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CHAPITRE VI

»i?A8TATI0in COmiSli PAB LIS AIIIMCR1K5S BN ALtCKACKE: AS8ASSI1IAT DB WALIBISTBIR; mort DB PKtDISlAHI» II.

En 1G29, r Allemagne, dévasléc depuis onze ans par la guerre, la persécution et le pillage, eut encore une lueur d'espérance. Le roi de Danemark, après avoir subi mainte déroute, avait été contraint de demander la paix et avait obtenu d'assez bonnes conditions. Mansfeld, le duc de Brunswick, étaient morts; les autres prinees lutiiériens ne pouvaient plus tenir la campagne. L'Empereur triomphant n'avait qu'à dire un mol pour rendre à sa malheureuse patrie le calme et les beaux jours. Il épaissit au contraire les nuages qui lui voilaient le soleil, il l'accabla de nouvdies infortunes. Le 6 mars 1629 parut le fameux ÊiMi de r)0flifiiftofi. Cette ordonnance prescrivait de rendre immédiatement au clergé catholique tous les droits, tous les biens qu'il avait perdus depuis le traité de Passau, en 1552, ce qui fiiisait un intervalle de soixante-dix-sept ans.

Dans le nombre des domaines réclamés se trouvaient deux archevêchés, ceux de Magdebourg et de Brème, douze évéchés, une foule de monastères avec leurs possessions terri toriales et un grand nombre de villes opulentes. C'était un

coup d*Ëlat aussi furieux que si on exigeait maintenant ches nous la restitution des biens du clergé saisis pendant la

Révolution. Et cette terrible sentence, deux armées sauvages se tenaient prêtes à la faire exécuter. Les lansquenets et les trabans poussèrent des cris de joie : ils flairaient un nouveau butin, comptaient sur de nouvelles saturnales.

Cliarité bien ordonnée commence par soi-mùine. L'Empereur distribua aux membres de sa famille les plus importants des domaines revendiqués. Son second fils, Léopold- Guillaume, nommé déjà évéque de Strasbourg, de Passau, de Breslau et d'Olmùtz, pourvu de trois autres sièges ecclésiastiques , obtint en partage l'évéché d'Halberstad , les archevêchés de Magdebourg et de Brème. Or c'était un enfant de quinze ans.

On agit avec le même sans-façon à Fègard des monastères. Les jésuites firent main basse sur les anciennes propriétés des bénédictins, des augustins, des divers ordres religieux. Ds ne se souciaient guère de savoir qui les avait possédées autrefms.

Dans toutes les villes libres, les soldats rétablirent par la force le culte du moyen âge et l'autorité absolue de Rome. Augsbourg surtout fût soumise avec une joie maligne au prince ultramontain, parce que c'était là qu'on avait rédigé la célèbre confession du protestantisme germanique et signé la paix avec les luthériens. Un évéque orthodoxe s'y installa en triomphe, et les temples hérétiques furent solenndlement fermés.

Les biens laïques n'échappèrent pas à l'avidité des réactionnaires. Le système des confiscations envahit rÂllemagno. Tout noble qui avait porté les armes pour Frédéric V, couru les chances de la guerre avec Mansfeld, le duc de Bruns- >vick et le roi de Danemark, fut dépouillé de ce qu'il possédait.

DU GOUVËRiVËHËNT ÂUTRlCillËN.

Sous prétexte de ikire exécuter le décret impérial, les

troupes de la Ligue et de Ferdinand s'établirent à demeure dans les provinces hétérodoxes, qu'elles ravageaient et accablaient d'impôts arbitraires. Les babitaats se plaignai^t-ils, on leur répondait avec dédain ou avec ironie. Alors fut

proclamée la dure maxime des Ilahsbourgs : « L'Eiupereur aime mieux voir en Allemagne des mendiants que des re* belles. •

Tous les princes luthériens furent obligés de se soumettre

et de sanctionner à contre-cœur 1 edit de restitution.

La cause de la Réforme semblait perdue pour toujours dans la patrie de Luther et d'Œoolampade ; mab le génie de l'humanité, la sainte cause du progrès, lui suscitèrent un défenseur près du pôle, chez une nation jusque-là isolée, qui n'avait point encore pris part aux débats de l'Europe et que Ton regardait comme une peuplade sans importance. Gustave-Adolphe débarqua sur les grèves de la Baltique avec une poignée de soldats intrépides. La situation de r Allemagne changea bientôt comme par l'eiïet d'un talisman.

Une seule ville, Magdebourg, avait osé temr tète au fossoyeur couronné, qui semblait vouloir mettre dans la tombe une nation entière. Elle avait déjà montré un invincible héroïsme un siède auparavant. Cette fois encore, Wallenstein la fit vainement assiéger pendant sept mois. Mais on avait résolu d'abattre son courage. Elle s'était distinguée, dès l'origine, par^^on zèle pour la Réforme; elle venait, la première» de saluer avec enthousiasme le roi de Suède comme le sauveur du protestantisme. Non-seulement elle l'exhortait à marcher sur l'Elbe et promettait de lui ouvrir ses portes, mais elle recrutait des volontaires afin de le soutenir. Les catholiques jurèrent d'étouffer dans le sang son ardeur luthérienne. Pendant Thiver de 1650, Pappenheim,

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le plas foogueu&des capitaines impériaux, amena dix mtlie

hommes sous ses remparts. Gustave envoya aux citadins un brave officier allemand, Dietrich de Falkenberg, pour prendre les mesures nécessaires à la défense de la ville, detrich s'haliilla en pêcheur et traversa le camp de Pappcnheim. Guidés, stimulés par lui, les habitants déjouèrent tous les efforts de l'implacable et artificieux général. Tilly vint donc, en mars 1651, presser le siège avec trente mille hommes, les bourgeois ne se laissèrent pas intimider; ils construisirent même des ouvrages extérieurs, et baptisèrent deux redoutes de noms sarcastiques : l une s'appelait Nargu^TiUy , l'autre, Nargue-Pa^tpenlmm. '

Mais les deux capitaines disposaient de forces supérieures. Malgré le courage des protestants, on vit bientôt que les troupes et le génie militaire de Gustave-Adolphe étaient seuls capables de les sauver. Les bourgeois comptaient sur son aide, car trois jours de marche pouvaient le conduire sous leurs murs. Aussi, lorsque le 19 mai l'artillerie papiste cessa de tonner, lorsque les canons lurent, mémo enlevés des retranchements ennemis, les assiégés pensèrent que leur libérateur était proche.

Ce silence, au contraire, annonçait leur ruine, l'assaut qu'on devait leur domier le matiu suivant. Tilly leur envoya un trompette peur les sommer de se rendre. Ils croyaient si bien le roi de Suède dans le voisinage, qu'ils retinrent le pailementaire jusqu'au lendemain. Dans la nuit, le général en chef convoqua son état-major : il voulait ditlérer l'attaque, parce que les boulets n'avaient pas encore ouvert de brèche dans les murs ; rimpétuosilé de Pappenheim, qui votait pour l'escalade, entraîna les suffrages. Il savait que les bourgeois veillaient toute la nuit sur leurs remparts, mais les abandonnaient au petit jour, et allaient prendre du repos. Vers cinq heures il fit dresser les échelles, et peu de

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temps après, malgré une nouvel le indécision tic Tilly, les soldats pénétraient dans la place.

Faikenberg Tenait justement de reconduire à l'autre bout de la yille le parlementaire des assiégeants, avec une réponse négative. 11 accourt au bruit de la fusillade: une balle 1 étend roide mort. Déconcertés par celte perte, effrayés de la véhémence des ligueurs, les citadins prennent le parti funeste de se retirer dans leurs maisons poUr s'y défendre. Les catholiques les poursuivent et mettent d aboid le feu à plusieurs endroits de la ville. Les assiégés tirent par les fenêtres, poidant que les femmes précipitent sur Fennemi-4e5 meubles et des pierres. Tout à coup un vent rapide propage l'incendie, qui vole de maison en maison, de rue en rue. La crainte que le butin ne leur échappe transporte de rage les soldats impériaux. Hommes, femmes, entots, vieillards, sont égoiigés ou repoussés dans les flammes. Pas d'action barbare qui ne se commette. On outrage les femmes sous les yeux de leurs maris, les lilles aux pieds de leurs mères. Les Croates se divertissent à jeter les eniants au milieu du brasier; les Wallons de Tilly douent les nour* rissons avec leurs lames sur le sein de leurs mères. Les massacreurs et les victimes, les mourants et les cadavres, les débris, les tourbillons de fumée, le sang qui rougit la terre, forment une scène d'horreur si effroyable, que plu* sieurs capitaines ne peuvent en soutenir la vue. Ils courent vers le général et le supplient de mettre un terme au carnage.

« 11 &ut bien que le soldat trouve une compensation Il ses firtîgues et & ses dangers, leur répond froidement Tilly

du haut de son petit cheval blanc. Que dirait Pappeuheim, si je vous écoutais ? iievenez dans une heure, nous verrons ce qu'il faudra faire. »

L'incendie cependant avait gagné toute la ville, qui ne

formait plus qu'un vaste brasier. Force fut aux vainqueurs d'abandonner leur proie et dese retirer dans le camp. A dix

heures du soir, l'opulente Magdebourg n'était plus qu'un monceau de ruines et de cendres. La cathédrale, Téglise Notre-Dame et quelques huttes de pèdieurs, situées sur les bords de TElbe, avaient seules échappé au feu.

Le lendemain, Pappenhcim écrivait à Munich : « Magdebourg a perdu sa virginité. Hier, à neuf heures du matin^ nous l'avons prise d'assaut; nous avons combattu quatre' heni^s, mis la main sur l'évêque \ tué Falkenberg et tous les hommes de guerre, tous les bourgeois qui portaient les armes. Gomme la férocité du soldai se lassait, la justice et la colère divines ont terminé son œuvre. Le feu s'est déclaré en plusieurs endroits, (]uel(]ue9 mines ont sauté; peu d'heures ont suffi pour réduire en cendres la ville et toutes ses richesses. Ce que Ton avait enfoui dans le sol ou dans les caves se trouve perdu. J'estime que plus de vingt mille hommes ont été sacrifiés; jamais, depuis la destruction de Jérusalem, on n'a vu pareille catastrophe ni un plus terrible cliàtiment de Dieu. Tous nos soldais sont devenus riches. » — Le 25, Pappenheim éorivait à l'Empereur une autrelettre, 011 Ton remarque ces mots : « Dans une si admirable victoire, moi et mes fidèles auxiliaires nous n'avons regretté que de ne pas avoir pour spectateurs Votre Majesté Impériale et son auguste compagne. »

De trente-cinq mille habitants, cinq mille seulement eurent la vie sauve. Le général ne lit sa première entrée dans Magdebourg que le 23 ; plus de six mille cadavres avaient été jetés à l'Elbe pour débarrasser le passage. Le lendemain on ouvrit la cathédrale, et on y trouva mille personnes qui venaient d'y passer trois jours sans nourriture, dans d'af-

* L'adminislntenr du dioràse, qni avait pris la place de Vévôqtie.

DU GODTERNEMENT AUTRICHIEN. 87

freuses angoisses, examinant la flamme qui éclairait les vitraux de l'église, pendant que la faim leur tordait les entrailles. TiUy ordonna de ]eur diatrilnier des vivres. La nef de Notre-Dame contenait dnqnante-trois femmes décapitéei parles troupes apostoliques. Le 25, on chanta en chœur un Te Denm pour célébrer ce glorieux triomphe \

Voilà comment la bigoterie de Ferdinand II interprétait l'Évangile. Mais, si par tonte FAllemagne ce n'était qu'un gémissement, la Bohême souffrait plus que les autres provinces de ce malheureux pays. Outre les décrets frénétiques, les mesures sanguinaires dont on l'aceablait avec une persistance infatigable, les armées catholiques venaient sans cesse y prendre leurs campements. Les Wallons de Tilly, les Croates de Wallenslein, achevaient de l'épuiser, saignaient la nation aux quatre membres. Dans un seul jour, ils détruisaient les provisions de tontes sortes qui avaient' coûté de longs travaux, qui eussent suffi pour des mois entiers. De vastes districts devenaient solitaires. Presque partout les herbes sauvages, les forêts naissantes, prenaient la place des moissons.

Des historiens catholiques dévoués à la maison de Habsbourg racontent eux-mêmes que les populations affamées * ne dédaignaient ni les charognes de la voirie, ni les cadavres pondus aux gibets; qu'il ikllait, durant la nuit, mettre des postes de soldats dans les cimetières, pour qu on ne vînt pas déterrer les corps fraîchement ensevelis; que des bandes d'individus, exténués par le jeûne, allaient à la chasse aux

< La deslrnetiofi do'MtgdebotH^ s laissé en Allemagne de pn^Mds souvenirs. La porte pnr laquelle entra Tilly est restée nrarée, et sur la maison du commandant de la ville on lit awore ces mots :

« Smtenez-wnu du mal 1651. »

Nous empruntons ce ilclail à rcxcellcnt guide de M. Joannc, qui est ua trailé complet de géograpluc et de statistitiuc.

8g HISTOIRE SECRÈTE •

hommes, les tuaient comme des bètes Craves, les dépeçaient et les faisaient cnife. Souvent les milices impériales voyaient

au loin viiio troupe d'hommes accroupis, sur la lète desquels ondoyait une fumée de luranchages. £Ues accouraient, elles dispersaient le groupe mystérieux ; que trouvaient-elles alors? Un chaudron où bouillaient des membres humains ^ La prétendue piété de la maison d'Autriche avait obtenu ce grand résultat, produit ce merveilleux eiïet de ramener les populations à l'anthropophagie 1

Sous un si affreux régime, la Bohême perdit les deux tiers de ses habitants. Un registre de 1529, où sont constatées les franchises que possédait la vieille ville, à Prague , la chronique de Hagek, publiée en 1541 ; deux manuscrits, l'un rédigé au quatorzième siècle, Tautre en 1510 ; un mémorial de l'année 1475, nous renseignent sur Télat du pays avant la bataille de la Montagne Blanche. Parmi ces documents, le plus modéré porte au delà de trente et un mille le nombre des communes bohèmes. Elles devaient donc atteindre au moins ce chiffre quand la réaction leva sa hache ; quelques années après, le cadastre en comptait moins de onze mille. Tout le reste avait disparu. Jamais on n*a si cruellement abusé d'une seule victoire.

Un acte de justice cependant devait avoir lieu. Le conseiller le plus funeste, le serviteur le plus cruel de l'ambition impériale, devait être châtié, comme il arrive souvent, par le prince même pour lequel il avait violé toutes les règles du droit, tous les principes de la morale. Ainsi lèvent cette logique des faits qu'on nomme la Providence. Wallenstein était un scélérat, car les scélérats seuls, quel que soit le but qu'ils poursuivent, tiennent aussi peu compte de la vie, des intérêts, du bonheur des boimmes ; mais son intelligence

* Hormayr, Tffidkflitoeft fSr die V9lerlmidiidie Getdnd^, Jahrgang iSSO» page 300.

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valait mieux que son oœur, et il avait de grandes vues. Il se

proposait de faire en Allemagne ce que Charles VU, Louis \I, avaient commencé en France, ce que Richelieu y terminait à la sueur de son front : abaisser tous les nobles» tous les seigneurs laïques ou ecclésiastiques, devant la puissance royale. Les divers Étals germaniques, soumis à l'autorité d'un seul chef, eussent alors composé un immense et redoutable empire. Ferdinand U n'en eût ^é que le souverain fictif. Dominé par Wallenstein, comme Louis Xin par son premier ministre, il aurait laissé le ténébreux capitaine exercer en son nom le pouvoir. Une l'ois maître de TAlIcmagne» celui-ci coniiplait mettre sur pied des foroes irrésistibles pour chasser d'Europe lesmahométans. Userait alors devenu l'arbitre du monde. Quel prince, quel monarque, aurait osé lui faire opposition ? Ces vastes projets ont été méconnus par Schiller et par les vieux historiens, faute de documents. L'image de Friedland est restée, sous leur plume, vague et terne; le sinistre général, môme dans les trois pièces baptisées de son nom, n'a pas la grandeur imposante qu'il devrait avoir.

Trop d'obstacles empêchaient la réalisation de ses plans gigantesques. Ferdinand d'abord n'avait pas assez d'intelligence pour les comprendre dans ce que le duc pouvait lui en laissa apercevoir ; il agissait par bigoterie plutôt que par politique. En second lieu^ les princes luthériens et orthodoxes étaient trop forts pour disparaître tout à coup devant un seul homme. Mais Richelieu, le Pape et les jésuites furent les principaux instruments de sa ruine. Le cardinal pénétra ses desseins, devina la suprématie européenne que convoitait son ambition ; il ne voulut point laisser réduire la France à l'étal de vassale. La politique gigantesque de Friedland alarma le Saint-Siège. Maîtres de l'Empereur et gouvernant rÀutriche, dominant l'Allemagne par Fentremise

de cet automate couronné, les jésuites défendirent leur position el ne lâchèrent poinl leur docile créature. Wallenstein, qui appréciait leur force, qui leur disputait la souveraineté, nourrissait contre eux une profonde haine; le plus secret et le plus périlleui de tous ses rêves consistait à les chasser d'Allemagne, aussitôt qu'il serait en mesure de le faire.

Dans cette lutte de géants, Wallenstein succomba. Le cardinal soutint les réformés, poussa Gustave-Adolphe sur le champ de bataille, effraya les princes catholiques. Ameutés contre Friedland à la diète de Ratisbonne, ils obsédèrent Ferdinand de leurs plaintes. Les jésuites firent parler la consdence de l'Empereur, évëllérent ses scrupules sur les extorsions, sur les barbaries au moyen desquelles le duc soutenait son armée. Le P. Joseph, envoyé par Richelieu, exécuta les manœuvres que lui prescrivait son maître, et la destitution de Wallenstein fut résolue.

Après vingt mois d'inaction, la nécessité força l'Empereur de lui rendre le commandement, avec une autorité plus absolue que jamais. 11 reprit le cours de ses artifices, l'exécution interrompue de ses projets ambitieux. Mais le cardinal, le Pape et les jésuites le suivaient du regard. Cette fois ils jugèrent opportun de se débarrasser de lui pour toujours. Un soir donc {le 25 février 1654), les traîtres qui avaient accepté la mission de mort soupaient avec les fidèles généraux du dictateur, invités par eux. On apporte une fausse lettre de l'électeur de Saxe, où il repoussait des propositions imaginaires de Friedland, hostiles à l'Empereur. « Vive la maison d'Autriche 1 viveFerdinand s'écrient les assassins. Et trente-six dragons irlandais envahissent la pièce, culbutent la table, fondent sur les victimes. En quelques minutes, les partisans de Wallenstein sont sabrés ou percés de coups. On ferme la salle, et Butler va investir le palais du généralissime.

11 était neuf heures. Par un singulier hasard, une tempéie

affreuse grondait sur la ville d'Eger, où s'accomplissait le draine. Un linceul de nuages enveloppait le ciel, le vent tourhilionnaii dans les rues, gémissait sous les portes. Une pluie fine mouillait les croisées. Deveroui pénètre avec douze trabans dans la demeure de Wallenstein. Le duc avait entendu quelque bruit, des lamentations de femmes pleurant les individus sacrifiés ; il avait ouvert sa fenêtre, interrogé la sentinelle, puis il s'était assis, en robe de chambre, devant sa table. Tout à coup le meurtrier brise la porte, s'élance vers lui en criant : « Ton heure est venue, scélérat! » Friedland veut courir à la fenêtre, appeler ses gardes : Deveroui lui barre le passage, le firappe de sa pertuisane en pleine poitrine. Le duc, les bras levés, reçut le coup sans prononcer un mot; il tomba silencieusement comme il avait vécu, emportant dans la tombe ses mystérieux projets, que l'histoire a enfin découverts.

Assurément les complices de Wallenstein, les instruments de ses crimes et de ses déprédations, qui travaillaient pour leur compte et pour le sien, ne méritent ni pitié ni sympathie. La maison d'Autriche néanmoins, par Texcès de sa cruauté, a su rendre intéressant l'un d'entre eux, le général Scliafgotscb, commandant militaire de la Silésie. Colloredo le fit arrêter et désarmer à Ohlau ; on lui arracha ses éperons, et ses gardiens Taccablèrent d'outrages, pendant qu'ils le menaient à Glatz, puis dans la ville de Ratisbonne. Mis à la question, il en supporta les tourments avec une fermeté inébranlable et soutint qu'il n'avait pas conspiré. Une sentence de mort par la hache fut prononcée contre lui. Mais, comme on espérait encore lui arracher des aveux, on demanda au conseil aubque si on ne pourrait pas de nouveau lui faire subir tous les degrés de la torture. « Sans doute, répondit le funèbre cénacle. Puisque de graves indices ont motivé sa

n HISTOIRE SËGRÈTË

condaimiatiofi à mort, ce n'est plus tin homme, c'est un

esclave de la question {servus pœux), un cadavre inerle {cadaver mortmm); on doit 1 envisager et le traiter ainsi. » Pendant la seconde épreuve, le malheureux ne prononça que des paroles incohérentes. Il fut décapité à Ratîsbonne, le 23 juillet 1655.

Enfin, le bourreau Je plus impitoyable qui ait encore persécuté la race humaine» Ferdinand II, mourut à son tour. Il expira le 15 février Id57, avec les signes d'une profonde dévotion, tenant en main un cierge allumé que lui avait remis son confesseur. Nul remords ne troubla ses derniers moments. Douze millions d'hommes, pour le moins, avaient péri par son ordre ; mais la gloire, Tintérét de l'Église souf* franle et militante, n'exigeaient-ils pas ce sacrifice? Dans une seule expédition au bord du Danube, les Cosaques avaient pillé cinq cents villages, eiterminé toute la population masculine ; les femmes , les enfants, saisis de terreur, s'étaient réfugiés dans les Iles du lloino ; ils y moururent de faim et de désespoir. Ferdinand, le pieux assassin, avait toujours vécu entouré de prêtres et de femmes. C'étaient moins qu'un sot : c'était un homme médiocre. Son intelligence ne servait qu'à l'égarer, qu'à le conduire au crime.

Ses portraits permettent de deviner les tendances, les ressources et les vices de son esprit : le valet couronné du Saint- Siège avait le front asser large, assez haut ; mais sa tête carrée, ses lourdes mâchoires, le roide toupet qui se dresse sur son crâne, son énorme fraise espagnole où il est pris comme dans un carcan, son épais manteau brodé en forme dé chape, indiquent ou symbolisent l'obstination et la dureté du caractère. Ses précepteurs avaient fait de lui une espèce de machine, qui fonctionnait aussi régulièrement qu'une horloge. Le P. Viller, son premier confesseur pendant qu'il habitait Grœtz, l'avait accoutumé à prendre ses conseils en

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toute chose» afin de mettre sa ooDscience à l'ahri. Jamais personne ne le trouva inoccupé ; le grand maître du palais, Léonard Ilettlried, comte de Meggau, lui a rendu spécialement témoignage à cet égard. Quoiqu'il eût souvent l'occasion d'entrer dans son caltônet, il ne le vit point oisif une seule fols : Tempereur écrivait, lisait, écoutait ou priait sans relâche. 11 disait fréquemiiieut : « J ai reçu de Dieu cette grâce parliculière que j'aime le travail et y prends plaisir. » Le soir même qui précéda sa mort, il lut un grand nombre do pétitions et signa je ne sais comlnen d'actes olficiels.

Un jour , pendant qu'il portait un cierge dans une interminable procession, la lassitude fit fléchir son bras et sa main, qui ne tardèrent pas à enfler. Comme une cérémonie du même genre devait avoif lieu le lendemain, il y parut le bras droit en écliorpe et tenant son cierge de la main gauche. « Vous feriez bien de vous ménager, lui avait dit un haut fonctionnaire, et de ne pas suivre la pieuse promenade, ou tout au moins de ne pas y porter de luminaire. »

Ferdinand lui répliqua : « Grâce à Dieu, il me reste une main, avec laquelle je puis l'honorer. »

Quand il lui arrivait un malheur, qu'il se trouvait dans la perplexité, il avait coutume de dire pour toute réflexion : «Dieu est au ciell»

Se mettait-il en voyage, un de ses confesseurs le suivait partout ; il voulait sans cesse l'avoir près de lui et affirmait que sa présence lui était aussi agréable que celle d'un ange gardien ^

Cet homme si timide se figurait posséder un courage à

* Voyez le livre de son confesseur, le P. Lamormain : Virtutes terdinmH • tecHudi (1041), cb. xvni, p. 69, et 1o cnrimix volame : Sinmei^ IMin mul merekwdrdigeTliateH der fimffielm nnniMften Ktyter,^ Gwrge von Schobel and BwenreU, 311-342; Bresbu, 1678, ia-li.

94 UISTOIRË SECRÈTE DU GOUYERMEMEiNT AUTRICUIEN.

toute épreuve. On Fentendit répéter bien des fois qu'il endurerait ies plus cruels supplices, et même la mort, pour cliacun des articles de la confession romaine. S'attribuant une héroïque volonté» il jugeait pouvoir faire subir aui protestants, hommes ou femmes, les tortures qu'il se croyait prêt à braver. Quand un général , un gouverneur ou un dignitaire de l'Église ouvrait une de ses lettres, il était sûr d'y trouver un ordre sanguinaire. Le prince cependant lisait tous les jours un chapitre au moins de Ylmitatim !

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