‹ Histoire secrète du gouvernement autrichienChapitre 20 sur 33 · G HISTOIRE SECRÈTE · texte numérisé non relu

G HISTOIRE SECRÈTE

le meuHre et la ruine. Ils ne tenaient pas dans leurs mains la eroix du salut et de la rédemption^ mais une hache nen-

vellement affilée. Les capucins les précédaient, couraient devant eux comme des limiers^ ou marchaient à leur suite, exécutaient leurs sentences, ramassaient les débris de leur proie. Sous une apparence de fanatisme reUgieùx, ils cachaient des plans mondains, une ambition effrénée, une avarice plus insatiable encore. Ils voulaient, d'une part, établir le règne absolu du clergé; de l'autre, &ire main-^ basse sur les richesses. Dominer les prinoes, asservir les peuples, dépouiller la race humaine, tels étaient leurs plus chers désirs, el les théologiens de la cour pontilicale ne cherchaient pas à le dissimuler.

« Celui qui assimile le pape à Dieu même est bien vu du pape, mais celui qui veut égaler les princes au pape, écrit un auteur du dix-septiéme siècle, le pape le fait traîner en prison. Celui qui imprime que la majesté des princes doit fléchir devant le souverain-pontife, est récompensé par le souverain-pontife; mais quiconque publie que le pouvoir, des princes n'a rien à démêler avec l'autorité du saint-siège, est persécuté par le saiutrsiége. Quiconque soutient que la suprématie du pape est absolue, indépendante, illimitée, ne relevant que de Dieu, acquiert les bonnes grâces du chef de l'Église ; mais celui qui veut mettre au-dessus de lui les conciles, éveillées haine et sa fureur. Celui qui le déclare infeillible obtient un évéché; celui qui embrasse une autre opi<r nion va ramer sur les galères. Celui qui enseigne que le pape peut excommunier, déposer les rois à sa guise, est défendu par lui contre la vengeance des roisi mais celui qui réfute ce système meurtsous la hache, malgré la protection des rois^ »

Ouvrez maintenant le Manuel des InquisUeurs, ce livie

* Il Cardinalismo, parte prima, libroi, pages 113 et 111.

dont chaque lettre a coûté la vie à un millier d'hommes, qui a parloiit répandu la désolation et le malheur, comme un évangile de mort. Les chapitré x et xi révèlent manifestement le bat de rinstitulion ; ils traitent des amendes j de lu confiscation des biens, de la privation de tout emploi^ béné- (ice, dignité^ pouvoir^ autorite,, prononcées contre les héré» tiques^ leurs enfants et descendants.

« Outre les pénitences, dit le Maxmel^ rinquisiteur peut infliger des amendes, par la même raison ({iTil peut commander des pèlerinages, des jeiuies, des prières et autres expiations. Les amendes doivent être employées en œuvres pies, comme au soutien et à l'entretien du Saint-Office. Il est juste elTeclivcment que les frais de l'inquisiteur retombent sur ceux qui sont traduits devant son tribunal, parce que, suivant saint Paul, nul n est obligé de faire la guerre à ses dépens inemo eogitur stlpendvs suis miîitare). Les inquisiteurs peuvent aussi recevoir des présents, pourvu (ju'ils ne soient pas trop considérables : ils doivent craindre que leur avidité ne scandalise les laiques. »

Voilà donc les amendes introduites parmi les châtiments

pieux, parmi les moyens de correction, et le premier usage qu on leur assigne est d'eufler la bourse des inquisiteurs. Qiarilé bien ordonnée commence pair soi-même. Ces apétres du bâcher annoncent, en outre, qu'ils recevront des présents; mais ils ne veulent point qu'on leur apporte des dons trop considérables : cela pourrait faire suspecter leur bienveillance, leur désinlér^sement, leur charité. Ils sont modestes, les bons pères I leur cupidité Mt la prudeet baisse les yeux : ils savent bien que là téi^r des supplices et de la mort ouvrira toutes les mains, tous les coffres, tirera de l'obscurité les trésors enfouis depuis des siècles.

Ils allèguent des motifs, du reste : les motifs ne manquent jamais pour soutenir les mauvaises causes. « De toutes les

œuvres pies» contimie le Manuel^ la plus utile étant FétaSilî»sement et le maintien de l'Inquisition, les amendes peuvent être employées sans inconvénient à l'entretien des inquisiteurs et de leurs familiers; et il ne faut pas attendra qu'ils aient de ces fonds un besoin pressant, car il est très-profitable et très-nécessaire à la foi chrétienne que les Inquisiteurs aient beaucoup d'argent^ pour nourrir etpayer leurs familiers, pour la recherche et l'eminrisonnement des hérétiques, pour accomplir leurs autres fonctions. « Le secrétaire du Saint- Ofiîce n'a point osé mettre : pour solder les tortionnaires qui étendent sur le chevalet, grillent, tenaillent de pauvres créatures, souvent aussi orthodoxes que le grand-inquisiteur. Biais il ajoute une réflexion qui lui parait coucluante au dernier point : « Après tout, le public paye bien des bouchers, des médecins et des maîtres ès-arts libéraux ou mécaniques ! Pourquoi ne payerait-il pas les inquisiteurs, qui suppoilent de plus grands travaux et qui sont plus utiles? Les Egyptiens nourrissaient les prêtres de leurs idoles, et le peuple ne nourrirait pas les censeurs de la foi, qui maintiennent robsery^jtijap de la loi divine et la pureté des dogmes catholiques? »

L'argumentation est victorieuse : les peuples doivent rétribuer, grassement solder les espions qui les surveillent, les délateurs qui les calomnient, les sbires qui les arrêtent, les geôliers qui les emprisonnent, les bourreaux qui les torturent, et, par-dessus tçut| les prêtres qui commandent les rigueurs. Ces professions deviennent ainsi lucratives, et Ton sert Dieu en travaillant à sa fortune. Quant au bon pasteur sauvant la brebis égarée, au Samaritain versant l'huile sur les blessuresy il ii'y faut point songer : ces paraboles se trouvent dans l'Évangile et non dans le Manuel des inquisiteurs!

Toucher du numéraire, emplir sa caisse par dévouement religieux, c'est fort agréable, sans doute; mais une si mince aubaine ne peut suffire à des hommes que dévore le zélé du

DU GOUVëRNËMëMI autrichien. 239

Seigneur. Les t^res, les maisons, les forêts, les mobiliers, ne laissent pas d'avoir des charmes pour une àrae sainte et pour un cœur d'apôtre. Aussi le Manuel a-t-il pris en oonsi* dération leurs vertueux désirs. Tout hérétique perd ses biens, même lorsqu'il se repent, même lorsqu'il se convertit après la sentence prononcée : à plus forte raison le tribunal confisque-t-il les propriétés mobilières et immobilières des hérétiques impénitents et relaps. Si Ton ne dépouille pas les dissidents qui s'humilient et se convertissent avant la sentence, c'est par pure bonté, dit le secrétaire du Saint-Ulïice, car ils ont mérité le dénûment et la mort, une seule erreur entraînant de &it œs conséquences.

Les biens capturés de la sorte revenaient naturellement aux inquisiteurs. Leur abnégation n'avait point de bornes. Dans les premiers temps, le fisc s'en emparait, après que les dominicains avaient largement prélevé leurs dépenses. Mais on changea bientét uneméthode si contraire à la vraie piété. Sur les terres de l'Église, l'ordre espagnol garda tout ce qu'i pouvait garder; sur les terres laïques, il lit trois portions des domaines, joyaux et meubles saisis : la première étaiè livrée aux sdgneurs temporels, la seconde aux inquisiteurs, la troisième formait un fonds de résene pour la poursuite et l'extermination des hérétiques, ou, si l'on aime mieux, les dominicains se l'attribuaient comme la seconde. Innocent lY vmi ainsi réglé les parts. Mais le tiers qu'obtenaient les pouvoirs mondains trouJjiait la conscience des moines. Cet empiétement sur les conquêtes de l'Église leur inspirait de profonds remords. Ils travaillèrent donc à l'abolir, et leur pieuse entreprise iîit couronnée de succès. Les pharisiens de la nouvelle loi débitèrent force patenôtres pour célébrer leur triomphe.

Mais les femmes, les en&nts des condamnés, que devenaient-ils? Les chassait-on de la demeure paternelle? Les

240 UiSlOIRË S£GRET£

réduisait-on à mendier leur pain? L'Évangile de TAntedirist

ne leur témoigne aucune pitié. « La commisération pour les enfants du coupable^ que l'on réduit à la mendicité, ne doit point adoucir la rigueur du tribunal, puisque, d'après^les lois divîneSiOt humaines* les enfants eont punisipour les fautes de leurs pères. » Le secret motif de celle disposition se devine aisément. Si on avait témoigné de la compassion aux familles^.si on avoît.araint de les précipiter dans la misère, il aernit devenu impossible de les dèpouiltery il aurait au moins fallu leur laisser une partie de leurs biens. Or, si on ne les dépouillait pas, le Saint-OIlice perdait à gagner, comme disent les trafiquants ; si en leur laissait une portion de leurs domaines^ on écornait d'autant les bénéfices des révérends pères. Leur cœur se révollait à l'idée d'un pareil abus.

Aussi leur livre .Uâ nég<^ ajoule-t-il : a Les enfants orthodoxes ,4£Si| sobismatiques ne sont point exemptés de cette peine, et on ne doit rien leur laisser, pas même la légitime qui semble leur appartenir de droit naturel. Cela est indispençable pour détourner les pères d'un crime aussi grand que rbéi:ésie. » Voilà le prétexte : le véritable but, c'était d emplir la caisse et -d'agrandir les propriétés des dominî* cains. Les charitables personnaj^es ! ils étaient susceptibles d attendrissement. « Les inquisiteurs, dit le Manuel, pourront cependant, par .ffrâeej. pourvoir à la subsistance des enfants des hérétiques; on fera apprendre un métier aux garçons, et on mettra les filles au service de quelque femme honorable de la même ville. Pour ceux que leur âge ou leur faible santé rendraient incapables de gagner leur vie, on leur donnera quelques petits secours. » Très-petits, en effet : comment les moines avides se seraient-ils montrés généreux ?

On croira peut-étn^ que la dot des femmes était à l'abri de leur cupidité. Hs l'avaient reconnu en principe, et elle

Digitizod by Gû*..wtL

leur échappait quelquefois. Mais comme les renards tourliaient autour de ce butin et le flairaient ! C était un crèvecœur pour eux que d'en être privés. Aussi avaient-ils établi une exception et une restriction : « On peut confisquer la dot, lorsque la femme en se mariant a su que son mari était scbismatique. » Or, la plupart du temps, elle protestait en vain de son ignorance. « La dot non sujette à confiscation n'est pas celle que désigne le contrat de mariage, mais celle que des témoins et la déposition d'un notaire démontreront avoir été réellement apportée, » Quelle \igilante avarice l quelle crainte de perdre un denier 1 Les juifs que brûlaient la Sainte-Hermandad montraient-ils pour la richesse une plus opiniâtre convoitise? dépouillaient-ils aussi crueliemenl la veuve et l'orphelin ?

Mais voici bien autre chose ! La mort môme et une réputation intacte de piété n'étaient pas une sauve-garde contre les rapines de l'Inquisition. « Après la mort d'un scbismatique, on peut encore déclarer ses biens sujets à coniiscation, dit le Manuely et en priver ses héritiers, quoique cette déclaration n'ait pas été faite du vivant de l'hérétique. » Dans toute l'étendue de l'Espagne conséquemment, depuis les côtes de la Galice jusqu'aux sommets de la Sierra-Nevada, depuis l'embouchure de l'Ebre jusqu'mix plages du Portugal , nul ne pouvait dormir en sécurité sous le toit de ses pères, nul n'avait la certitude de ne pas être réduit le lendemain à la besace et au bâton du mendiant I Si on ne le traînait pas devant les juges encapuchonnés du Saint-Office, comme un libre penseur, sans preuves, sans confrontation de témoins, sur la secrète délation d'un misérable, c'était son père, son aïeul, que l'on inculpait, et une troupe d'alguazils venait l'arracher de sa maison, de ses terres, du seul endroit où il pût vivre et nourrir sa familloi lieux chers et sacrés où il espérait terminer ses jours! Que dit, en effet, le sombre code?

m HIST01R£ SECRËTË

« Les enfants et les héritiers des schisma tiques ne jouiront du bénéfice de la prescription, pour les biens à eux transmis, qu'après un espace de quarante années, pourvu cependant qa'ils les aient possédés de bonne foi durant ce temps4à, car s'ils avaient découvert dans cet intervalle que le défunt était hérétique, les inquisiteurs peuvent s'emparer des biens de celui-ci, même après les quarante ans révolus. »

Quels étaient les malheureux dont on troublait ainsi les ossements, au fond de leur tombeau fermé depuis un demisiècle et davanlafïc, dont on flétrissait la mémoire par une sentence posthume ? Ai-je besoin de le dire, et cette tactique ne laisse-t-elie pas échapper son secret? Tout homme qni n'attribuait point aux moines rapaces un legs important, vu sa fortune, devenait suspect d'hérésie. Son omission mettait en danger l'avenir, le pain de sa famille. L'ordre implacable se tenait debout près de son lit de mort, un sac à la main, et lui ordonnait, i)ar un geste impérieux, d'y verser une large offrande. Le malade tremblant proportionnait ses dons à son amour pour les siens, et les dépouillait en partie, de crainte qu'ils ne fussent totalement ruinés. Cétait une manière triomphante de capter les héritages.

Aucune garantie, on le voit, ne protégeait contre l'avidité du Saint-Ofiice. Pas un acre de terre ne pouvait lui échapper, quand il voulait s'en rendre maître. Et pour que ses propres sentences ne devinssent pas un obstacle à sa cupidité, le livre de sang ajoute une clause si subtile qu'elle eût émerveillé Tartuffe. « On doit juger rapidement les causes de cette nature et ne pas tenir les héritiers en suspens, lorsqu'on manque de preuves contre le défunt accusé, à moins que l'on ne compte avoir sous peu de nouveaux indices. Mais l'accusé défunt ayant été absous, cela n'empêchera pas de reprendre le procès, si de nouveaux témoins viennent déposer, parce que, en faveur de la foi, une sentence d'absolu-

DU GOUYËIOëMOT àUTRICUIËjS. m

tien, dans les causes d'hérésie, ne doH jamais être considérée comme un jugement définitif. » Ouelabinie! et comment éviter ces innombrables pièges ! Comment ne pas s'engloutir dans ces diausse-trapes, tendues l'une sous l'autre jusqu'à des profondeurs incommensurables?

Il va sans dire que les contumaces perdaient leurs biens par le fait môme de leur émigration. S ils revenaient en Espagne, s'ils se présentaient aux moines sournois, on les recevait à pénitence, mais on ne leur rendait pas une obole. H est si doux de prendre et si cruel de restituer !

Le diapitre des conliscations se termine par l'examen d'un problème merveilleux. L'inquisiteur demande si un schismatique, dont on ne soupçonne pas les opinions, qui n'a été ni dénoncé ni inquiété, ne doit pas en conscience venir de lui-même offrir tous ses biens aux défonseurs de l'Église. Gela lui semble dur, car enfin le pauvre hérétique se dénoncerait lui-même. Il hésite donc, il établit des distincti<ms; il voudrait, par exemple, (lu'un schîsmatiquc renvoyé absous, mais réellement coupable, livrât de son propre mouvement toute sa fortune à la Sainte-liermandad. Pour parler sans détour, c*était la Péninsule entière que convoitaient les moines jaloux. 0 profondeur de l'abnégation cléric^de! Âvais-je tort quand j'attribuais aux. dominicains la même dextérité qu'aux jésuites?

Le système de spoliation universelle organisé par eux ne pouvait encore satisfaire leur ambition. Les terres, les maisons, les iérmes, les châteaux, la vaisselle, les meubles, les bijoux sont sans doute bons à prendre et bons à garder; mais il y a une autre source de revenus et d*influence que les moines astucieux voulaient enclaver dans leur domaine. Les bénéfices, les places, les dignités, impalpables de leur nature, donnent de la considération et rapportent des émoluments. Les spéculateurs en soutane déclarèrent qu'un

S44 IIISTOIUE SECRÈTE

schismatique, par le foit même de son hérésie, encourait Ist perle de tout office; une sentence n'était nécessaire que pour

destituer les fauteurs des héréti(jues. Or, si peu de chose \ous faisait mettre hors la loi chrétienne, qu on était à moins de rien déclaré partisan des libres penseurs. Quant aux enfants des impies, on devine qu'ils étaient immédiatement expulsés de leurs emplois, et que toule autre fonction publique leur devenait inaccessible. On tuait le père par l'excès des tortures, par la flamme du bûch^, par une détention interminable; on tuait les descendants par la iàîm.

« Quelques auteurs prétendent que cette peine, dit le livre de l'Inquisition, est restreinte aux enfants nés depuis que le pére a embrassé de fausses doctrines ; mais leur distinction ne repose sur aucun fondement solide, et on peut la combattre par celte raison décisive : que la punition ayant été imaginée pour contenir les pères à Taide de Tamour qu'ils portent à leurs enfants, elle doit tomber sur tous, puisqu'ils aiment ceux qui ont précédé leur crime autant que ceux qui ont vu le jour après. » L'excommunication politique et civile atteignait la seconde génération du côté pateniel, mais ne francliissait point la première du côté maternel : le fils et la fille, le petit-fils et la petite-fille d'un sciusiiiatiijuc ne pouvaiout donc i»])lenir aucun bénéfice, exeicer aucun emploi; mais si c'était la mère qui se laissait égarer par Satan, la malédiction épargnait les têtes innocentes de ses petits-fils et de ses petites-filles. Les contumaces, les relaps convertis, que l'on brûlait malgré leur repentir, car le feu ne perdait jamais ses droits, causaient aussi la ruine de leur postérité. Un homme convaincu ou soupçonné d'opinions douteuses portait donc autour de lui la famine et le désastre : il répandait sur les siens, avant de mourir, une iniluence pestilentielle. Rien n'échappait : lesassociés confisquaient le présent, distribuaient des haillons à

Digitizod by Gû*..wtL

toute la famille et stérilisaient l'avonii-. Mais aussi quelle puissance! quels gains! quels coups de filet! IMaceS} béné* fioes, domaines, châteaux, mobiliers, diamants et numéraire, tout tombait cnlre leurs mains. C'était un encaissement, une expropriation perpétuels. Les trafiquants homicides entonnaient chaque jour des Te Deum pour remercier Dieu de leur prospérité. Ah ! si Ton avait pu mettre en action la Sainte-llermandad, quelle bonne affaire! quels di- >idendes auraient touchés les capitalistes !

Pour compléter Toeuvre de spoliation et de persécution, les agioteurs encapuchonnés frappaient un dernier coup sur leurs victimes. Le prétendu crime d'hérésie entraînait la , perte radicale de toute espèce d'autorité : les seris et domestiques ne devaient plus l'obéissance à leurs maîtres, les sujets à leur roi, les soldats à leur général, la femme à son mari, les enfants à leur père. Les serments faits aux schismatiques n'obligeaient point; ils n'avaient pas le droit de tester, ni celui de réclamer un dépôt. Bien mieux, dit le Mantiel des InquisiteurSy « une femme catholique n*est point tenue de rendre le (leiunr à son mari devemi hérétique. » Un ti iple suaire couvrait donc le libie penseur; il était enfoncé plus avant dans les régions de la mort que tel homme enseveli depuis trente ans.

Des garanties de justice et d'impartialité environnaientelles au moins les sentences qui produisaient de si affreux châtiments? Allons donc I Toute garantie accordée aux inférieurs limite le pouvoir des supérieurs, et les ambitieux révent généralement un despotisme sans bornes. La plainte même les importune. « On veut un esclavage nniet, suivant l'expression deChateaubriand, et non pasdinsolentsopprimés qui oseraient dire qu'on les écrase. » La procédure de l'Inquisition dépasse tontes les iniquités judiciaires amoncelées dans Thistoire en couches si profondes } elle traverse ces lugubres

m HISTOIRE SECRÈTE

gisements du crime, et s'élève au-dessus comme une pyramide sépulcraley comme un édifice de terreur et de mort»

Pour être arrêté dans son domicile, traîné dans les cachots de l'Inquisition, il sulTisail d'un seul délateur, qui venait secrètement déposer, sans avoir besoin de l'aire appuyer sa déposition par des témoins. Il suffisait encore de la rumeur publique, des vains propos de quelques flâneurs, qui supposaient tel ou tel peu attaché au dogme aitholique. Le juge les citait alors devant son tribunal,'aûn de les questionner. En faveur de la foi^ dit le Manuel^ on recevait la délation et le témoignage de quiconque voulait parler ou ne pouvait faire autrement. La liste imprimée dans le sombre code est édifiante au dernier point. Il déclare dignes de renseigner le tribunal : les excommuniés, les complices de l'hérétique» tes infâmes et les personnes coupables de n^importe quel crime, les schismatiques, les idolâtres et les juifs, les parjures qui ont trahi la vérité dans la cause même et au détriment du prévenu, a Si un témoin, iait observer le pieux rédacteur^ vient de se parjurer, il peut corriger sa première déposition, et alors les juges s'en tiendront à la seconde, pourvu qu'elle cliarge l'accusé ; car si elle lui est favorable, on s'en tient à la première. » Le tribunal ne se souciait donc pasde la vérité, ne montrait doncnul égard pour Finnocence : Il ne cherchait que des coupables ou plutôt des victimes.

L'Inquisition admettait encore parmi les témoins la femme, les enfants, les alliés naturels et les domestiques d'un suspect : le frère pouvait déposer contre le frère, le père accuser son fils et le fils dénoncer ou charger son père, attendu, disait-elle, que l'obéissance envers Dieu passe avant Tobéissance envers les parents, et que, si Ton peut tuer son père comme ennemi de la patrie, on peut à plus forte raison dévoiler ses crimes contre la majesté suprême. Aussi le fils qui trahissait les opinions schismatiques de son père

DU GOUVERNEMENT AUTRICHIEN. â47

était il, en liiveiir de sa délation, soustrait aux peines édictées conlre les cniants des coupables. « Les dépositions des témoins domestiques, dit le ikfami^i sépulcral, sont trés-nécessaires, parce que le crime d'hérésie se commet ordinairement dans le secret des maisons. » Quelle sécurité de pareilles lois assuraient aux familles! L iii([uictude venait, comme un oiseau de nuit, se loger sous les toits les plus respectables. Les maîtres et les serviteurs, les pères et les fils se craignaient mutuellement; les frères se regardaient avec anxiété. A Toulouse, un père, qui avait accusé son fils, ayant été mis à la question, en* 131 2, a\oua qu'il s'était laissé emporter par la haine, qu'il avait calomnié un innocent.

Les dépositions des consanguins et des sehismatiques, reçues avec empressement loisqu clles pouvaient conduire au bûcher, ne rencontraient que du dédain lorsqu'elles justifiaient le prévenu. Les inquisiteurs les déclaraient alors inadmissihies, la ressemblance des opinions et les liens de la parenté devant les faire tenir pour suspectes.

Ou ne confrontait pas les témoins avec les inculpés, cela eût été trop équitable ; on ne leur citait pas même les noms de leurs aceusateurs. La défense était un vain simulacre ou* une luiiubre dérision. Le tribunal clioisissait lui-niènie l'avocal du patient, bigot dévoué au Saint-Ullice. « Son principal soin, dit naïvement le Manuel^ sera d'exhorter le prévenu à faire des aveux et à demander pardon de son crime, s'il est coupable. » Le pardon, c'était la mort dans les llammes, la mort en grande cérémonie. Deux témoins ou délateurs, fiissent-ils le rebut de l'espèce humaine, suffisaient pour motiver une condamnation. Une victime de plus ornait le prochain auto-da-fé, ou allait pourrii à vingt pieds sous terre.

On le voit donc, rien ne garantissait de Tlnquisîtion, ni pendant la vie, ni après la mort, pas même la foi la plus

vive, pas môme rinnocencc la plus manifeste. Le monslie pouvait toujours vous envelopper de ses tentacules, vous attirer doucement et refermer sur vous sa mâchoire. Et comme.le persécuté n'y tombait pas seul, comme la confiscation des biens suivail toute sentence, reffioyable tribunal disposait sans conlrùle des propriétés en même temps que des personnes. La fortune qui attirait les regards des sombres moines était une cause incessante de péril. Combien d'bommes ricbes, au nionient où on les affublait du sanbenito^ auraient pu s'écrier, comme le proscrit romain : « Malheureux ! c'est ma maison d'Albe qui me perd! »

Une institution pareille dominait de beaucoup la justice civile, les corps politiques et l'autorité même du roi. C'était une machine d'oppression irrésistible : Caligula, ÎSéron, Uèliogabale n'eussent pas rêvé mieux dans leurs mauvais jours. Mais c'était aussi une machine d'extorsion, un polype dévorant, qui, placé n'importe où, devait pomper toute la substance d'un pays. Jamais entreprise de négoce ne fut si adroitement combinée. Ën cent ans, un royaume livré aux inquisiteurs ne pouvait manquer de leur appartenir comme propriété de main-morte, s'ils ne limitaient eux-mêmes leurs rapines, ou si le gouvernement ne leur opposait point d obstacles.

Le clergé espagnol devint en conséquence d'une richesse

prodigieuse. A la fin du dix-septième siècle, il possédait, dans les vingt-deux provinces du royaume de Caslille, douze millions d'arpents de terre qui rapportaient cent soixante et un millions de réaux. C'était la cinquième partie du sol. Il fallait y joindre des valeurs immenses en édifices et un casuei entretenu par la terreur. L'arclicvécbé de Tolède rapportait tous les ans deux cent mille ducats, qui équivaudraient de nos jours à trois millions de francs ; l'archevôque de Compostcllc avait soixante mille ducats, c'est-à-dire

DU GULV1:;U.NËME^T ÂlTRICUlEN. 249

huit cent mille francs de revenus ; Farchevêque de Séville,

un million et demi; l'archevêque de Valence, sept cent mille liaacs. Un homme prescrivait-il en mourant quelques milliers de messes pour le salut de son àme, le clergé retirait d'abord de la succession la valeur arbitraire de ces offices, sans a\oir éj^aid aux créanciers du défunt, qui souvent ne touchaient pas un niai-avédis^ Les propriétés, les revenus spéciaux du Saint-Ûliiee n'ont jamais été connus, un mystère impénétrable enveloppant toutes ses opérations : le san-bonilo,lcs a|)[)ai eils de torture, la strangulation octroyée comme une faveur aux scliismatiques repentants, prévenaient, effrayaient d'ailleurs la curiosité.

Tant d'influence, de richesse et de pouvoir ne satisfirent pas 1 Inquisition. Elle forma le projet de se créer une armée toujours piète à soutenir ses ambitieuses manœuvres. Ces troupes auraient composé un nouvel ordre militaire. Sainte- Marie de TËpée blanche, qui aurait eu pour grand maître l'inquisiteur général d'Kspagne. Quarante familles nobles, les représentants de tout le clergé monastique, de toutes les églises, et le conseil de la Suprême, louèrent ce formidable dessein, approuvèrent les statuts déjà dressés. Il ne manquait au Saint-Office que Tautorisation de Philippe II. Mais le roi comprit que laisser organiser une pareille force, mettre des bandes fanatiques à la disposition d'une société puissante et implacable, c'était abdiquer la couronne. Maltresse des esprits par la superstition et la terreur, elle eut bientôt dominé militairement la Péninsule, et de là porté la guerre au dehoi-s dans Tintérét du catholicisme ou dans son propre intérêt. Le pi'mce tergiversa, demanda si cet ordre était • bien nécessaire, prétexta qu'il lui foUait le temps de réfléchir, et ne se décida jamais, heureusement pour lui, pour sa

' V Espagne depuis PhUippe //, par Ch. WeUs, seconde parlie, eh. t*'.

350 UISIOUIE iSECUÈTi:;

famille et pour son peuple : TÉpée blanche se serait teinte avant peu dans le sang des rois et des nations.

Les duiuiuicainset les jésuites furent d'abord ennemis, les premiers craignant de yoir rogner leurs bénéfices et diminuer leur influence ; mais les deux ordres s'entendirent bientôt & merveille. Les moines hypocrites se chai f-ùrent d'énerver, d'obscurcii' les inlclligcuces que tlevaienl Icrrifieries moines sanguinaires. Dans les pensionnats, dans les collèges, dans les universités, ils répandirent ou épaissirent les ténèbres delà scolastique, et noyèrent la raison sous les vaines subtiles de leurs docteurs. L'inquisition opprimait les adultes ; les jésuites mutilèrent Tenfance, paralysèrent la jeunesse, en gourdirent les esprits.

Cette oeuvre si importante pour eux était loin d'absorber toute leur attention et d'occuper toutes leurs lorces. Ils avaient secrètement adopté les principes des dominicains, mais visaient plus haut, étendaient plus loin leur ambition, voulaient procéder d'une manière plus expédttive. Chez eux, l'adresse des inquisiteurs s était changée en insondable tactique, leur cupidité en avarice sans bornes, leur goût du meurtre en barbarie implacable. On a toujours laissé dans l'ombre; et pour ainsi dire méconnu, la férocité des jésuites, pendant (ju on étalait au jour leurs rapines et leur astuce. Mais ieui' cruauté l'emportait sur leur talent pour dresser des embûches : Thisloire n'offîre rien de comparable aux boucheries organisées, présidées par eux, et, pour trouver une seclc analogue, il laut aller jusque dans l'Inde chercher les adorateui-s de Siva.

Les dominicains avaient des tribunaux, des gardes, des prisons, des tortionnaires, dos geôliers, des mouchards, un personnel coùleux, une administration étendue. Us condamnaient dans l'ombre, mais brûlaient en public, répondant ainsi de leurs actes, montrant leurs victimes et dévoilant

DU GOUVËUNËMËM AUTAICiilËM. â5t

kurs secrets. L'ordre de Saint-Ignace préféra «nvelojtpor ses maïKruvres d'un impéiiétiable iiiyslère : il ne voulut ni arrêter, ni juger, ni brûler, ni étrangler lui-même. Il n'essaya point d'enrftler sous sa bannière une armée de* fanatiques ou d'intrigants, qu'il aurait fallu solder. Son système révélait une adresse plus protoiide : s'altaclier aux grands de la terre, spécialement aux rois, servir leur ambition, chatouiller leurs vices et leurs fiiiblesses, obscurcir leur esprit, les plonger dans un abîme d'illusions, affecter un dévouement sans bornes pour les mieux assujettir, augnionlcr leur puissance pour en profiter eux-mêmes, c est-à-dire fortifier rinstrument façonné de leurs mains, pour qu'il fût d un meilleur usage. Ne- pouvant occuper les trônes, ils escamotèrent l'aulorilé des princes et réfîuèrenl sous leur nom. Deux routes menaient à ce but : l'enseiguemenl et la conlëssion. Ceux qu'ils avaient formés en&nts ne sortaient jamais de tutelle, demeuraient enchaînés sous leur joug par la contrition et la pénitence.

Le duc de Saint-Simon rapporte un ïaïl qui met en pleine lumière la pditique des jésuites. A la fin du règkie de - Louis XrV, quand une profonde misère rongeait toutes les classes de la société, que le peuple llécliissait sous le poids des impots, Desmarest, contrôleur général des finances, ci'ut nécessaire de lever une dime sur tous les biens du royaume. Cette nouvelle extorsion affligea, inquiéta le prince. Il ne put cacber sa tristesse aux regards des valets, qui s'en efii ayèrent. Son abattement durait depuis huit ou dix jours, lorsqu'on vit soudain sa contenance s'égayer, son calme habituel reparaître. D'où venait ce soudain changement? Il l'expliqua lui-même à Maréclial, son premier cbirurgien, qui l'avait questionné sur sa mélancolie. La nécessité, où il se trouvait, d'augmenter l'indigence de la nation, lui ayant inspiré des scrupules et même des remords, il s'en était

m HISTOIRE SECRÈTE

ouvert à son confesseur, le P. Lelellier, qui lui avait demandé le temps d'y rélléchir. Ses réflexions n'avaient pas été longues : ayant réuni les principaux docteurs de Sorbonne, il leur avait fait rédiger une consultation « qui décidait nettement que tous les biens de ses sujets étaient à lui en propre, et que, quand il les prenait, il ne prenait que ce qui lui appartenait. » Cette déclaration avait mis la conscience du roi fort au large, apaisé tous ses scrupules, fait rayonner sur son Iront la joie et la sérénité.

Voilà le système : anéantir les peuples devant les rois, dominés eux-mêmes par les jésuites; répandre partout la servitude morale et politique, pour mettre le pied sur la téte des nations ; courber celle des rois et, au l)esoin, les faire disparaître, s'ils ne veulent pas accepter la suprématie de l'ordre impérieux. Hessius, Marianna, Azor et Suarèz ont assez ouvertement eiposé les maximes meurtrières de la société k ré<(ard des souverains. I.e second n'a-t-il pas écrit un livre pour disculper et vanter l'assassinat de llemi III?

Ainsi, sans avoir de tribunaux à eux, les jésuites faisaient fonctionner dans leur intérêt toutes les cours judiciaires d'un royaume; sansavoir ni sbiresni prisons, ils foisaicnl arrêter, mettie sous les verrous quiconque leur portait ombrage ; sans avoir ni tortionnaires ni bourreaux, ils appliquaient à la torture, ils décapitaient, brûlaient, pendaient, éfbartelaient, dépeçaient les liéiétiques ; sans avoir d'aimée, ils combattaient en rase campagne, assiégeaient dans leurs diâteaux, exterminaient par l'^ée les adversaires de la cour romaine et les adversaires de leur monstrueuse ambition. Ils gouvernaient ainsi les rois et les peuples sans bourse délier. Avec son adresse proverbiale, 1 oidre cauteleux unissait la terreur et Toppression à Téconomie.

Les dominicains se proposaient Panéantissement des schismatiques dans les pays orliiodoxes; les jésuites pourbui-

DU G01VËK.\£M£.NT ALTIUCUIEN. 2&5

valent la même épuration « mais voulaient en outre assaillir

rii(^résie dans sos lieux de rcfii^^o, dans les contrées où elfe formait l opiiiioii dominante, où le droit de la majorité la consacrait. La hache à l'intérieur, le glaive et le canon au dehors, telsétaieni leurs moyens de propagande. Tenant le calioe d'une main et la croix de l autre, ils orfranisaicnl une boucherie effroyable, devant laquelle! historien demeure stupéfait.

Il leur fallut aussi un code criminel, un évangile du meurtre et de la spoliation. Mais comment (aire mieux que les dominicains, dresser un plus habile manuel de proscription, de négoce, d'artilices et de mort? Le génie même de Loyola fut contraint de s'humilier devant cette oeuvre sinistre. L'ordre espagnol adopta le livre noir des inquisiteurs. Toutes les subtilités qui serpentent à travers, toutes les rigueurs qui en tachent les pages, concordaient avec leurs intentions, leur signalaient la voie la plus directe pour atteindre leur but. Ils le substituèrent au Décalogue, aux maximes chrétiennes, et en inodilièient seulement ia pratique, pour l'ajuster à leurs moyens d action.

La procédure déjà si rapide, si tortueuse et si cruelle du Saint-OlYice, ils l'abrégèrent. Les dominicains espionnaient, tra(iuaient, supprimaient des individus; quand, par hasard, ils brillaient deux cents pei^onnes à la lois, c'était un autoda-fé monstre, une cérémonie extraordinaire. Deux cents personnes, qu'est-ce que cela pour les jésuites? Quelle importance pouvait avoir une semblable exécution, dans les pays où le protestantisme était légalement reconnu, comme en France; où il comptait le plus grand nombre de sectateurs, comme en Bohème, en Autriche, en Hongrie ; où il exerçait l'autorité souveraine, comme dans FAIIemagne du Nord'.' Là c étaient des populations entières (ju'il fallait détruire, des milliers de bourgs, des villes opulentes, des capitales qui devaientflamboy( r pour la gloire du Seigneur. L'inquisition

Page 1