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INTRODUCTION Pi |
s'ils se rendent compte de la différence qu'il y a entre l'esprit littéraire et l'esprit scientifique, ils ne croient pas que ces deux esprits soient incompatibles : ils se flattent de les faire fructifier ensemble dans leur Société. Que s'ils y ont assigné une place d'honneur à l'Histoire naturelle, c'est que cette science, plus qu'aucune autre, satisfait leur éclectisme : moins aride que la géométrie ou que l'algèbre, plus « solide » que la poésie ou la rhétorique, elle participe à leurs yeux des unes et des autres : le génie de Buffon ne le prouve-t-il pas ?
Et pourtant, et c'est là une dernière différence entre les deux sociétés voisines, les membres de la Société littéraire étaient plutôt (comme ce nom semblait l'indiquer) des littérateurs, — disons des amateurs de Belles-Lettres, — que des hommes de science. De fait, les Lettres v eurent la meilleure part !. Le président de Brosses v donnait le ton, suivi du secrétaire Michault, de l’avocat-poète Cocquard, de l'abbé Joly, de MM. de la Cour, Bouillet, Cœurderoy, Léaulté, Jehannin, etc. Seuls
lustres savants, n'ait pas été décorée d’une académie dès le Femps où des sociétés savantes y cultivaient les Leltres avec autant d’ardeur que de succès. Il s’y forma sur la fin du siècle dernier plusieurs sociélés lilléraires dont la principale composée de gens de lettres d'un mérite et d’une condihon distinguée » (p. 5).
{. L'abbé Deberre est d'un autre avis : «Si l’on parcourt, dit-il, le premier registre qui renferme les travaux de l’Académie (sic), il apparaît tout de suite que les Sciences y occupent le premier rang... » (p. 255). Peutêtre ne suffisait-il pas de parcourir ce registre, el il semble bien que M. D. ait été dupe des « apparences ». Nous avons fait un relevé exact des lectures et des communications qu'il signale, et notre conclusion a été tout autre. Par exemple, le président de Brosses lit son mémoire sur les fragments de Salluste et son portrait de Cicéron, un compte rendu de son Traité de la matière étymologique, son mémoire sur la découverte des Terres australes, un fragment de sa traduction de la Sémiramis de Métlastase, etc.; Cocquard lit des épigrammes de Anthologie, un mémoire sur la coutume d’adorer la divinité, un autre sur la position donnée aux morts, un autre encore sur l’anoblissement par les femmes (il avait écrit ennoblissement, v. le ms. de son mémoire dans les OEuvres acad. de la Soc. littéraire, ms. #82 1, p. 19-83; el la discussion qui s'ensuivit lui fournit le sujet d'une dissertation qu'il lut à l’une des séances suivantes, le 11 avril 1753). Michault disserte, non sans témérilé, sur l’étymologie des mots en «age », lit sa vie du P. Oudin, un mémoire sur Pierre Palliot; Léaulté lit ses observations sur la Théogonie d'Hésiode et son discours sur les Muses ; l’abbé Joly une épître morale en vers, et une dissertation sur
Lardillon, de Tournay, Barberet et Ruffey lui-même semblent y avoir fait à la Physique et à l'Histoire naturelle une place supérieure ou égale à celles qu'ils y faisaient aux Lettres !. Lorsqu'au bout de quelques années la Société littéraire se fut dissoute et que l’Académie, comprenant elle-même la nécessité d'une réforme, offrit à Richard de Ruffey d’abord une place d’honoraire, puis celle de vice-chancelier, ce fut encore « sa » Société qu'il lui proposa pour modèle. Les détails dans lesquels 1l est
les épitres grecques attribuées à Aristénète; De Tournay un mémoire sur la vie et les ouvrages d'André du Ryer; De la Cour un mémoire sur les Triomphes, un autre sur les Conquêtes du peuple romain; Bouillet une ode sur la Calomnie, des mémoires sur l’ancienne chevalerie, sur le luxe, sur les lois somptuaires; Jehannin puiné, une traduction en vers du premier livre du Paradis perdu, et une traduction en prose de PAvis à un auteur, du comte de Shaftesbury; Ruffey lui-même des odes, nouvellement traduites, de Haller, une épigramme de Métastase, une épitre sur l'Esprit (OEuvres acad., p. 247), un petit poème sur Lekain. On discute la lettre de Maupertuis sur le progrès des Sciences; on compare le Catilina de Crébillon et la Rome sauvée de Voltaire. Entre temps seulement, et presque toujours pour lerminer la séance, on fait une part à la Physique et à l'Histoire naturelle ; au demeurant la Société a« excepté particulièrement dans le plan de ses études tout sujet de caleul algébrique » et se refuse à suivre Rameau dans ses réflexions « transcendantes » (cité par Deberre, p. 256). Entre temps seulement on rend compile d'observations physiques détachées, tirées de diverses sources; M. de Brosses propose, mais sans succès, de faire des observations météorologiques. Tout comple fait, nous sommes en présence de lettrés intelligents, qui cherchent à ge lenir au courant des progrès chaque jour plus sensibles que leur siècle fait dans les Sciences : mais ‘ils suivent ce mouvement, ils:ne le dirigent pas; leur bonne volonté n’est pas soutenue par une vérilable vocaion scientifique.
4. Lardillon : Mémoires sur les fourmis, sur les effets de la grêle, sur la façon de faire former des racines aux rejetons des arbres; Barberet : Mém. sur la formation de la grêle, sur l’action de l'air sur les corps humains ; Ruffey : Mém. sur la variété des couleurs des animaux domestiques; sur la maladie du blé appelée nielle; sur le livre (du P. de Lignac) intitulé Lettres à un Américain et critiquant l’His{. nat. de Buffon (OEuvres acad. de la Soc. littéraire, ms. 482 1, p. 36-54); sur les cornes des animaux; sur une nouvelle machine hydraulique {ibid., p. 207-209) ; sur la cause de la dureté des corps ; sur la graine de moutarde; sur plusieurs météores ignés qui ont paru en Bourgogne pendant l'automne de 1753 (ibid., p. 195-197). — Pour les années suivantes signalons des mémoires de M. de Tournay, la lecture, faite par Bouillet, du Discours de du Molin pour servir d'introduction à l'étude de l'Hist. naturelle (ibid., p. 65-77), un mémoire sur le Chêne, par Daubenton (ibid., p. 161-173), et l'éloge de Berryat, par Michault (ibid., p. 211-216).
entré lui-même sur les services qu'il lui rendit nous dispensent de les commenter : rappelons seulement que c'est à lui que l’Académie dut des officiers fixes ; c’est lui qui proposa à cette compagnie de « resserrer les liens des grands hommes bourguignons avec leur province » en créant des places d’associés « compatriotes » et « correspondants », et c’est ainsi que les Crébillon, les Rameau, les Daubenton, les Sainte-Palaye entrèrent à l'Académie, et que Piron lui-même fut académicien ! C'est lui qui assura l'éclat des séances publiques en se chargeant de la décoration de l'Hôtel de Ville ; lui qui fit sentir au chancelier, l’ancien évèque de Troyes, Poncet de la Rivière, combien il serait honorable pour l’Académie d'avoir pour protecteur le prince de Condé ; lui qui, par ses démarches et par ses propres dons, excita en faveur de l'Académie la libéralité des gens de lettres et des « personnes distinguées » de la province.
D'autre part il n'eut de cesse qu'il n’eût doté l’Académie de nouveaux statuts, dont le résultat le plus important fut l'abolition des trois classes « ridiculement établies par le fondateur ! ».
Cependant il ne pouvait chasser de l'Académie tous les « mauvais académiciens » qui s’y étaient introduits avant son élection, et qu'il ne méprisait pas moins pour la bassesse de leur origine que pour la médiocrité de leurs talents. C'est pourquoi il se garda bien d'abolir la distinction établie par le fondateur entre honoraires et pensionnaires : 1l ne fit au contraire que la préciser en procurant à l'Académie des honoraires « d’un rang et d'un mérite considérables », d’abord les anciens membres de sa chère Société ?, et à leur tête M. de Brosses, ensuite d’autres présidents ou conseillers de cours souveraines, des prélats, un intendant, un commandant en chef en Bourgogne, un marquis de Paulmy, un marquis du Terrail, et d’autres encore ! Mais cette dualité même maintenait au sein de l’Académie une source perma-
nente de rivalités et de jalousies secrètes.
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2. À l'exception toutefois de Cocquard et de l’abbé Joly, convaincus d'avoir jadis inspiré à l'abbé Goujet sa critique de l’Académie dans le Supplément au Moréri.
Pareillement il échoua dans l'effort qu'il fit pour y assurer, comme auparavant dans la Société littéraire, une place égale aux Lettres et aux Sciences. Il comptait sur l'étude des Lettres (« humaniores litterae ») pour dégrossir un peu ces médecins et ces physiciens dont il déplorait la rusticité. Il préêchait d'exemple en leur lisant l'éloge de Voltaire, son illustre ami, ou bien une fable allégorique en l'honneur du prince de Condé, ou des traductions d'Horace, de Tibulle et de Properce. À l’âge de quatre-vingts ans il leur lira encore des vers et des contes ! Il fera même devant eux l'éloge des grands hommes qui, « sentant la nécessité d’allier les Sciences et la Littérature, se sont fait un devoir et une gloire de la cultiver ! ». C’est une autre question de savoir si ses conseils étaient écoutés. Lei le doute n’est pas possible. Certes le renfort qu'apporta aux Lettres dans l'Académie de Dijon l'élection des principaux membres de la Société littéraire ne leur fut pas inutile ?; mais encore y a-t-1l lieu de croire qu’ils ne montrèrent plus pour elles le même zèle : ils se contentèrent souvent de refaire à l’Académie les lectures qu'ils avaient faites dans la Bibliothèque du président de Ruffey 5. Des observations critiques, écrites de sa main, au sujet des « pièces de littérature » lues à l’Académie ‘ attestent la médiocrité de la plupart de ces essais. La démission qu'il donna dès 1770 de sa place de vice-chancelier, puis la mort du président de Brosses, précipitèrent le déclin des Lettres, tandis que les Sciences, la Médecine surtout, affirmaient leur prépondé-
rance par la voix et par la plume des Chaussier, des Fournier,
1. Analyse d’un « Essai sur la Littérature », lu par Ruffey à l'Académie les 15 et 22 mars 1787 (Registres de l’Académie). « [Il veut non seulement faire connaître l'importance et l'étendue de la Littérature, mais encore rendre hommage à nos compatriotes et à ceux des membres de l’Académie qui se sont distingués dans les différentes parties de la carrière littéraire. Fontenelle, Mairan, d'Alembert, Maupertuis, Buffon, Condorcet et plusieurs autres ont également brillé dans l'Académie Française et dans celle des Sciences. C'est à la magie de son style enchanteur que M. de Buffon doit une partie de sa gloire el du succès de ses ouvrages... »
2. F. Baudot 9; Milsand, Nofes el documents (liste des lectures faites aux séances publiques); Mém. de l'Acad., tomes Iet II,