‹ Histoire secrète du gouvernement autrichienChapitre 19 sur 33 · SS8 HISTOIRE SECRÈTE · texte numérisé non relu

SS8 HISTOIRE SECRÈTE

muel Lanyi, et, sans l'interroger, sans l'entendre, on lui Gûupa la tôte. Simon Feldmcyer, qui avait combattu sous les drapeaux de Tékéli, mais s'était plus récemment distingué an siégé de Bude, dans les troupes impériales, ayant été arrêté par les émissaires du proconsul, ne voulut point paraître devant l'abjecte cour et trompa sa fureur en se poignardant. Son corps fut traité comme celui de David Faja.

Les supplices de quelques personnes, des nobles principalement, ont frappé davantage et laissé plus de souvenirs. Le 15 mars, quatre seigneurs eurent la main coupée, la tête tranchée; on divisa leurs cadavres, afin d'en exposer les morceaux sur la voie publique. Le 22 mars, cinq nobles eurent le même sort. Le 0 mai, six gentilshommes périrent à leur tour de la mort des criminels.

On exécutait de préférence ks calvinistes; mais les seigneurs orthodoies, qui possédaleirt de grands biens et Taffection du peuple, n élaient pas mieux traités. Leurs ricliesses devenaient la proie du fisc et des juges. Quelques mallieureux se laissèrent induire par la terreur, par les promesses du général, à s'accuser eux-mémés; ils se croyaient certains d'obtenir leur grâce; mais avec une ironie barbare, le proconsul ordonna de leur trancher la téte et de la déposer à leurs pieds, comme s'il la leur rendait pour tenir sa promesse qu'ils ne la perdraient point.

Les fcimnes, les mères, les sœurs, les parents, les amis des prisonniers couraient à Yieime, se jetaient aux pieds de Léopoid, lui demandaient, avec des larmes et des sanglots, la vie de leurs proches. L'Empereur les recevait d'un air paternel, accueillait leur prière, leur donnait des lettres de pardon; Le cœur plus léger, ils précipitaient leur retour, mais, an leur absence, on avait exécuté les prévenus, ou le Napolitain, d'un air sardonique, mettait dans sa poche l'acte libérateur et faisait décapiter ceux-là mêmes que l'on croyait

DU GOnVERNEMfiNT AUTBIGHIEN. m

hors de péril. La clémence impériale semblait accroiti e sa foreur» Oa eui bientôt le secret de aon étrange, conduite. Fatigué des pièces, qu'on lui apportait^ il montra une lettre autographe de Léopold, où il élait écrit : « Qu'on ne pouvait interdire aux suppliants tout recours à la pitié du souverain, mais que les recommandations, lettres, de grâce .et contre-ordres n'auraient aucune valeur, qiie le délégué du. prince poursuivrait son but sans trêve et sans miséricorde; » Tartufe, en vérité, semble bien pâle à côté de cette auguste hypocrisie. La cour de Vienne eût trouvé le pauvre homme d'une maladresse primitive et d'une simplicité^ triarcale.

Ainsi autorisé, le proconsul napolitain se souciait peu de l'humanité, encore moins de la justice. U hadie du boui:* reau frappait ses ennemis pers<mnels, aussi bien que les adr versaires de la tyrannie. Le marjsrrave Hermann de Bade, le comte de Draskowitz, chancelier de Hongrie, deux colonels de distinction, lui étant odieux, ii voulut les faire calommer par des hommes de bien, et, pour obtenir ces &ux témoignages, mit les derniers au ( achot, les menaça de la torture s'ils refusaient de mentir! Quelques-uns cédèrent, puis coururent à Vienne protester contre la violacé qu'ils avaient subie, réfuter leurs propres déclarations. Inutile effort d'une conscience indignée! Le margrave Hermann de Bade lut envoyé à Ratisbonne dans une espèce d'exil honorable, malgré l'intervention et la colère du prîiiGe Louis de Bade, son cousin, habile gto^^ dévoué à l'Autriche.

Cependant les chefs de l'aristocratie magyare étaient réunis à Presbourg. Léopold voulait obtenir d'eux l'abandon de toutes les garanties nationales, il sommait la diète d'abolir le droit d'insurrection, établi en 1322 par la bulle du roi André, attendu que résisler an prince, c'était violer toutes les lois divines et humaines, et que le ciel ordonnait de lui

obéir, même quand il abusait tyranniquement de son pouvoir. L'Empereur exigeait on outre que la couronne élective de Hongrie fût transformée en couronne héréditaire, au profit des Habsbourgs. Le carnage d'Ëperies formait comme mie sinistre argumentation, qui devait prévenir les répli* ques, terrifier les mécontents : l'horreur servait d'expédient politique. Pour frapper encore davantage les esprits, Léopold présidait l'assemblée en personne, avec son fils Josqih à ses côtés. Très-peu de seigneurs l'osèrent contredire : un seul demeura inébranlable dans son opposition, Nicolas Draskowitz, chancelier du royaume. Léopold, se tournant vers lui d'un air menaçant, lui dit d'une voix irritée : « Ainsi donc, toi seul méprises mon fils au point de lui refuser la couronne? » Ces paroles tombèrent sur le député comme un coup de tonnerre. Le chagrin de voir la liberté, les garanties, le bonheur des Magyars sacrifiés par le vote de la diète, accnit son émotion, et le lendemain on le trouva mort dans son lit. Telle est du moins Texplication des historiens favorables à la cour. Les jésuites obtinrent de l'assem* blée leur naturalisation en Hongrie, pour y exercer les mêmes droits que les indigènes.

C'était le 51 octobre que cette mémorable séance avait eu lieu. Les plus grands personnages s'entremirent alors pour fiiire cesser les hétacombes journalières d'Êperies. Le sanglant échafaud, où étaient mortes tant do victimes, fut démoli en novembre. Léopoid témoigna une feinte boixeur pour les cruautés de son représentant : il accueillit même avec une apparente émotion les veuves des plus illustres martyrs. Les égorgements, les supplices n'avaient pas duré moins de neuf moisi Mais l'impitoyable exécuteur ne tomba point dans la disgrâce. Le prince lui laissa commander les forteresses de la Hongrie supérieure; bien mieux, il déshonora le collier de la Toison-d'Or en l'étalant s»^ icette poi-

Irine infâme. Singulier usage des signes de distinction que de les prostituer au crime et à la bassesse I

Le 9 décemlNne 1687, le fils atné de Léopold, alors âgé de huit anSffiit couronné comme roi héréditaire de Hongrie. La maison de Habsbourg était arrivée à ses fins,

Hélène Tékéli cependant résistait encore, dans son château de Munkacz, à toutes les forces du gouvernement impérial. Son intrépidité survivait au naufrage des siens, ne se laissait même point abattre par les revers de son mari. Ce fut seulement en 1688, après plusieurs années d'une résistance opiniâtre, qu'elle Kvra son fort aux Impériaux. Mais elle avait obtenu auparavant une capitulation honorable et digne de son grand cœur*.

Tout semblait terminé, la cause nationale semblait perdue à jamais; pendant treize ans, les Hongrois, vaincus, décimés, appauvris, tenus sous le joug, demeurèrent immobiles. Mais les souvenirs du passé comptent parmi les forces actives du présent. Ils planent sur les nations comme des esprits vengeurs ou d'aifectueux conseillers, influencent lopinion, disposent les cœurs, préparent les événements futurs. Les bonnes actions d'une race, d'un gouvernement, leur profitent longtemps encore après l'époque où eUes ont été accomplies; leurs crimes pèsent sur eux pendant toute leur durée, sèment leur route de continuels embarras, déterminent souvent leur chute. Les ombres de leui^ victimes les suivent partout, les maudissent sans relâche, soulèvent contre eux la terre et le ciel.

En 1701, pendant que la guerre de la succession d'Espagne fatiguait et ruinait l'Autriche, les Magyars prirent de nouveau les armes pour la liberté, à la voix du jeune Ra-

' Mémoires du comte î^iklos, 1. 11. p. 185. — Franz Rakoay II, Fûrst von Ungam und Siebenbûrgej^ par J. £. Horn, p. 57.

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koczy, (pie sa mère, la noble et diarmante Hélène Tékéli,

avait élevé comme le futur vengeur des Hongrois. En 1704, ils parvinrent jusque sous les murs de V ienne, déchargèrent leui^ mousquets sur les portes de la vill^ et sur les. fenêtres du château, caracolant avec les peaux des lions, des tigres et des léopards de la ménagerie impériale, qu'ils avaient tués dans le Thiergarten, et dont les dépouilles couvraient leurs montures. Deux ans après» ils fourragèrent encore autour de la capitale. Épuisée par sa lutte contre la France, l'Aur triche conclut avec eux, en 1711, le traité de Zathmar, qui leur rendait leur constitution politique, leurs lois civiles, la liberté religieuse, et confirmait le droit d'insurrection, auquel tenait tant la Hongrie. Les Magyars se sont depuis lors gouvernés, administrés eux-mêmes jusqu'en 1818. Leur indomptable patriotisme leur valut cent trente-sept ans de repos et de dignité.

Les cinq premières insurrections n'avaient pu les affranchir, mais avaient tenu le despotisme en échec; la sixième leur permit de fouler aux pieds les prétentions impériales, de rétablir leur diète, leurs tribunaux, le libre vote des impositions, et de marcher au feu sous la bannière nationale. Preuve maniieste qu'un peuple ne doit jamais abandonner ses droits, ni perdre l'espérance 1 Ou il triomphe dès le début, comme les Hollandais, ou il finit par exercer de oon^r lantes représailles, par obtenir une glorieuse victoire, comme les Hongrois. Le respect de soi-même, un courage intiépide, l'amour de la liberté, la haine de l'injustice sont, pour les opprimés, d'inépuisables ressources.

CUAPIÏM XVlil

LE MAKUEL J>ES 1KQ0181TECRS DKVEKU LB CODE POLITIQUE DE LAUl RICHE.

Dans les faits nombreux et inconteslables que nous avons jusqu'ici vus passer devant nous, règne un esprit de système, une subtilité cruelle, qui étonnent l'historien le plus

habitué à la .«sophistique du ( rime. Un sedeniiiiide avec ellroi d'où est venue cette scola^tique meurtrière, si impitoyablement pratiquée par les Uabsbourgs. Quel Uéau peur les nations I Quel spectacle révoltant pour k conscience hnmaiiie ! Le despotisme autrichien a une physionomie sftéciale que l'on ne retrouve nulle part, ni sous la vile domination des empereurs romains, ni sous la brutale oppression des empereurs turcs. Sans doute la casuistique de saint I«:nace n'y est pas étrangère. Mais celte dialectique de la souplesse et de la ruse ne suliit point pour expliquer l'acharnement féroce, la déloyale et envahissante tyrannie de la cour devienne. Il a dû s'y joindre une influence occulte, ractioii d une doctrine secrète.

Celte docti'ine, les jésuites nous l'ont eux-uièmes révélée dans une circonstance mémorable. Nous savons maintenant qu'ils avaient adopté les maiimes de Tinquisition et les pra-

m mSTUiKË SËCKÈTl:;

tiquaient sans les ai»mer; ils frappaient d'une anne terriMe

qu'ils cachaient sous leur manteau et se gardaient bien de laisser voir. Né dans la caverne pestilentielle de l'Espagne, sur le même sol que les dominicains, i une époque de luttes sanglantes, l'ordre cauteleux avait tout naturellement accepté leur théorie pénale, leur système de réaction et de propagande. Ce qu'on va lire ne laissera aucun doute à cet égard. Les jésuites observaient de point en point les lois formulées, dés le milieu du quatorzième siècle, par Nicolas Eymeric, grand inquisiteur d'Aragon. Ce livre, déposé dans tous les établissements du Saint -Office^ réglait la procédure criminelle des pères de la foi. U était gardé avec soin, étudié avec respect, suivi scrupuleusement comme une bible du meurtre et de l'oppression.

Stimulé par l'estime que témoignaient pour le Directoire des inquisiteurs les prélats ultramontains, François Pegna, docteur en théologie et canoniste, résolut de le publier, d'y joindre mémo un commentaire : il obtint un privilège du pape Grégoire Xlll, lui dédia le code mystérieux et le fit imprimer au Capitole (in œdibus populi rofnani), pendant l'an* née 4558, en un volume in-folio. Hais on ne le oommuniqua point aux profanes.

L'cnrdre de Loyola venait d'être fondé : il adopta la jurisprudence de l'inquisition et l'appliqua sur une grande échelle; seulement, avec la dissimulation profonde de Tordre, il ne souilla mot du livre sépulcral où il puisait ses inspirations.

Mais en 1761, lorsque toute l'Europe se soulevait contre

les moines artificieux, les dominicains se laissèrent entraîner par l'opinion publique et par la liaine du marquis dePombal pour leurs collègues. Ils firent arrêter un jésuite, le pèreMalagrida, le condamnèrent au feu et le brûlèrent

à Lisbonne, le 21 septembre. On devine la fureur, l'indigna»

DU GOUYËRr^ËMËNT AUTRICUIEIT. 835

tkm que cette noimlle exdta dans toutes les maisons professes. L'ordre entier poussa un cri de vengeance : brûler un confrère, un champion de l'Église, c'était trop fort ! On chercha des armes, et V^p, pensa porter un coup terrible auE dominicaÎDs en divulguant leur code sinistre. Mais ce bréviaire de l'intolérance ne pouvant circuler aisément, à cause de son éleiuliie, ni être popularisé par le bas prix, les jésuites se hâtèrent de l'abréger, d'en extitiire la substance. Leur précis forma un volume in-iâ, qu'ils publièrent amt la fin de Tannée : il ayait pour titre : Manuel des Inquisiteurs, et les révérends pères y signalaient avec soin l'origine du livre. L'abbé Morellet le traduisit sur-le-champ du latin: il parut dans notre idiome. au commencement de Tannée 4762.

Quand on étudie ce résumé authentique, on y voit successivement déliler toutes les maximes odieuses de la politique autrichienne, et<m s'aperçoit que les deux ordres espagnols ont été aussi mal appréciés l'un que l'autre. Non-seulement on a établi entre eux de fausses distinctions, mais on n a pas vu toute la portée de leurs principes.

Aux dominicains on attribue, comme signe caractéristique, le goût du sang, une implacable férocité ; les jésuites passent pour être la tincsse, la ruse, la dissimulation en personne, pour marclier vers leur but par des routes sinueuses et des voies souterraines. Dans le oondave des puissances funestes, les uns représentaient la violence, les autres la periidie. Eh bien! cette diftérence n'existe pas : l'histoire, les documents s'opposent à ce qu'on l'admette. Les dominicains aux blanches robes, au noir manteau, employaient, , comme les jésuites, la feinte et la supercherie; la mielleuse troupe de saint Ignace employait, comme les dominicains, la terreur et les supplices. Les derniers en tirent même un usage plus étendu, gaspillant les populations, prodiguant

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