‹ Histoire secrète du gouvernement autrichienChapitre 23 sur 33 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

L^niFiRATUCB KABiB-niBàsB ; sk n&mm ixALiis, «m onoiiiiAHGE.

Lorsque Marie-Thérèse monta, en 1741, sur le tertre du

serment^ non loin de Presbourg, on put croire que l' Autriche allait se rajeunir, entrer dans une nouvelle ère de force, de gloire et de prospérité. Autour de Téminence se pressait l'aristocratie hongroise, avec son costume pittoresque et ses magnifiques chevaux. Les belles formes de l'impératrice, leclat de son teint, ses traits charmants, ses yeux gris qu'animait la plus vive expression, rappelaient le noble type et les grâces de sa mère, Élisabeth de Brunswick, et ne tenaient en rien des Habsbourgs. L'émotion de la cérémonie, la chaleur du jour, avaient, pour ainsi dire, coloré son visage d'un reflet céleste. L'inquiétude que lui causait la ligue redoutable formée contre elle, l'espoir de vaincre, la résolution d'apporter dans la lutte un courage inflexible, ajoutaient à son prestige naturel Télévation et l'intérêt des sentiments dramatiques. Sa haute taille, ses longs cheveux blonds qui tombaient en flots d'or sur ses épaules, sa robe de brocard, son manteau de velours cramoisi doublé d'hermine, ache-

Yaient de lui donner une physionomie imposante et presque

siirlniiiiainc. Lorsqu' enfin, saisissant l'épée nue de saint Etienne avec une impatience héroïque, elle jura d'observer fidèlement les lois et coutumes des Magyars, puis traçant dans l*air une croix vers les quatre points de l'horizon, promit de défendre le pays contre tous ses adversaires, de quelque lieu qu'ils vinssent, un frémissement d'admiration parcourut l'assemblée, des cris d'enthousiasme et des protestations de dévouement saluèrent la jeune reine.

Et cependant l'heureux avenir dont elle semblait le pronostic et le gage ne devait point se réaliser. Sans doute Marie-Thérèse sauva la monarchie avec l'aide des Hongrois ; mais elle ne la sauva que des ennemis du dehors. Elle ne guérit pas les maux intérieurs qui la rongeaient, elle n'anéantit pas l'iniluence déplorable des vieux principes, die ne sut régénérer ni le gouvernement ni la nation. Dans ce corps jeune et gracieux habitait l'esprit des ruines; la fratcheur du visage masquait la décrépitude des idées; le sombre génie espagnol, la mcsciuine et intolérante dévotion de Ferdinand II, obsédaient Marie-Thérèse comme deux fantOmes, lui inspiraient la plupart de ses actions, de ses discours, de ses mesures politiques.

^e consacrait habituellement cinq iieures par jour à de pieux exercices, et même davantage. Si étrange que cela puisse paraître dans une souveraine d'ailleurs trés-active, très-occupée, le fait n'admet pas le moindre doute, attesté comme il l'est par de nombreux témoins. Son ardeur superstitieuse augmentait avec les années. Au mois de mars 1 778, elle demeura trois heures agenouillée en public, dans la cathédrale de Vienne, pendant qu'elle priait le Seigneur de détourner la guerre dont elle était menacée pour la succession de Bavière. Une de ses filles, l'archiduchesse Elisabeth, confia un jour à une dame que, quand elle suivait sa mère à

]a chapelle, la séance durait si longtemps, qu'elle ne comprenait plus ni ce qu'elle disait ni ce qu'elle entendait.

Pendant le carême, l'inipératricc exécutait opiniatrémenl les prescriptions de r%Use. Nulle carmélite n'observait un jeûne plus rigoureux, ne se mortifiait avec une plus ardente eKaltation. Les archiduchesses étaient contraintes d'imiter son abstinence, de se livrer aux mômes excès de piété. Cette dévotion monacale n'était pas toujours de leur goût. L'une d'elles en fut victime dans des circonstances vraiment tragiques.

L'arcbiduchesse Josèphe, la sixième iille de l'impératrice, charmait tous les yeux par sa beauté, gagnait tous les cœurs par ses manières affables. Le roi de Sicile, Ferdinand IV, avait demandé la main de sa sœur aînée, l'archiduchesse Jeanne. Mais celle-ci était morte en 1762, avant l'époque fixée pour le mariage. Au bout de quelques années, on décida que l'aimable Josèphe la remplacerait. La fiancée devait partir le 15 septembre 1767, et on avait terminé les apprêts de son voyage, lorsqu'une lugubre scène de piété les rendit superflus.

Marie-Thérèse ne voulait'point qu'elle abandonnât l'Autriche sans s'être conforuiée à l'usage de la famille, et avoiiaccompli ses dévotions parmi les tombeaux de ses aïeux, dans l'église des capucins. Elle exigea donc absolument que sa fille allât se mettre en prière sous les voûtes sépulcrales. Josèphe éprouvait une grande répugnance à obéir et comme un pressentiment de sa fin malheureuse. Elle supplia sa mère de ne pas lui imposer une si triste cérémonie, dont la détournait une horreur insurmontable et un effroi m^fstérieux. L'autocrate ne se laissa pas plus émouvoir que le destin. L'archiduchesse fondit en larmes pendant qu elle montait dans la voiture qui allait la conduire au monastère, et descradit en frissonnant les marches du caveau funèbre.

Trois mois auparavant, sa belle-sœur, la seconde femme de l'empereur Joseph II, y avait été ensevelie. Elle élait

morte de la petite vérole, ce fléau de la maison d'Autriche, auquel n'ont pu résister les Habsbourgs. La maladie avait exercé de tels ravages sur la princesse, que l'opération de rembaomement avait été jugée impraticable. Sa chair répanda it une affreuse odeur : le broît courait même dans le peuple que, malgré toutes les mesures sanitaires, les miasmes du cadavre infectaient encore le souterrain. L'événement confirma cette opinion. A peiAe l'archiduchesse eutelle quitté les salles ténébreuses, qu'elle fut prise d'un sourd malaise. Bientôt la petite vérole se déclara; les efforts de la sdence échouèrent contre ce mal terrible, et, le 15 octobre, un mois après le jour fixé pour son départ, la jeune princesse rendait le dernier soupir. Les couronnes que l'on dépose sur les tombeaux remplacèrent pour elle la couronne nuptiale, et les cierges funèbres lui tinrent lieu d'illuminations.

Le cœur d'une mère, si fortifié qu'il puisse être contre les sentiments naturels, ne reçoit pas sans frémir de pareils coups. L'impératrice, depuis ce temps, alla seule prier Dieu dans la sombre nécropole. Mais elle n'exempta ses filles que de cetle lugubre cérémonie. Partout ailleurs, il fallait qu'elles imitassent sa dévotion exagérée. Si elles manquaient à un exercice pieux, elle témoignait hautement sa mauvaise humeur, s'informait des causes de leur absence et les répri* mandait le jour suivant.

Comme le remarque très-bien le touriste anglais Wraxal, son éducation et ses goûts la destinaient à porter la crosse d'une abbesse plutôt qu'à gouverner un empire.

Les hérétiques de toutes les confessions lui inspiraient une vive répugnance. Elle croyait fermement que pas un seul n'entrerait dans le ciel et que la miséricorde divine

m HISTOIRE SECRÈTE

serait soui fie pour eux. Mais elle détestait particulièrement les Anglais, qui lui semblaient plus opiniâtres que les autres, plus éloignés de la waie croyance et du repentir. Lorsque son dernier fils, l'archiduc Maiimilien, voulut visiter b France et les Pays-Bas, elle lui enjoignit de ne franchir la mer sous aucun prétexte. La crainte qu'il ne se laissât infecter par les principes et les mœurs irréligieuses de la

• Grande-Bretagne, qu'il ne perdit de sa foi, de son humilité catholiques, motivait cette rigoureuse délensc. Elle exigea une promesse semblable de l'empereur Joseph II, lorsqu'il se rendit à Paris en 1777. « Les Anglais, lui dit-dle, sont presque sans exception des incrédules, des libres penseurs et des déistes. Je tremble que des rapports avec un tel

. peuple ne souillent ton caractère, n ébranlent ta confiance dans tout ce que les chrétiens demeurés fidèles regardent comme sacré. »

Lorsque la vieillesse et une obésité monstrueuse devinrent des obstacles insurmontables, qui empêchaient Marie-Thérèse d'aller à l'église et même à son oratoire, il fallut pren* dre des mesures pour que ses pieuses habitudes n'en sou^ frissent point. Depuis la mort de son mari, elle ne quittait plus le troisième étage du palais. Au-dessous de sa chambre, on arrangea une chapelle. Quand l'heure de la messe arrivait, un mécanisme faisait ouvrir le plancher. Le prêtre montait à l'autel, et Marie-Thérèse suivait l'office divin sans quitter son fauteuil.

Son extrême dévotion eut des conséquences fâcheuses pour ses sujets. La première fut un prosélytisme violent, austère, minutieux et infatigable. Il existait en Autriche, depuis longues aimées, une pieuse fondation possédant un revenu de six cent mille florins, qu'on distribuait en pensions aux renégats du protestantisme. Une grande faveur entourait cette classe d'hommes sous le règne de l' impératrice i

DU GOUVERNEMENT AUTRICHIEN. m

pour les non-catholiques opiniâtres, c'était beaucoup d'être soufferts. Invoquant un droit prétendu de réformer les esprits et les moeurs, Blarie-Thèrèse poussa rintoléranoe jusqu'à Mre saisir les luthériens, encore assez nombreux, qui habitaient l'Autriche supérieure, la Styrie et la Carinlhie, pour .les interner dans le Bannat et la Transylvanie» où la race saxonne jouissait de la liberté religieuse; elle appelait cette tyrannique mesure des transplantations, assimilant les hommes aux végétaux. Mais les végétaux meurent sans souffrir; les hommes endurent de longues souffrances avant les douleurs suprêmes de l'agonie. Qu'importait à la fanatique souveraine? Les pauvres dissidents étaient obligés de vendre leurs biens pour des prix dérisoires, pour les sommes qu'on voulait leur offrir. Dans les provinces où on les jetait ainsi qu'un rebut, ils ne trouvaient ni terres, ni travail, ni ressources : les pays de montagnes sont toujours trés-pauvres. Ils mangeaient donc le peu de numéraire qu'ils avaient apporté avec eux, puis l'indigence ouvrait un soir leur porte, venait comme un spectre s'asseoir à leur foyer, joignait ses t<Hiure8 aux chagrins de l'exil et de la persécution. Us finissaient pas succomber, après d'inutiles efforts pour lutter contre un malheur sans issue.

Dans les provinces, des commissions religieuses surveit» laient âprement les luthériens et les calvinistes. On leur enlevait de force les livres où se trouvaient exposées leurs doctrines, on les empêchait de communiquer leurs principes à leurs ffli&nts. « Malgré cela, écrit le grand chancelier Fûrst, il y a encore un nombre infini de protestants, qui gardent en secret leui^ opinions et ne se soumettent au catholicisn^ que d'une manière extérieure. »

La seconde conséquence fâcheuse produite par l'exaltatioa de l'impératrice, c'était une solHcitude oppressive pour l<e salut et la moralité de ses sujets. Elle enlevait sans scru-

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