à la fois comme une explosion de reconnaissance et de menaces.

Une autre scène , ménagée avec art , acheva de livrer la ville entière à Antoine. Le jour des funérailles il lut au peuple les décrets du sénat qui accordaient à César des honneurs divins, qui le déclaraient saint, inviolable , père de la patrie. Comme il prononçait ces derniers mots , il ajouta , en se tournant vers le lit funèbre : « Et voici la preuve de leur clémence ! Auprès de lui tous avaient trouvé un sûr asile, et lui-même il n'a pu se sauver. Ils l'ont assassiné. Ils avaient juré cependant de le défendre ; ils avaient voué aux dieux quiconque attenterait à sa vie , quiconque ne le couvrirait pas de son corps ! » Tendant alors les mains vers le Capitole : « 0 toi , Jupiter, gardien de cette ville , et vous tous, dieux du ciel , je vous atteste ; je suis prêt à tenir mon serment, je suis prêt à le venger. >» Alors il s'approcha du corps , entonna un hymne , comme en l'honneur d'un dieu , puis d'une voix rapide et enflammée , il rappela ses guerres, ses combats, ses conquêtes : « 0 toi, héros invincible, tu n'as échappé à tant de batailles que pour venir tomber au milieu de nous !» et à ces mots , il arrache la toge qui couvrait le cadavre , il montre le sang qui la tache, les coups dont elle est percée. Les sanglots de la foule éclatent et se mêlent aux siens ; mais ce n'est pas assez. Le corps de César, renversé sur le lit, était caché aux yeux. Tout à coup on vit se dresser le cadavre avec les vingt-trois blessures à la poitrine et au visage ; et en même temps le chœur chantait : « Je ne les ai donc sauvés que pour mourir par eux. » Le peuple croit voir César lui-même se lever de sa couche funèbre et lui demander vengeance. Ils courent à la curie , où il a été frappé , et l'incendient ; ils cherchent les meurtriers, et, trompés parle nom, ils mettent en pièces un tribun qu'ils

prennent pourCinna, le conjuré. Puis, brisant les tribunaux et les bancs, ils dressent un bûcber au milieu du forum; les soldats y jettent leurs javelots, les vétérans leurs couronnes, leurs armes d'honneur, leurs dons militaires. Le peuple passa la nuit entière autour du bûcher. Une comète qui , vers ce temps-là , se montra au ciel , parut une justification de l'apothéose.

Antoine avait réussi , les meurtriers étaient en fuite. Pour ramener le sénat , profondément irrité qu'on eût ainsi traité l'amnistie votée la veille, Antoine provoqua le rappel de Sextus Pompée, ainsi que l'abolition de la dictature, et il laissa son collègue, faire exécuter un démagogue qui , se disant parent de César, agitait le peuple. 11 consentit même à avoir une entrevue hors de Rome avec Brutus et Cassius, et ne s'opposa point à ce que les conjurés allassent prendre possession de leurs gouvernements ; à ce qu'on rendît à Sextus Pompée ses biens et le proconsulat des mers. Jamais le sénat n'avait trouvé un consul plus docilefAussi lorsque Antoine, se plaignant d'être poursuivi, comme un traître, par la haine du peuple , demanda une garde pour sa sûreté personnelle, le sénat se hâta de la lui accorder. Il la porta bientôt à six mille hommes. C'était une armée ; il pouvait dès lors jeter le masque. Toutes ses mesures , en effet , u'eu<rent plus d'autre but que de regagner le peuple et de se faire partout des créatures.

Toute-piiiseanee d'Antoine $ Octave.

Le sénat avait confirmé les actes de César : Antoine étendit cette sanction aux actes projetés du dictateur, et comme il possédait tous ses papiers , il y lisait ou y faisait écrire tout ce qu'il avait intérêt d'y trouver. Il vendit ainsi les places , les hoiwieurs , même les provinces , comme la petite Arménie, que lui acheta Déjotarus, comme la Crète, qui paya elle-même argent comptant son indépendance. Ces trafics scandaleux relevèrent sa fortune; aux ides de mars il devait huit millions, avant les calendes d'avril, il avait tout payé et capitalisé cent trente-cinq millions, qui lui servirent à acheter des soldats , des sénateurs, et le peuple. Quand il se crut assez fort, il fit dépouiller Brutus et Cassius de leurs gouvernements de Syrie et de Macédoine pour recevoir en échange ceux de la Crète et de Cyrène; Dolabella, son collègue, s'adjugea le premier, il prit pour lui le

second, où étaient cantonnées des forces considérables. « Le lyran est mort , s'écriait douloureusement Cicéron , mais la tyrannie vit toujours. »

Sur ces entrefaites arriva à Rome un jeune homme jusqu'alors peu remarqué , Octave , neveu de César par sa mère Julia, sœur du dictateur. A quatre ans, il avait perdu son père , chevalier romain de distinction ; et César, qui n'avait

Î>as d'enfant, s'était chargé de son éducation. 11 voulait 'emmener avec lui contre les Parthes , et il l'envoya à Apollonie, au milieu des légions qui s'y réunissaient, à la fois pour achever ses études et pour se faire connaître des soldats. A la nouvelle de la mort du dictateur, ses amis lui conseillèrent de se réfugier au milieu de l'armée. C'eût été comme une déclaration de guerre au sénat et aux meurtriers. Octave, esprit réservé, qui donnait à la prudence autant que César donnait à l'audace, rejeta ce projet. Aussi hardi que son père adoptif, mais d'une autre manière , il n'hésita pas , malgré les avis menaçants de sa mère , à venir seul à Rome, réclamer son dangereux héritage. Il voyagea sans bruit, sans faste. Près de Cumes, il apprit que Cicéron était dans le voisinage, il alla lui faire visite, et séduisit le vieillard par ses caresses et par son feint abandon, A la fiu d'avril , il entra dans Rome.

Il avait alors dix-neuf ans à peine; en vain sa mère renouvela ses instances pour lui taire quitter le nom de César. Le second jour de son arrivée, il se présenta devant le préteur et déclara qu'il acceptait l'héritage et l'adoption , puis il monta à la tribune et promit au peuple assemblé qu'il accomplirait tous les legs de la succession. Mais Antoine avait saisi l'argent laissé par le dictateur. Octave osa le lui réclamer et n'en reçut que de rudes réponses. On lui refusait les trésors de son père, il mit en vente les terres , les villas ; et ces domaines ne suffisant pas , il vendit ses propres biens. Antoine , après s'être moqué du prétendant, finit par surveiller sérieusement sa conduite, et multiplia devant lui les obstacles. Mais le peuple était pour le jeune César; Antoine s'arrêta; il se prêta même à une réconciliation pour qu'Octave l'aidât à obtenir la Cisalpine comme gouvernement, en échange de la Macédoine.

Octave comptait qu'Antoine lui rendrait service pour service. Il sollicita le tribunat, le consul fit échouer sa demande; il comprit alors qu'il lui fallait à tout prix une ar-

mée. Ses émissaires parcoururent secrètement les colonies de vétérans ; d'autres allèrent au-devant des légions oui arrivaient de Macédoine. En même temps il se rapprocha du sénat , dans le sein duquel s'était formée contre Antoine une haine violente.

Opposition contre Antoine; Cicéron.

Cicéron était l'âme de cette opposition. Le 1er septembre 44 , le sénat se réunit ; Antoine y parla durement contre le vieux consulaire absent; mais le lendemain, Cicéron vint siéger et lança sa première philippique. Antoine , furieux , répondit par de violentes invectives qui lui attirèrent, mais un peu plus tard, une réplique foudroyante , la seconde philippique.

Durant cette guerre de paroles, Octave débauchait au consul ses soldats. Antoine apprit que les légions débarquées à Brindes étaient sourdement travaillées par de mvstérieux agents ; il partit en toute hâte pour arrêter la défection, et fit décimer ses troupes, mauvais moyen de regagner leur affection* Celui qui était déjà son rival quitta aussi la ville , fit une tournée parmi les colons de son père, et ramena dix mille hommes; deux légions d'Antoine passèrent peu de temps après de son côté. 11 tâchait aussi de gagner Cicéron, et par lui le sénat, afin qu'une autorité légale sanctionnât par quelque titre sa position. Tous les jours il lui écrivait, lui promettant une confiance, une docilité aveugles; il l'appelait son père. Cicéron sé laissa prendre à ses avances. Antoine était parti pour chasser de la Cisalpine Décimus Brutus, qui refusait de se laisser dépouiller de ce gouvernement. Cicéron crut l'occasion favorable de reprendre son ancien projet.

Les meurtriers , c'est-à-dire la faction des grands, étaient dans l'Orient ; Antoine et Lépide , c'est-à-dire les démagogues et les représentants de la soldatesque, dans les deux Gaules. 11 était donc permis de penser que les honnêtes gens, restés maîtres du gouvernement, pourraient ressaisir l'influence. Mais il fallait une armée , Octave en avait une. « Octave, disait Cicéron, n'a d'autre ambition que d'accomplir les dernières volontés de son père. Quand il se sera ruiné à le faire, il retombera dans l'obscurité d'où il vient de sortir. Quelques légers honneurs suffiront à celte vanité de vingt ans; son âge répond de sa docilité.

Après la victoire, on brisera l'instrument. » Cicéron se hata donc de lui faire décerner un bill d'indemnité ; il fit bien baut son éloge, et félicita les légions qui avaient déserté pour lui les drapeaux du consul.

Guerre de Jlodène (43).

Antoine assiégeait déjà Déc. Brutus dans Modène. Cicéron voulait le faire déclarer ennemi public , en même temps qu'Octave recevrait le titre de propréteur et le rang de sénateur. Il se rendait garant , aisait-il , du patriotisme du jeune César. On adopta sa proposition relative à Octave , qui obtint encore que le trésor public se chargeât de remplir les promesses qu'il avait faites à ses soldats. Cependant le sénat hésitait encore à attaquer Antoine; mais les lettres de Sextus Pompée qui, à Marseille, réunissait une armée, et qui offrait ses services , les nouvelles d'Orient, où Brutus et Cassius s'étaient mis en possession de leurs gouvernements de Syrie et de Macédoine, secondèrent l'éloquence du grand orateur (XIIe philippique), et , dans le courant de mars, Octave entra en campagne avec les deux consuls Hirtius et Vibius Pansa.

Un léger avantage remporté par les troupes d'Antoine, avant la jonction des trois généraux , jeta l'effroi dans la ville. Le 14 avril, Pansa arriva près ae Bologne, où se trouvaient ses collègues, et les deux jours suivants on se battit avec acharnement en trois lieux à la fois. Déjà Pansa, grièvement blessé, fuvait avec ses troupes en désordre, y ers Forum Gallorum (Castel-Franco), quand Hirtius, débouchant à la tête de vingt cohortes , ressaisit la victoire. Durant cette double action , Octave avait défendu le camp contre le frère d'Antoine. Une tentative pour jeter un secours dans Modène amena une seconde bataille , qui se termina par l'entière défaite d'Antoine (27 avril). Le consul Hirtius y fut tué ; son collègue , Pansa , mourut le lendemain des blessures qu'il avait reçues dans la première action : événement trop favorable à Octave pour qu'on ne l'ait pas accusé plus tard de cette double mort. Quand on connut à Rome cette victoire , le peuple courut à la maison de Cicéron et le mena au Capitale, au milieu des plus vives acclamations. On eût dit que le vainqueur véritable était l'éloquent vieillard qui avait forcé le sénat à combattre et à triompher. La guerre , en effet , semblait ter-

ciuriiiu- xxiv.

minée ; Antoine fuyait vers les Alpes , et Décimus , délivré , le suivait plein d'ardeur; Plancus, commandant de la Transalpine, descendait de Lyon avec une armée pour lui fermer la Gaule , et Lépide venait de renouveler ses protestations de fidélité. On crut n'avoir plus de ménagements à garder, et dix sénateurs , sous la présidence de Cicéron, furent chargés de rechercher les actes d'Antoine.

Dans cette joie, dans ces fêtes, Octave était presaue oublié. C'était au nom de Décimus Brutus qu'on décrétait cinquante jours de supplications; on ôtaitmême à Octave la conduite de la guerre , pour la confier au général qu'il venait de sauver. Qu'avait-on besoin maintenant de cet enfant? Mais Antoine, mollement poursuivi, avait gagné Fréjuset terminé les indécisions de Lépide, en entraînant ses troupes (29 mai). La défection d'Asinius Pollion, gouverneur d'Espagne, celle de Plancus qui, peu de temps après , revint à Antoine , accrurent ses forces, et il se retrouva à la tête de vingt-trois légions.

Alors il fallut bien se souvenir d'Octave. Pour le retenir jusqu'au retour de Cassius et de Brutus , Cicéron lui fit décerner l'ovation ; il voulait qu'on le comblât , qu'on Y accablât d'honneurs4. D'ailleurs, après le triomphe, il était d'usage que le général congédiât ses troupes. Séparer Octave de ses légions, comme autrefois César des siennes, était maintenant le vœu du sénat. Mais les soldats devinèrent le piège, et ils envoyèrent eux-mêmes une députation à Borne. C'étaient quatre cents vétérans , qui vinrent annoncer au sénat que leur chef, en vertu du sénatus-consultc qui l'avait dispensé de l'observation de la loi Annale, désirait briguer le consulat. On refusait l'autorisation. « Si vous ne la lui accordez pas , dit l'un d'eux en frappant sur son épée, ceci la lui donnera; »» et Octave, passant aussitôt le Bubicon , conduisit huit légions jusu'aux portes de Borne. Il y entra aux applaudissements u peuple , et une assemblée le proclama consul ; Cicéron s'était enfui. 11 fit aussitôt ratifier son adoption, et distribua à ses troupes , aux dépens du trésor public, les récompenses promises, tandis que Pédius , l'autre consul, proposait une enquête sur le meurtre de César, en ayant soin,

1 Laudandum adokicentem, ornan- Suct., 12. Le sens siniatre de tollendum, tollendum. Vell. Pat., 11,62. dum ne peut être rendu.

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pour atteindre Sextus Pompée, d'envelopper dans son accusation les meurtriers et leurs complices. On les condamna tous au bannissement et à la perte de leurs biens.

Formation du second triumvirat $ proscription»; mort de Cleéron (48).

Maintenant, Octave pouvait traiter avec Antoine, sans craindre d'être éclipsé par lui. 11 était consul, il avait une armée, il était maître de Rome, et autour de lui s'étaient ralliés tous ceux des césariens qu'avaient éloignés les violences de son rival. Pédius commença les avances; il fit lever la mise hors la loi prononcée contre Lépide et Antoine. Décimus, abandonné de ses soldats, fut pris et tué près d'Aquilée, par des cavaliers d'Antoine. Celui-ci annonça à Octave qu'il venait d'immoler cette victime aux mânes de son père , et Lépide s'interposa pour ménager un accommodement que des deux côtés on désirait. A la fin d'octobre, les trois chefs se réunirent près de Bologne , dans une île du petit fleuve Réno , dont cinq légions , de chaque côté, bordaient les rives. Ils passèrent trois jours à former le plan du second triumvirat. Octave devait abdiquer le consulat, et être remplacé dans cette charge, pour le reste de Tannée , par Ventidius, le lieutenant d'Antoine. Une magistrature nouvelle était créée, sous le titre de triumviri reipublicx constituendœ : Lépide , Antoine et Octave s'attribuaient la puissance consulaire pour cinq ans, avec le droit de disposer , pour le même temps , de toutes les charges. Leurs décrets devaient avoir force de loi, sans avoir besoin de la confirmation du sénat ni du peuple. Enfin , ils se réservaient chacun deux provinces autour de l'Italie : Lépide, la Narbonai se et l'Espagne; Antoine, les deux Gaules; Octave, l'Afrique, la Sicile et la Sardaigne. L'Orient, occupé par Brutus et Cassius, resta indivis, comme l'Italie; mais Octave et Antoine devaient aller les combattre, tandis que Lépide , demeuré à Rome, veillerait aux intérêts de l'association. Pour s'assurer la fidélité des soldats, les triumvirs s'engagèrent à leur donner, après la guerre, cinq mille drachmes par tête, et les terres de dix-huit des plus belles villes d'Italie. Quand ces conditions eurent été écrites et que chacun en eut juré l'observation, Octave lut aux troupes les conditions du traité; et

pour cimenter l'alliance , celles-ci exigèrent qu'il épousât une fille de Fulvie.

Les triumvirs se firent précéder à Rome par Tordre envoyé au consul Pédius de mettre à mort dix-sept des plus considérables personnages de l'État; Cicéron était de ce nombre. Quand ils furent eux-mêmes arrivés, l'édit suivant fut affiché: « Lépide, Marc Antoine et Octave, élus triumvirs pour reconstituer la République, parient ainsi : « Si ceux que César , dans sa clémence , avait sauvés, enri- « chis et comblés d'honneurs après leur défaite , n'étaient « pas devenus ses meurtriers, nous aussi nous oublierions « ceux qui nous ont fait déclarer ennemis publics. Éclairés « par l'exemple de César , nous préviendrons nos ennemis « avant qu'ils nous surprennent... Prêts à entreprendre, au m delà des mers , une expédition contre les parricides , il nous « a semblé nécessaire de ne point laisser d'ennemis derrière « nous. C'est pourquoi nous avons dressé une liste de pro- « scrits. Que personne necache aucun de ceux dont les noms a suivent : celui qui aidera à l'évasion d'un proscrit sera « proscrit lui-même. Que les têtes nous soient apportées. m En récompense, l'homme de condition libre recevra vingt- « cinq mille drachmes attiques, l'esclave dix mille, plus la « liberté avec le titre de citoyen. Les noms des meurtriers et « des révélateurs seront tenus secrets. » Suivait une liste de cent trente noms ; une seconde de cent cinquante parut presque aussitôt; à celle-là, d'autres encore succédèrent.

Avant le jour, des gardes avaient été placés aux portes, à toutes les issues, dans tous les lieux qui pouvaient servir de retraite. Pour ôter aux condamnés tout espoir de pardon , en tête de la première liste, on lut les noms du frère de Lépide, de L. César, oncle d'Antoine, d'un frère de Plancus, du beau-père de Pollion et de C. Toranius, un des tuteurs d'Octave. Chacun des chefs avait livré un des siens pour avoir le droit de n'être point gêné dans ses vengeances. Les scènes des jours néfastes de Marius et de Sylla recommencèrent, et la tribune eut encore ses hideux trophées de têtes sanglantes. La haine , l'envie, l'avidité, toutes les mauvaises passions se déchaînèrent, et, comme dans les premières proscriptions, il fut aisé de faire mettre un nom sur la liste funèbre, ou de cacher le cadavre d'un ennemi assassiné parmi ceux des proscrits. On présente une tête à Antoine : « Je ne la connais pas, répond-il,

qu'on la porte à ma femme. » C'était celle en effet d'un riche particulier qui jadis avait refusé de vendre à Fulvie une de ses villas. Une femme, pour épouser un ami d'Antoine, fit proscrire son mari et le livra elle-même. Un fils découvrit aux meurtriers la retraite de son père, préteur en charge, et fut récompensé par l'édilité. C. Toranius demandait aux assassins un sursis de quelques instants pour envoyer son fils implorer Antoine : on lui répondit que c'était son fils même qui avait demandé sa mort.

Il y eut cependant quelques beaux exemples de dévouement : Yarron fut sauvé par ses amis , d'autres par leurs esclaves; Appius par son fils, dont le peuple récompensa plus tard la piété filiale par le don de 1 édilité. La sœur de L. César se jeta au-devant des meurtriers en leur criant : « Vous ne le tuerez qu'après m'avoir égorgée , moi la mère de votre général! » Il eut le temps de iuir et de se cacher. Beaucoup échappèrent grâce aux navires de Sextus Pompée qui venait de s'emparer de la Sicile, et qui fit croiser sa flotte le long des côtes ; plusieurs parvinrent à gagner l'Afrique, la Syrie et la Macédoine, où commandaient Cornificius, Gassius et Brutus. Cicéron fut moins heureux ; Octave avait dû l'abandonner aux rancunes de son collègue; à regret cependant , car c'était un meurtre inutile. Puisqu'ils tuaient la liberté , qu'était-ce qu'un orateur sans tribune ? une voix sans écho et qui d'elle-même se tairait. Mais Antoine et Fulvie voulaient la main qui avait écrit , la langue qui avait prononcé les philippiques.

Cicéron avait fui de Tusculum à Gaëte par mer. Après s'être reposé quelques instants dans sa villa de Gaëte, il était remonté dans sa litière quand les assassins arrivèrent conduits par un tribun légionnaire , Pompilius , qu'il avait autrefois sauvé d'une accusation de parricide. Lorsqu'il les entendit approcher, il fit poser à terre sa litière, et portant sa main gauche à son menton, geste qui lui était ordinaire, il regarda les meurtriers d'un œil fixe. Ses cheveux hérissés et poudreux , son visage pâle et défait, firent peur à la plupart des soldats, qui se couvrirent le visage pendant que le centurion Hérennius l'égorgeait. Il avait mis la tête hors de la litière et présente la gorge aux meurtriers (7 déc. 43). Hérennius lui coupa la tôle et la main. On les apporta au triumvir pendant qu'il était à table. A cette vue , il montra une joie féroce , et Fulvie prenant cette tête sanglante, perça

d'une aiguille la langue qui l'avait poursuivie de tant de de sarcasmes mérités. Ces tristes restes furent ensuite attachés aux rostres. On accourut en foule pour les voir, mais avec des larmes et des gémissements. Octave lui-même s'affligea en secret de cette mort; et bien que sous son règno personne n'osât jamais prononcer ce grand nom , comme réparation il donna le consulat à son fils. Une fois même il rendit témoignage de ses vertus.

Ainsi périt, dans toute la puissance de son talent, le prince des orateurs romains , et l'un des plus honnêtes hommes qui aient honoré les lettres et la politique. Sa mort fut le plus grand crime du jeune César. Octave se devait à luimême de conserver l'homme qui avait assuré ses premiers pas et fait voter ses premiers honneurs. Il devait à Rome de lui garder ce fécond génie qui semblait encore infatigable; il devait au monde de sauver un de ceux dont les écrits ont le plus contribué au développement moral de l'humanité. Sans doute Cicéron ne peut être mis au premier rang des penseurs. Comme philosophe, sa part est petite; mais s'il a peu innové , du moins sa merveilleuse facilité pour s'approprier les idées d'autrui, a mis en circulation un nombre infini de belles et grandes pensées qui ont fait de lui le maître des générations futures et l'un de3 précepteurs du genre humain. En morale religieuse, l'idée de l'unité de Dieu et de la providence divine, de l'immortalité de l'âme, de la liberté et de la responsabilité humaines , des peines et des récompenses réservées à une autre vie; en morale politique, l'idée de la cité universelle dont la charité doit être le premier lien , le perfectionnement de notre espèce , la nécessité pour tous de travailler au progrès général et l'impérieuse obligation de fonder l'utile sur l'honnête, le droit sur l'équité, la souveraineté sur la justice, c'est-à-dire la loi civile sur la loi naturelle, révélée par Dieu lui-même et par lui gravée dans tous les cœurs. Telles sont quelques-unes des nobles croyances que la magie de son style a popularisées. Tout cela , il est vrai , n'est ni rigoureusement démontré , ni enchaîné en corps de doctrines. C'est l'effort d'une belle âme oui atteint, par sa propre inspiration, aux vérités sublimes de la religion éternelle, et non le patient travail du philosophe qui construit un système où tout se tient et s'enchaîne. Mais pour parler au cœur, faut-il donc tant de logique?

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