V. note
sare : les autres « se ressentant tous plus ou moins d'une éducation négligée, sans élévation dans l'esprit ni noblesse dans les sentiments, envieux, opiniâtres, impérieux, insolents, regardant avec humeur et envie la naissance, la fortune et le mérite
des honoraires, et craignant toujours d'en être ou effacés ou abaissés…
« Rustica progenies nescit habere modum f, »
Quel dédain en ces propos, et qu'ils peignent bien Richard de Ruffey ! Il a beau vanter ailleurs l'indépendance de son esprit et se déclarer affranchi des préjugés de son siècle : qu'en réalité il est bien de son temps et de sa caste, de cette grande bourgeoisie de robe, si dédaigneuse des petits bourgeois, si attachée à ses privilèges et à ses droits de préséance, si persuadée qu'elle est d'une essence, d'une « qualité » supérieure ! Quelque justifiés que puissent être les reproches qu'il adresse aux pensionnaires, le ton acerbe dont 1l les tance et le regard superbe dont il les foudroie n'en sont pas moins significatifs. S'il voulait rendre l'Académie moins dépendante des directeurs, ce n'était pas pour établir entre tous ses membres ces relations de confraternité littéraire ou scientifique qui sont le principal attrait des compagnies de ce genre : il s'agissait de faire passer ces petits avocats, ces vils médecins, ces simples ecclésiastiques de la direction débonnaire de M. Vitte sous la férule du président de Ruffey : et, pour le repos des académiciens sinon pour les progrès de l’Académie, celle-ci valait encore moins que celle-là.
Mais la bienveillance qu'il refuse à une partie de ses confrères, la reporte-t-il du moins sur les autres ? sur ces honoraires, qui sont, eux, d’une « condition distinguée » et dont plusieurs, au demeurant, se sont fait une place honorable dans la république des Lettres ? Il suffit de lire quelques pages de l'Histoire Secrète
et des notes qui lui font suite pour être assuré du contraire. Il n’en épargne point et chacun a son tour,
les honoraires comme les autres. Il leur en veut. apparemment
1,-N: note 33,
de n'avoir pas mieux secondé ses vues, de s'être trop souvent contentés d'un vain titre, d'avoir enfin, par indifférence et quelquefois par jalousie, permis, voire même approuvé les « tracasseries », les « injustices », les « injures » qu'il a essuvées. Bref dans ces huit cents pages écrites de sa main on à grand’peine à découvrir le nom d'un confrère qu'il loue sans réserve. Et le contraste est si frappant d'une telle sévérité à l'égard d'autrui et des louanges indiscrètes qu'il se donne à lui-même que ce n'est point, certes, l'Histoire Secrète qui lui vaudra jamais une place dans le Temple du Goût.
À vrai dire elle serait mieux nommée : Apologie, où Panégvrique, du président de Rufley, puisqu'enfin c’est lui, toujours lui qu s'y montre au premier plan, et que les autres personnages ne lui servent proprement que de repoussoirs. Voilà sans doute aussi pourquoi on trouve dans ce document tant de longueurs, de répétitions, de déclamations oiseuses, pourquoi des incidents minimes s y haussent aux proportions d'événements épiques. A la place des commérages par où l’auteur de l'Histoire Secrète prétend nous intéresser, nous aimerions certes mieux quelques renseignements précis sur les travaux de l’Académie, sur sa correspondance étrangère, sur la collaboration de ses membres à l'Histoire naturelle de Buffon ou à la Collection académique ! Mais à entrer dans ces détails 1l eût perdu de vue son véritable objet, et que fût devenue sa « vengeance » ?
Aussi bien ne nous plaignons pas, puisqu'enfin sans cette passion même 1l est probable que l'Histoire Secrète n'eût jamais été écrite, et ce serait dommage ! L'esprit critique et satirique dont elle porte l'empreinte à chaque page, la verve drue, le ton mordant, c'est Justement ce qui en fait le prix : moins partiale, elle serait sans doute moins vivante et moins amusante. Tout un petit monde passe là sous nos yeux, comme dans un album de portraits : la bourgeoisie dijonnaise du milieu du xvii siècle, crayonnée de verve, peu flattée, mais singulièrement pittoresque. Si l'« injustice » des hommes et leur « ingratitude » ont aigri le
président de Rulfley en mortifiant son orgueil, ont fait de lui un
vieillard grincheux, atrabilaire, défiant, malveillant, par làmême elles l'ont rendu perspicace, habile à chercher, à trouver et à décrire les travers, les ridicules, les petites vues, les petits calculs, et tous les petits mobiles d'intérêt ou de vanité qui dirigent les « petits esprits » dans une ville de province, au xvin siècle. Elles ont donné aussi à son style plus de mouvement et plus de chaleur.
Le style de Richard de Rulley, eût dit Buffon, e'est l'homme lui-même : style plein, robuste, haut en couleur, d’allure ferme et déhibérée ; d’ailleurs style « de robe », qui drape la pensée, qui l'étoffe là où elle est maigre, qui retombe sur elle en plis majestueux, comme devait faire la robe rouge sur le corps frêle de M. de Brosses... Mais la démarche solennelle d'un ancien président de la Chambre des Comptes, d'un vice-chancelier de l'Académie et d’un ami de Buffon n'exclut pas de l'Histoire Secrète la vivacité du ton, ni le choix pittoresque des termes et des tours, non plus que la causticité, et parfois la grivoiserie, d'un compatriote de Piron.
Au reste, 1l avait beau médire de sa ville natale et des Dijonnais, Richard de Rulffey était l’un d'eux, et lui-même le reconnaissait, le proclamait, quand il se faisait gloire de ses « sentiments patriotiques ». Jamais le dicton : « Qui aime bien châtie bien » ne fut, semble-t-1l, nieux justifié. Et de cela aussi, sans doute, 1l est juste de lui tenir compte. En un temps où le mot de centralisation n'était pas encore inventé, mais où déjà la chose existait, où Paris exerçait sur toutes les provinces une attraction si puissante, où, pour ne parler que de la Bourgogne, Crébillon, Piron, Rameau, et même le président de Brosses, ne gardaient guère à leur province qu'une affection platonique, tenaient en réserve pour Paris les trésors de leur science ou les grâces de leur art, Richard de Ruffey se fit honneur d’être Bourgwgnon et de le rester. Avec son orgueil habituel, — mais cet orgueil ici est de la fierté, — il énumère les grands hommes qui ont illustré la Bourgogne et peuplé les académies de Paris. Ailleurs,
rendant hommage aux intentions du fondateur de l’Académie de
Dijon, il reconnait qu'elles annoncent « les sentiments d'un bon citoyen, zélé pour la gloire et l'utilité de sa patrie ! ». À notre tour rendons-lui justice : il s’est appliqué ‘de toutes ses forces à mériter le même éloge.
« Vous êles digne d'être heureux... », lui écrivait Buflon en 1774 ?, « Personne n'ignore le bien et le très grand bien que vous avez fait à votre patrie en soutenant l’Académie prête à tomber. Tout le monde connaît vos vertus, et vos amis encore plus que les autres savent que vous n’avez jamais eu que des intentions pour le bien *. »
Faisons dans ces compliments la part d'une affection indulgente : au demeurant, les bonnes intentions du président de Ruffey et le service véritable qu'il a rendu à sa patrie ne valent-ils pas qu'elle lui en sache gré et lui donne dans son souvenir une place un peu plus flatteuse que lorsqu'elle ne voyait en lui que l’auteur de quelques « amusements » littéraires
et le malheureux père de Sophie de Monnier ?
{. Histoire de l'Académie, f, 3.
2. Il ajoutait : « Et vous l’êtes Comme père et comme mari » (hélas ! deux ans après, Madame de Monnier se laissait enlever par Mirabeau). « Ce sont là les deux pivots sur lesquels roule le bonheur d’un honnête homme. Les petits dégoûts extérieurs que peuvent lui donner ses envieux, les tracasseries académiques ne doivent pas l’effleurer, et je vous ai vu avec plaisir fort supérieur à ces misères... » Compliment immérité, nous le savons à présent. Sans doute, en présence de Buffon, Ruffey s'était dominé, elil ne lui avait pas fait lire l'Histoire Secrète…