CHAPITRE XIX
L'iXFLUhNCE FRAKÇAISB EN LUITE COKTRE L Oi'rBESSION CLÉRiCALE.
Une influence étrangère, cependant, allait combattre et annuler peu à peu l'autorité absolue des jésuites sur les
bords du nannbe. On ne snit pas génrralenicnt à quoi point les idées françaises pénélicrent en Allemagne au dix-huitième siècle. Elles s'infiltraient, elles montaiait, elles descendaient partout ; mais c'était dans les hautes classes qu'on . leur tcinoigiiait le plus de faveur. Les rois, les ministres, les princes, T aristocratie enlicre dirigeaient, accéléraient le mouvement. Nos systèmes philosophiques, notre littérature, nos modes, notre langage, nos manières envahissaient les Ktats germaniques l'un après l'aulre. Les brises du printemps, qui fécondent toute une région, ne soufflent pas avec plus d'accord et de régularité. Si la transformation de 89 ne s'était pas accomplie chez nous, si même elle avait tardé dix ans, elle eût rajeuni l'Allemagne avant de nous inluser une vie nouvelle, et, au lieu de se tourner contre la l rance, au lieu de s'enfoncer dans les voies ténébreuses de la réaction, les peuples germaniques nous eussent devancés dans la route du progrès.
HISTOIRE SëGRÈTË DU GOUVERNËMËM AUTRIGHiEM. 257
L'influence française trouva un accès plus facile aux l)oi d$ de l'Elbe et de l'Oder qu'aux bords du Danube. Le rôle important et salutaire que Henri IV se préparait à jouer au delà du Rhin, quand un meurtre inspiré par de mystérieuses manœuvres termina ses jours, avec un si cruel à-propos ; r heureuse inierventioa du cardinal de Richelieu et du cardinal Mazarin dans la guerre de Trente Ans, les pensions que reçurent alors de nos ministres les princes luthériens ligués contre la maison d'Autriche, rinielligente activité du marquis de Feuquières, du comte d'Avaux, d'Abel Scrvien et du duc de Longueville ; les nombreux avantages que le traité de Westphalie assurait aux protestants, nous avaient acquis la faveur de l' Allemagne septentrionale et des populations qui avoisinent nos frontières. Les prospérités, le luxe et les conquêtes de Louis XIY éblouirent les souverains germaiiiques des mêmes divisions territoriales. Ce fut une mode d'imiter la pompe de ses fûtes et la splendeur de ses constructions, autant que le permettaient les ressources de chaque État. Christian, duc de Mecklembourg-Schwérin, montrait pour la France une telle prédilection, que, durant l'année 1005, il vint à Paris abjurer le protestantisme, et adopta le nom de Louis. Sur toutes ses ordonnances, il mettait pour qualification, après sa signature : a Chevalier des ordres du ' roi très-chrétien. » L'année même de sa soumission au pape, il conclut avec la France un traité, où non-seulement il l'autorisait à faire des enrôlements dans ses terres, mais s'engageait à lui livrer, en cas de besoin, la forteresse de Dœmitz. Quand Louis XIY voulut anéantir la Hollande, pour quelques articles de journaux qui avaient offensé son amourpropre, le gallomane lui amena des troupes, malgré son conseil d'État et son chancelier.
A la même époque, rélecteur de Bavière, Ferdinand-Marie, peuplait sa cour de Français, et, richement soudoyé par
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la France, déclarait tout haut qu'il ne prendrait part à aucune guerre contre elle. L'électeur de Cologne tenait une conduite semblable. L'électeur de Mayence, Fëlecteur de Hanovre, le duc de Wurtemberg, suivaient sans scrupule leur exemple, acceptaient la protection et les libéralités de Louis XIV.
Un grand nombre de mariages, condns entre les princes allemands et de jeunes Françaises, accrurent notre influence dans les pays teutoniques. En 1048, le duc George de Wurtemberg-Mœmpelgard avait épousé Anne de Coligny ; le duc de Mecklembourg-Schwérin prit pour seconde femme, pendant que la première vivait encore, Angélique Montmorency de BoUeville, mariée précédemment au feu duc de Chàtil- Ion; le duc Maximilien-Philippe de Bavière s'unit avec une demoiselle de la Tour, fille du duc de Bouillon. La rdne mère, par ses babiles manœuvres, avait fait accepter à Té* lecteur de Brandel)ourg la guerrière mademoiselle de Montpensier, que Louis XIY appelait un gendarme. D'un autre cOté, r Allemagne nous envoyait quelques princesses. Le roi lui-même choisissait pour le dauphin Marie-Anne de Bavière; Elisabeth-Charlotte , princesse palatine, remplaçait contre son gré, en 1071, la première femme du duc d'Orléans. La liste des alliances internationales, au dix-septième siècle, serait aussi longue que fastidieuse ; nous nous garderons bien de la dresser.
Ces relations intimes et Tascendant de la France, qui prenait chaque jour une nouvelle force, engageaient une multitude de Français à chercher fortune au delà du Rhin. Us y occupaient les positions les plus diverses, ils y faisaient tous les métiers. Chambellans, valets, caméristes, palefreniers, servantes, cuisiniers, joueurs heureux, femmes galantes, chev^Mers d'industrie, s'abattaient sur 1 Allemagne comme une nuée de sauterelles. On donnait aux eunes princes des gouverneurs français, aux jeunes prmcesses des gouver-
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nantes de la même nation. Notre idiome, nos mœurs, notre eostnme passaient des châteaux dans la bourgeoisie, de la
bourgeoisie dans le menu peuple. Le luxe augmentait à proportion, et la vieille rudesse allemande se métamorphosait en amour des plaisirs sensuels, en molles et délicates habitudes.
La révocation de l'édit de Nantes, qui aurait dû affaiblir entre l'Elbe et la Baltique l'influence française, puisque c'était une persécution dirigée contre la Réforme, soutenue avec tant de zMe, avec de si douloureux sacrifices par les populations septentrionales, eut un efïet tout opposé, augmenta sensiblement l'action que notre patrie exerçait au delà du Rhin. La fleur de la nation traversait la frontière: elle ne pouvait qu'exalter de plus en plus les imaginations, accroître l'estime publique pour la race française. On ne confondait pas les victimes avec le persécuteur, les sujets avec le gouvernement. Les Ëtats luthériens s'èmpressèrent d'accueillir les émigrés: le Brandebourg, le Hanovre, la liesse, le Brunswick, la Saxe, le margrave de Bayrcuth, les villes libres, leur témoignèrent un vif intérêt, cherchèrent par tous les moyens à leur faire oublier leur malheur. Frédérick-Guillaume, électeur de Brandebourg, leur montra la plus ardente sympathie. Une foule de nos compatriotes ornaient déjà sa cour ; il avait fait donner à sa fille une éducation toute française; les bannis furent émerveillés de l'entendre parler leur idiome sans aucun accent. L'électeur ayant organisé un corps de troupes entièrement composé de nobles, les proscrits en formèrent trois régiments. Les Français obtinrent dans diverses cours luthériennes les premiers emplois. Les fonctions diplomatiques surtout leur furent réservées, leur adresse naturelle leur donnant un avantage considérable sur les négociateurs indigènes. Parmi eux furent également choisis les gouverneurs et précepteurs des
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jeanes princes, auxquels ils ens^gnaient Tart de se conduire et les belles manières. Toute la noblesse leur confia
môme bientôt ses enfants. La bourgeoisie ne voulant pas rester en arrière, des collèges, des pensionnats, pour l'un * et l'autre sexe, ne tardèrent point à se fonder dans les grandes villes. On adjoignit aux institutions allemandes des professeurs de français. Nos livres, bons ou mauvais, se répandirent de plus en plus. A Beriiu, les i'ugilifs ouvrirent des librairies, créèrent des imprimeries firançaises. Quelques journaux et revues en sortirent, comme la Bibliothèque germanique^ dont la publication ne dura pas moins de trenteneuf ans, depuis 1720 jusqu'à 1759. Les proscrits s'étaient groupés sur plusieurs points de l'Allemagne et avaient formé des communes entières, notamment celles de Friederichsdorf et de Dornholzhausen, dans la Hesse, où l'on continue à parler noire langue.
Tant d'avantages matériels, une iiifliuence morale si étendue, ne pouvaient manquer de faire iiattre l'envie, d'exciter même la haine. Les hideux ravages commis par les troupes françaises dans le Palatinat, en 1689, leur lutte de huit années contre l'Allemagne, jusqu'à la paix de Ryswyck, la guerre de la succession d'Espagne, qui renouvela les hostilités trois ans après, furent des occasions et des prétextes qui permirent aux rancunes de se déchaîner. De nombreux, de venimeux pamphlets circulèrent dans tous les États germaniques. Ces livres et brochures, destinés à combattre notre influence, révèlent l'extension qii elle avait prise. Un des énergumènes qui les rédigeaient épanche ainsi sa mauvaise humeur :
« Quel est celui d'entre nous, Allemands fourvoyés et dégénérés, qui a su se mettre en garde contre l'éclat trompeur de nos voisins? Qui n'a pas porté en France son argent et sa fortune héréditaire, le sang de nos campagnards et de nos
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bourgeois, qui ne Ty a point jeté ]$ap les fenêtres, pour rapporter en échange des chiffons semblables aux toiles d'araignée, l'art de courber le dos comme les chats, de débiter maints compliments vulgaires, mais surtout un esprit ûiux et léger, une bourse vide et, ce qui est plus fôcheux encore, une très-mauvaise conscience ? Depuis je ne sais combien d'années, on ne pense, on ne dit, on ne rime, on ne chante, on ne désire, on n'ambitionne, on ne Toit, on n'écoute, on ne flaire, on ne sent que des opinions, des visages, des bouches, de la cuisine, des boissons et des immondices français. Notre bel idiome nous pue au nez. Nous avons banni le langage héroïque des Teutons, mis sur le pavois des singeries françaises. Nos enfants apprennent plutôt à lire le français que le catéchisme et le Pater noster; à faire des courbettes, des grimaces et compliments français qu'à étudier la parole de Dieu. »
Le Machiavel français {Machiavellus gallicus) emploie des termes plus injurieux encore ; voici de quelle manière il caractérise notre politique : <c C'est un oubli de Dieu et de ses commandements, une proscription de toute pudeur et de tout honneur, une guerre acharnée contre toutes le» vertus, un anéantissement de la justice et des lois, une répudiation de la fidélité comme de la loyauté, une quintessence de toutes les hontes et de tous les vices, un modèle de trahison et de déloyauté, l'image de la corruption la plus impie. »
Un autre pamphlétaire signale les dangers de l'engouement pour la France : «Nous voulons défendre nos villes et
nos campagnes, et nos adversaires dominent, asservissent depuis longtemps nos esprits ; nos mœurs, notre langage, nos habillements, notre extérieur et notre intérieur sont devenus français. Et nous prétendons traiter, poursuivre les
Français comme des ennemis I Mais nul homme de bon sens
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ne mettra en doute que là où les intelligenoes sont captiTes,
sont envahies par rétraiiger, peu d'hommes combattront sérieusement pour l'indépendance, la foi et le salut de la patiie: beaucoup souhaitent, au contraire, la domination du peuple qu'ils admirent ^ »
« Parler presque toujours français, dit un politique de la même école, parait une habitude sans inconvénient; mais il y a un poison caché au fond de cet usage. Les serviteurs français qui s'expriment bien, les lettres et correspondances, les romans et autres livres font pénétrer dans le cœur mie estime et une affection particulières pour le peuple modèle*. 1» Un patriote plus haineux et plus jnratique chercha comment on pourrait abaisser notre pays, mettre un terme à notre influence. Croyant avoir fait de précieuses découvertes, il publia, en 1689, une brochure latine qui porte un de ces longs titres conformes au goût du temps : « Moyens admirables pour résister à Tennemi le plus invétéré de FEmpereur et de l'empire, diminuer la puissance, abattre l'orgueil du peuple français, et recouvrer sans peine les territoires perdus, par un Allemand sincère. A Germanopolis » Les mesures que propose le galiophobe sont les suivantes :
N'admettre aucun ambassadeur, aucun délégué français près des cours allemandes, aucun militaire de la même nation dans les troupes germaniques.
Prohiber Fusage de la langue française, l'interdire surtout aux iémmes, vu qu'on ne pourrait suffisamment exprimer les conséquences désastreuses de cette peste publique.
' Dot neugierigeund permderle DeuUdUand {V Allemagne curieiise et trmufirmée), pages 208 et 213.
* Deutschlands Macht gegen angrxzende Kcenigreiche nnd Lxnder.
' Media quibus abjuratissimo Cnîsaris Imporiique hosli, Gallo, mire rosisli. ejus polentia et fastus infringi, amissaque facilius recuperari possunt, a sincero UernMAO. GermanopoH, 1689.
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N'employer aucun chambellan, aucun valet de diambre français dans les cours des princes teutons.
Regarder comme suspect quiconque a des rapports intimes avec les Français.
Défendre aux savants indigènes de recevoir aucune pension du roi Irès-chrélien, attendu qu'ils se laissent éblouir par For étranger, puis corrompent l'intelligence de leurs élèves.
N^admettre, au surplus, et ne tolérer aucun Français en Allemagnei les traiter avec le dernier mépris, et faire de leur nom même une ^pression injurieuse.
Prohiber tout ce qui vient de France, particulièrement les modes, coutumes et usages.
Pour dernière précaution, entretemr perpétuellement une armée fédérale sur les bords du Rhin.
Ce teutomane n'y allait pas de main morte, comme on voit. Enfin, car nous ne voulons pas multiplier ces extraits, malgré leur importance pour l'iiisloire, l'auteur de l'Allemagne trieuse et transformée voulait qu'on s'abstint de visiter notre pays, «t Qu'apprend notre jeunesse, quand elle a passé la frontière, s'écrie-l-il, sauf à baragouiner le fi ançais, à pratiquer les vains artifices de l'escrime, à danser, à faire des compliments? Parcourez l'empire et demandez-vous ce que nous avons gagné, soit dans la guerre, soit dans la paix, depuis que nous avons reçu chez nous tant de Français, qui manient la cuiller bien mieux que la plume, Tépée ou tout autre honoraUe instrument? On leur accorde néanmoins de hauts emplois, parce qu'ils savent faire des sima* grées, parce qu'ils mettent en œuvre la politique et les manèges de leur pays, adiètent les places, corrompent les autorités. »
Tous ceis expédients infaillibles devaient cependant échouer
contre les lois qui président au développement de la civilisa-
m HISTOIRE SËCRÈTË
tion, et l'influence française, propice à rAUemagne, devait poursuivre dans le Nord sa marche envahissante.
Dans le Midi, TAutriche lui barrait le passage. La haine, la méfiance et le despotisme le plus absolu défendaient de nos idées celte Chine catholique et diplomatique. Depuis la victoire de la faction ultramonlaine, le gourdin régnait sans partage sur les diverses populations prosternées devant le trône des Habsbourgs. Les autocrates avaient emprunté à la Turquie, leur voisine, ce commode instrument de domination. Pour le moindre délit, on bétonnait les dociles et humbles sujets de la Dsimille impériale. Le nombre régulier, officiel, des coups était de vingt-dnq. Mais les Bohèmes, supportant avec impatience ce genre de châtiment, on 1 avait divisé pour eux en quart, demie et trois quarts de volée.
Selon la nature des feutes, les condamnés reoevai^t la
schlague au pilori, dans la cour'd'une prison de femmes perdues, sous la porte cochère du palais de justice, ou dans une cellule, sans témoins, ce qui était regardé comme lin adoucissement à la punition.
Énervé par le malheur, abruti par une éducation perfide, le peuple recevait tranquillement ces preuves d'intérêt et de sollicitude paternelle. Si la dignité humaine y gagnait peu, les Habsbourgs y trouvaient leur profit. En abaissant et dégradant la nation, ils fortifiaient leur autorité. Mais un semblable régime n'ouvrait pas la porte à notre influence, n*était guère en harmonie avec les idées qui fomentaient alors chez nous, qui préparaient la déclaration des droits de l'homme.
On servait, on adorait l'Empereur ni plus ni moins qu'un dieu; il habitait son château comme un temple, et ne se montrait que de loin en loin aux mortels. Le cérémonial le
plus inflexible, le plus minutieux, le plus fatigant, le plus
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monotone, ('lait observé à son égard. L'éliquette espagnole s'y mêlait aux ser>iles procédés de la Turquie. Léopold et Charles VI témoignaient une vive horreur pour tout ce qui venait de France, les habits, le langage et les manières. Notre idiome, sous leur règne, était banni de la cour. On y parlait l'italien ou le dialecte spécial de Vienne, patois d'un accent très-prononcé. Le souverain et la noblesse portaient les mêmes vêtements qu'à Madrid : haut-de*chausses, justaucorps et manteau noirs, souliers et bas rouges.
Si quelqu'un osait paraître dans le salon impérial en habit français, avec des bas de soie blancs, Charles VI ne se gênait pas pour dire tout haut : « Voilà encore un de ces maudits Français! »
Le clergé entretenait soigneusement toutes les dispositions hostiles à notre pays. Nos libres manières, notre langage moqueur, le scepticisme que trahissaient nos habitudes, lui inspiraient une profonde aversion. Or il était maître absolu de rÂutrichc. Les États héréditaires, à eux seuls, renfer> maient quinze cents monastères d'hommes et cinq cents de femmes. Les ordres mendiants occupaient le plus grand nombre de ces maisons; les franciscains en possédaient trois cents, les capucins deux cents. Mais nulle congrégation ne pouvait être comparée aux jésuites pour les revenus et les propriétés.
On déployait dans les cérémonies religieuses une pompe extraordinaire. Le pape ayant canonisé en 1729 Jean Népomuck, le plus saint homme qu'ait produit la Bohème, Prague et la capitale de TAutriche se parèrent à l'envi pour célébrer ce grand événement. Les fêtes, auxquelles prirent part la cour, la noblesse et le peuple, ne durèrent pas moins de huit jours. A Vienne, une draperie couleur de pourpre ornait tout rinlérieur de la cathédrale. La population eniière de la Bohême alllua dans les murs de Prague; quatre cents
See UiiSXÛIRE SECKÈXl:;
pi ocessions y arrivèrent, Tune après Taatre, de différentes
villes, bannières déployées, au son des instruments et des cantiques. Elles apportaient les produits les plus remarqua* bles de leur territoire. Bunzlau envoyait des grenats et des rubis, Prachîn ses perles et son sable d*or, Czaslau du minerai d'argent, Giudim quelques morceaux de cristal, Leilmehtz du vin, Saaz des gerbes de blé, AakoniU son sel gemme, Kœnigsgraetz ses faisans, Pilsen un agneau blanc comme la neige, Kaurziem des arbres toujours verts. Une illumination prodifjieuse fit resplendir les cents tours de Prague.
Peu de semaines, peu de jours se passaient, du reste, sans qu'une ou plusieurs processions déiiiasseat dans les rues de Tienne, quittant une église, une chapelle ou un monastère, et s'aclieminant vers un autre édifice de la capitale, gagnant un village voisin ou môme un célèbre pèlerinage éloigné de quinze et vingt lieues. Beaucoup allaient adorer la statue miraculeuse de la Vierge, à Marienzell, dans la Siyrîe; toutes les jeunes femmes de rAnlriclie venaieiil lui olïrir en don leur anneau de mariage, alla de ne pas le perdre, ce qui était sans le moindre doute un expédient in&illible.
Mais de plus étranges spectacles frappaient les regards* On voyait i'réquenimeni des individus dépouillés jusqu'à la ceinture, tenant à la main un martinet, parcourir les rues et les places de la capitale, en se flagellant avec une ardeur fanatique. Les yeux tournés vers le del, chantant des psaumes, remplissant 1 air de cris et de soupirs, faisant couler leur sang sous les lanièi'es expiatoires, ils campaient la nuit dans les carrefours, dans les cimetières et autour des couvents. D'autres enthousiastes, pour imiter le Sauveur, traînaient sur le pavé de grandes croix pendant le carême; plus a croix était énorme, plus la pénitence leur semblait méritoire, et ces vastes machines gênaient la circulation.
Eu 1652, Ferdinand lii avait ordonné à tous les Autri-
chiens de s'agenouiller sur le passage du saint sacrement;
la désobéissance devait être punie d'amende, de confiscation et de peines corporelles. En 1750, la femme de l'ambassadeur prussien, qui se crut autorisée à ne pas tenir compte de cette iiqonction, \u sa foi religieuse et les privilèges attachés
aux postes diploniali(j[ues, faillit payer cher son acte d'indépendance.
Elle était dans son carrosse avec sa fille, lorsqu'un prêtre, portant le viatique à un malade, se trouva sur leur chemin.
Elle fit arrêter sa voiture, mais n'en descendit pas. Ce témoignage incomplet de déférence choqua et irrita la multitude. Elle força les dames à quitter leur véhicule et à s'agenouiller sur la voie publique. Madame Brand résistait, criait tout liant qu'elle était la femme de l'ambassadeur prussien, qu'on violait à son égard le droit des gens. La foule s'animait de plus en plus et aurait fini par la maltraiter, si des ecclésiastiques n'avaient eu le bon sens d'intervenir.
La cour de Berlin se plaiguU, comme elle devait le faire. On arrêta quelques-uns des fanatiques, et Guillaume 1^ se contenta, pour toute réparation, de l'aveu de leur faute et du pardon qu'ils en sollicitèrent, humblement agenouillés devant son ambassadeur.
La position des diplomates qui professaient la religion orthodoxe était peut-être moins agréable encore. L'Empereur exigeait qu'ils prissent part à toutes ses dévotions, et elles étaient si longues, si tristes, si monotones, qu'elles eussent effrayé un reclus. Et voyez un peu les espiègleries de la fortune ! Dans cette cour sévère, ponctuelle, monastique, la France était représentée, en 172G, par un esprit fort, par un galant personnage, préoccupé avant tout de ses plaisirs, par le duc de Richelieu enfin! Je vous laisse à penser la mine que faisait le spirituel seigneur, pendant les
interminables offices auxquels sa charge le contraignait d'assister! Après le carême, il eut besoin de soulager son cœur et adressa au cardinal de Polignac la lettre suivante : « J'ai mené ici une vie pieuse pendant le carême, qui ne m'a pas laissé libre un quart d'heure par jour, et j'avoue que si j'avais connu l'existence que mène ici un ambassadeur, rien dans la nature ne m'aurait déterminé à accepter cette place, où, sous prétexte d'invitations et de représentations aux ciiapelles, l'Empereur se fait suivre par les ambas- • sadeurs comme par ses valets de chambre. Il n'y a qu'un capucin, avec la santé la plus robuste, qui puisse résister à cette vie pendant le carême. Pour en donner une idée à Votre Éminence, j'ai été, de compte fait, depuis le dimanche des Rameaux jusqu'au mercredi d'après Pâques, cent heures à l'église avec l'Empereur I M. le comte du Luc, qui avait été dix-huit mois ici, dont il avait passé neuf ou dix avant de faire son entrée et le reste à être malade, nous avait laissé ignorer ce trésor de dévotion, que je viens de découvrir à mes dépens. J'avoue que je pense que la dévotion veut un peu plus de liberté, et que cette contrainte inouïe que l'on prouve ici, et qui n'est dans aucune cour du monde, est pour moi quelque chose d'insoutenable et dont je ne puis m'empécher de marquer ma mauvaise humeur à Votre Ëminence. »
Pauvre pinson des Gaules enfermé dans la cage des Habsboui|[s, le duc de Richelieu, comme on voit, finissait par se désoler. Que lui répondait le dignitaire de l'Eglise? Ses consolations méritent d'être lues :
« Sur la peinture que vous me faites de la manière dont vous avez rempli tous les devoirs du carême, de la semaine sainte et de Pâques, je crois ne pouvoir mieux faire que de vous féliciter d'en être sorti : peut-être n'en aviez-vous jamais feit autant de votre vie. Imaginez-vous précisément la
même chose d'un cardinal à Rome. 11 est vrai que nuu.s sommes payés pour cela. »
L*aveu est leste et piquant. Un prince de l'Ëglise déclarer à l'amif au preneur de Voltaire, que ses émoluments seuls lui donnent le courage de supporter les saintes expiations du carême 1 Le prélat n'était point, quand i4 écrivail ces lignes, sous l'influence du zélé pieux qui le fit entrer en guerre contre Lucrèce.