‹ Histoire secrète du gouvernement autrichienChapitre 24 sur 33 · S76 HISTOIRE SECRÈTE · texte numérisé non relu

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pules à leurs familles d'opulentes héritières qui professaient le luthéranisme, les enfermait dans des cloîtres, et les mariait ensuite avec des courtisans dévoués au système orthodoxe. Ainsi fut traitée la comlesse Banffy, par exemple, dont le frère avait abjuré le protestantisme et devint plus lard gouverneur djs la Transylvanie. La jeune personne était élevée dans cette province, sous les yeux d'une parente qui lui communiquait son zèle pour le calvinisme. Les deux orphelins appartenaient à une puissante famille, possédant de nombreux domaines sur les bords de la Samos et de la Mares : ils formaient les derniers rejetons de la branche ainée. Tous ces motifs n'arrêtèrent point Marie-Thérèse. Elle envoya un escadron s'emparer de la comtesse, la ût amener à Vienne et instruire dans les principes ultramonlains. Son éducation terminée, elle l'enrôla parmi ses dames d*honneiu*, etia maria, en 1778, au comte Jean Esterhazy, son compatriote, mort seulement de nos jours, pendant l'année 1831.

Marifr-Thérése multipliait ces mariages forcés, qui produisaient tantôt des effets ridicules, tantôt des effets déplolabies. Elle unit de la sorte, par mesure administrative, un homme qu'elle protégeait depuis Tenfance, le comte François Esterhazy, d'un caractère doux et tranquille, avec une Starhemberg, femme charmante d'ailleurs, mais colère, fa^ rouche et indomptable. Un hardi galant, nommé Schulenburg, ne tarda point à l'enlever et k la conduire en Suisse. Marie -Thérèse les fit réclamer par son ambassadeur. La Confédération livra les amoureux transfuges. Le délinquant l'ut condamné à mort comme séducteur. Mais le mari, que cette heureuse aventure délivrait pour toujours de sa femme, ne voulut pas que le jeune homme fût si mal récompensé d'un éminent service. 11 intercéda, obtint sa grâce, le combla de rcmercîments et de prévenances.

^ Vebse, GeteMdtiedetœii efekisdm Bofif t. VII, p. 3<M>.

DU GOUVERNEMENT AUTRICHIEN. m

Chaque année on saisissait des bandes de filles publiques ou de femmes légères, que l'impératrice iaisait transporter dans la Croatie et la Slavonie, sans examiner si ce n'était pas corrompre les mœtirs de certaines provinces, pour améliorer celles des grandes villes et de la capitale. Une institution bizarre témoigna de son zèle pudique. Elle forma cinquante eammimons de ehasteté^ qui devaient surveiller jour et nuit les mœurs de ses sujets. Les membres de celle police virginale parcouraient sans cesse les rues et les places de Vienne, arrêtaient) conduisaient au violon toutes les femmes qui osaient se montrer seules en public. Si décents que fussent leur costume et leur maintien, si pressantes que fussent les nécessités qui les contraignaient de sortir, qu'elles cherchassent des moyens d'existence ou reportassent de l'ouvrage terminé, il leur fallait suivre au corps de garde la vertueuse milice. Un seul moyen leur assurait une libre circulation, c'était de porter ostensiblement un rosaire et un livre de messe, comme si elles se rendaient à l'église.

Les jeunes débauchés, adversaires naturels des candides gardiens, subissaient de durs châtiments. Ainsi, en 4753, une société de libertins, qui ne respectaient ni les lois de Fabstinence ni celles de la modestie, furent arrêtés à Nussdorf, prés de Vienne, lieu habituel de leurs réunions. Parmi eux se trouvaient les deux fils du bourgmestre de Dantzig. Leur père offrit pour les sauver une somme importante. La dernière des Habsbourgs se montra inexorable. Les prévenus expièrent au carcan leur amour de la bonne chère et des jolies filles.

CHAPITBE XXI

nUHÇÛlS DB LOBBAïaE, EMPBMDB D^ALLIHAfiSB; TBHMUtSU FASSIOHllÉB DB KABUMBÉftàSB FOUR LQi; PRBMlâRBS HiFOMBS.

Un secret motif poussait l'ardente souveraine à déployer

celte rigueur. Il s'en fallait bien que son mari se piquât de lui être tidèie. Nul visage gracieux ne le laissait inditlérent, nul aimable sourire n'échappait à son attention. Dévote et passionnée* Fimpératrice lui gardait toute sa tendresse, abdiquait par scnipules religieux ses droits de représailles. Sa piété veillait sur son amour, le concentrait dans son cœur et l'y faisait brûler comme une flamme dévorante. Une lettre officielle, écrite en français par le comte de Podewill, le iO janvier 1747, prouve que l'on savait à quoi s en tenir sur cet article :

« Il est constant, dit l'ambassadeur, qu'elle est fort ja* louse de son époux et qu'elle fait tout au monde pour empêcher qu'il ne prenne quelque attachement. Elle a fait fort mauvais visage à certaines dames, à qui l'empereur commençait à en conter. Elle voudrait, par le même principe, ban* nir toute galanterie de sa cour. Elle marqué beaucoup de mépris pour les femmes qui ont des intrigues, et en lémoi-

UISIÛIRË SËGRÈTË DU GOUYËMEMËNT ACTRICfilEN. 279-

gne presque autant pour les hommes qui les recherchent.

Je sais qu'un jour elle a parlé fort \ivement au comte d'Esierhazy, pour lequel elle a beaucoup d'amitié et qui est de toutes ses parties de jeu, au sijyet d'une intrigue qu'il a avec la femme du comte d'Àlthann. Elle cherche à éloigner de l'empereur tous ceux qui donnent dans la galanterie, et l'on prétend que le comte de Colloredo (le vice-chancelier), qui en fait profession, ne parviendra jamais à être bien dans son esprit, n a même été pendant un temps dans une espèce de disgrâce pour avoir fait quelques parties de plaisir avec le prince. La même chose est encore arrivée à plusieurs autres. Elle iramdrait faire un ménage houi^eois. » Les commissions de chasteté lui servaient à connaître toutes les actions, toutes les démarches de François 1", les pudiques agents surveillant la fidélité du prince. De sorte que plusieurs royaumes étaient mis en pénitence pour les gakmteries de l'empereur et pour que son amour fût réservé, autant que possible, à la tendresse jalouse de sa l'eiiime I

L'exaltation religieuse, à laquelle s'abandonnait Marie- Thérèse, avait cette conséquence regrettable qu'elle la faisait sans cesse tomber dans les pièges des hypocrites. Sa smcérité même leur venait en aide. Comme elle assistait publiquement aux offices, les papelards avaient soin de s'y trouver en même temps qu'elle. Là, ils ne négligeaient rien pour éveiller son attention. Ils s'agenouillaient à portée de sa vue, se prosternaient sur le visage, tenaient les bras levés comme par esprit de mortiiicalion, récitaient leurs prières avec une feinte ardeur, avec des élans et des soupirs •continuels. Rédiger ou traduire des œuvres pieuses, des rtraités de dévotion, était encore un sûr moyen de lui plaire, •d'obtenir sa protection et ses bonnes grâces. Les courtisans ne dédaignaient aucun acte d'hypocrisie pour se mettre en fiiveur, pour parvenir au but de leur convoitise. Les femmes

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de chambre et les valets de pied trafi^ient de leur influence sur rimpératrice ou du privilège de lui parler qu'ils

devaient à leur place : ils lui recommandaient de béats personnages, tout coniits en sainteté, qui leur avaient d'abord graissé la patte. Marie-Thérèse leur octroyait au nom du ciel de terrestres avantages. Quelquefois cependant ses caméristes étaient, comme elle, abusées par des tartuffes. Ceux-ci alors atteignaient d'autant mieux leur but qu'ils Jouaient double jeu.

La piété de la souveraine prit un caractère plus sombre, plus fervent, pins espagnol, en un mot, après la fin soudaine de son mari bien-aimé. Le 18 août 1765, François mourait d'une atlaque d'apoplexie dans le château royal dlnsprudK, où il était allé pour célébrer les noces de son second fils, plus tard grand-duc de Toscane, puis empereur sous le nom de Léopold 11. Il tomba comme frappé du tonnerre et expira instantanément. Rien ne put consoler sa femme, malgré le courage qu'elle montra en préparant dlemème son linceul. Elle ne voulut voir personne pendant plusieurs jours et hâta les apprêts du convoi, qui devait transporter à Vienne le corps du défunt sur Ulnn et sur le Danube.

Ce malheur inopiné attrista aussi piofondément la dernière maîtresse de l'empereur, la ravissante princesse Âuersperg. Elle avait suivi la cour dans le Tyrol. Une occasion solefnnelle mit bientôt les deux rivales en présence. La flottille mortuaire était amarrée devant Hall, attendant l'ordre du départ. L'impératrice voulut se montrer une fois encore avant le sinistre voyage. Quand elle sortit de son cabinet, elle trouva tous les seigneurs et toutes les nobles dames rangés sur sa droite: à gauche se tenait seule la princesse Auersperg, évitée comme une proscrite par ce monde astucieux. Elle était complètement habillée de noir, et son

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long voile ne cachait pas les pleurs qui brillaient sur ses joues. Un sourire dédaigneux elïleura les traits de la veuve, pendant qu'elle examinait la fouie des courtisans. Presque tous avaient montré pour la favorite une complaisance sans bornes, quand elle exerçait une influence due à sa beauté. Pas un seul maintenant ne voulait avoir l'air de la connaître. Après avoir constaté leur servile inquiétude, Marie- Thérèse, s'approchant de la délaissée, lui tendit la main et lui adressa tout haut ces paroles: «Nous avons réellement beaucoup perdu, ma chère! »Elle honora ensuite de quelques mots, suivant l'ordre et le rang, les autres personnages groupés à sa droite. Aussitôt la cour entière se pressa autour de la jeune femme qu'elle évitait cinq minutes auparavant.

Marie-Thérèse lit transiormer en chapelle la salle où était mort Tempereur ; on construisit Pautel à l'endroit môme où il avait cessé de vivre. Une troupe de nonnes eut mission d'y prier constamment pour l'àme du défunt.

Pendant quinze ans, l'impératrice porta le deuil le plus sévère. Elle se fit couper les cheveux, comme si elle appartenait à un ordre monastique ; ses habits, ses tentures, ses équipages étaient invnriablement noirs. Elle abandonna le premier étage du palais de Vienne, qu'elle habitait avec son mari, et se fixa au troisième. On en couvrit toutes les murailles de velours noir. Le 18 de chaque mois, elle se rcniérniait dans ses appartements et n'était visible pour per- .sonne; elle passait de même tout le mois d'août, pendant lequel l'empereur avait si subitement échappé à son affection. Elle restait donc séquestrée, inabordable, quarante-deux jours par an.

Elle avait fait construire d'avance son tombeau près du tombeau de François, graver son inscription funèbre, où manquait seulement la dernière date. L'heure n'avait qu'à

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sonner, elle pouvait partir : sa place était prôtc dans la maison des sépulcres. Vers la fin de sa vie, elle passait chaque jour des heures entières au milieu d'une sômbre chapelle, devant un crucifix qu'ornaient, pour toute décoration, des tôtes de mort. A droite se trouvait l'image de l'empereur, exécutée après son décès; à gauche, l'image de l'impératrice elle-même, comme elle devait paraître quand les crises de l'agonie auraient terminé son règne. Incapable de se mouvoir, elle se fit plusieurs fois descendre, au moyen d'un fauteuil porté par des câbles, dans le souterrain où dormait pour toujours son cher François. Pendant une dernière visite, lorsqu'on allait enlever la princesse, les cordes se rompirent. Cet accident lui parut un pronostic. « 11 veut ine retenir! s'écria-l-elle. Ohi je viendrai bientôt I » Quelques jours après, effectivement, elle tomba malade, et mourut, le 29 novembre 4780, à l'âge de soixante-quatre ans.

Marie-T hérèse n'était point une femme ordinaire : elle avait une intelligence forte, une imagination puissante, une activité que ri<m ne fatiguait, un courage indomptable. Malgré la dévotion excessive qu'on lui avait inspirée dès son enfance, grâce aux traditions espagnoles des liabsbourgs et aux manœuvres des jésuites, la superstition diminua sous son règne. L'impératrice modéra la violence de i'édit par lequel Ferdinand IH avait ordonné de se mettre à genoux sur le passage du saint sacrement, quel que fût l état du ciel et du pavé. On limita aux piétons la nécessité d'obéii*. Pour les personnes en équipage, il leur suffit de se découvrir la tête et de s'incliner dans l'attitude d'un homme qui salue. Les dévots ne profitaient point de cette tolérance : ils descendaient de voiture et se prosternaient devant l'ostensoir. Les indifférents, les libres penseurs disaient tourner bride, quand ils entendaient la clochette du sacristain. Les gens riches obtinrent aussi la faveur de suivre les proces-

sions el pèlerinages dans leurs carrosses ; la longueur de la route donnait souv^t de l'importance à ce privilège.

Marie-Thérèse diminua en outre, avec le concours du pape, le nombre des fêtes religieuses, qui s'étaient multipliées au delà de toute mesure. Ni le clergé cependant ni le peuple ne voulurent admettre cette réforme. Ëlle augmentait dans les campagnes les jours de corvée, elle blessait dans les villes le plus puissant de tous les démons qui oppriment rhumauité : le génie de la routine. Personne ne voulait faire usage des facilités nouvelles accordées au travail, n fallut que le gouvernement exigeât, comme l'aceomplissement d'un devoir, ce que la bulle octroyait comme une liberté. Il ordonna de poursuivre la construction des monuments publics, le théâtre du palais entre autres, pendant les jours consacrés auparavant à Toisiveté. La police força les commerçants d'ouvrir les boutiques; mais cette mesure n'atteignit point le but qu'on se proposait : les boutiques demeurèrent ouvertes, seulement nul adieleur n'y entra, ou si quelqu'un, par hasard, violait cette muette coalition, les marchands l'arrêtaient tout court en lui demandant des prix fabuleux. Qui l'emporta du gouvernement ou de la sottise publique? Ce fut la sottise. L'autorité, de guerre lasse, fut réduite à laisser le bourbeux torrent suivre son cours ; mais elle empêcha les dévots de se flageller dans les rues et d'y traîner sur leur dos des croix énormes.

Une influence décisive étouffait dans le cœur de Marie- Thérèse la vieille haine des Ilabsbourgs pour la France, et lui faisait tourner en souriant les yeux vers ce pays jadis abhorré. L'empereur, qu'elle idolâtrait, dont elle n'eut pas

moins de seize enfants, cinq fils et onze filles, appartenait à une vieille race française : le sang des Guises se juclait dans ses veines au sang des Bourbons. Par son père, il était le

m UiSTOlRË SËGRÈTË

petit-fils dtt célèbre Charles de Lorraine, qui eut, avec Jedn

Sobieski, la gloire de forcer les Turcs à lever le siège de Vienne. Sa mère était fille du duc d'Orléans , frère de Louis XIY.Né en France le 8 décembre 1708, il avait déjà treize ans lorsqu'il fut emmené dans la capitale de T Autriche. Il y vit grandir sons ses yeux sa future épouse. Eu 1729, son père étant mort, il alla prendre possession de la Lorraine et prêter, comme vassal, le serment d'allégeance à Louis XIV pour le duché de Bar. Sept ans après, Charles VI runissaitavec sa fille unique, Marie-Thérèse, qui devait hériter de toutes ses couronnes et avait alors vingt-sept ans accomplis. Ën 1757, le jeune prince céda la Lon*aine à la France moyennant le duché de Toscane, où venait de s'éteindre la famille des Médicis. Sa femme, devenue souveraine, le m nommer empereur d'Allemagne le 15 septembre 1745.

François I*' introduisit à la cour autrichienne les manières,

les goûts, l'idiome el le costume français. Les liummes de son pays n'ont point en général la mémoire des mots ; il leur ressemblait à cet égard, comme sous beaucoup d'autres rapports, et ne put jamais apprendre Tallemand. Il fallut bien que la haute société apprit la langue maternelle de l'empereur. Elle continua cependant à faire usage de l'italien, qui avait été longtemps de mode, et commença en outre à se familiariser avec l'anglais.

1 rançois de Lorraine avait dans ses habitudes et ses façons d'agir un laisser-aller, qui dépassait souvent les bornes delà convenance. Toute espèce de gène lui était insupportaUe. U traitait si familièrement, même en public, les personnes avec lesquelles il était lié, qu'elles lui manquaient parfois de respect. L'étiquette espagnole lui inspirait la plus profonde horreur; il ne parvint cependant à l'abolir qu'en partie : la lectrice de Marie-Thérèse, pour ofirir un exemple, continua

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de remplir ses fondions à genoux. Mais, en ce qui le concernait personnellement, il la supprima tout à fait. Il ne voulut pas permettre, notamment, que les dames lui baisassent la main, comme Texigeait la tradition. Il renonça d'abord au costume espagnol pour les jours ordinaires, puis pour les jours de fôfe. Dans les occasions les plus solennelles, il se montrait fort simplement vétu ; ses magnifiques pierreries le distinguaient seules du moindre courtisan.

Sa sobriété formait aussi contraste avec la gloutonnerie allemande. Ses plaisirs principaux étaient la chasse, dont il raffolait, le billard, le jeu de ballon, les dés et le pharaon. Il témoignait d'ailleurs à ses compatriotes une grande amitié : on ne le voyait guère entouré que de Lorrains et de Hongrois. Pendant la guerre contre les Turcs, en 1757 et 1 758, les magyars lui avaient inspiré la plus haute opinion de leur caractère et de leur valeur : il fiit toujours leur soutien et leur panégyriste auprès de Marie-Thérèse.

Lorsque la nation se fut levée en masse, pendant Tannée 1742, pour sauver T Autriche, l'estime et la préférence que leur marquait déjà la princesse, malgré la haineuse politique suivie jusqu*alors envers eux par les Habsbourgs, devint de rafTection et iQ^reconnaissance. Quelques minutes avant de mourir, elle exprimait encore sa gratitude pour eux et pour le prince de Kaunitz. Pouvait-elle prévoir, hélas 1 qu'un jour ses descendants traiteraient comme des forçats et des bandits ce peuple de héros?

L'action de la France aurait été bien plus vive sous son r^e, si le prince lorrain avait été dans le palais autre chose qu'un mari. La descendante de Charles-Quint se montrait en politique aussi jalouse qu'en amour : elle ne voulait partager ni l'exercice du pouvoir, ni la tendresse de François. £ile l'avait cependant fiiit élire empereur d'Allemagne, et l'avait déplus nommé co-régent de ses États. Mais ce n'étaient que

des cajderies adressées à Tépoux, dans le but d'augmenter sa passion, de le rendre plus aimable et plus fidèle. L'autocrate n'entendait pas qu'il prit ses titres au sérieux. Dans les grandes solennités, il s'éclipsait, il restait avec les dames et avait coutume de leur dire : « J'attends près de vous que la cour s'en aille. L'impératrice et mes enfiints composent la famille impériale. Je suis un simple particulier. »

Il était d'ailleurs si timide qu'il baissait presque toujours les yeux; si doux, que dans les petites querelles de ménage il cédait habituellement, ou feisait les premières avances, pour ;i mener la réconciliation. Il assistait aux séances du conseil auiique, mais n'y jouait guère que le rôle de comparse. Quand il voulait donner sérieusement son avis sur une affaire et que son opinion ne se trouvait pas conforme à celle de son impérieuse moitié, elle le chapitrait sans miséricorde. Dans une dépêche du comte de Podewil, écrite en firançais, on lit ce passago caractéristique : « 11 m'a été assuré de bonne part qu'un jour, dans une conférence, l'impératrice ayant soutciui avec beaucoup de chaleur une opinion contre l'avis de ses ministres, et l'empereur en ayant dit son sentiment, l'impératrice lui imposa silence d'une manière fort dure, en lui témoignant qu'il ne devait pas se mêler d'ailaires auxquelles il n'entendait rien. »

Quoique tenu ainsi en tutelle, le docile empereur, par la prédilection qu'il avait inspirée à Marie-Thérèse pour les Français, n'en exerça pas moins sur la politique autrichienne une remarquable influence. Il s'opposa cependant à l'alliance de i 756 entre la cour de Vienne et la cour de Versailles. L'impératrice eut la condescendance de flatter dans une lettre la marquise de Pompadour. Les deux États ne promirent d'abord que de se défendre mutuellement contre leurs adversaires; mais bientôt l'alliance devint offensive «t eut pour premier, résultat la guerre de Sept Ans, où

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Louis Xy,où le duc de Choiseul, son ministre, abandonnant

les sages traditions de Henri IV, de Richelieu et de Lonis XIV, travaillaient à consolider notre ennemie séculaire, à empêcher Frédéric 11 de former dans le Nord une puissance capable de la tenir èn respect, d'affranchir tous les princes germani(iiies. Les causes de regrets ne se firent pas attendre : la France prodigua son or et ses soldats pendant une lutte cruelle, sans obtenir le moindre avantage.

Mais la glace était rompue entre les deux cours. Cette première alliance détermina Marie-Thérèse à unir Uois de ses iUles avec des Bourbons.

La première fut l'arcliiducbesse Caroline. On la maria, en 1768, au roi de Naples, Ferdinand IV, le même qui avait dû épouser la princesse Jeanne et la princesse Josèphe, mortes toutes deux avant la cérémonie. Klies avaient peu perdu en ne portant pas la couronne nuptiale, leur futur n'ayant point les qualités qui eussent pu les rendre heureuses. L'impératrice elle-môme le jugeait ainsi ; elle écrivait en 1763 à la comtesse de Lerchenfeld : « Je regarde la pauvre Josèphe comme un sacrifice de politique; pourveu que'elle fasse son devoir envers Dieu et son époux, et qu elle fasse son salut, diit-elle même être malheureuse, je serois contente ^ » Ces paroles cruelles semblaient appeler un châtiment : le sacrifice fut plus amer que ne Favait pensé l'autocrate; elle avait renoncé pour sa fdle au bonheur en ce monde ; ce lut la princesse même que le sort enleva.

Quand on apprit à Ferdinand la mort de sa seconde fiancée, il en témoigna beaucoup d'humeur. Ses seules occupations, ses uniques plaisirs, étaient la chasse et la pêche. Les convenances exigeaient qu'il s'abstint de Tune et.de l'autre pour le moins pendant tout un jour. Comment parvien-

' Comme In loUrc est en français, nous arons consenré la rédaction de Marie- Thérèse et ses faules d'orthographe.

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draît-il dès lors à tuer le temps? Ses flatteurs cherchèrent un

moyen de le distraire. Ni le billard ni les cartes ne réussirent. Aucun projet d'amusement ne lui souriait, lorsque enfin un gentilhomme s'avisa de dire sans trop peser ses paroles : « Si nous imitions Tenterremerit de la princesse? » Le roi de Sicile trouva l'idée cliarmante et délicate. Un jeune courtisan imberbe et d'apparence féminine devint l'acteur prindpal de la mascarade. On l'habilla en archiduchesse, on rétendit sur une civière, les mains et la figure découvertes; puis, pour imiter les marques de la petite vérole, on lui moucheta la peau de gouttes de chocolat. L'ambassadeur d'Angleterre fut invité à la cérémonie. L'auguste personnage menait le deuil ; le cortège circula dans les chambres les plus somptueuses du palais de Porlici ; William llamilton, qui chassait presque toujours avec le roi, eut mission de présider aux compliments et visites de condoléance. Le prince fut enchanté de cette burlesque parade. Voilà comment il déplorait la triste fin d'une jeune personne accomplie î

Aux deux fiancées soustraites par la mort à une si fâcheuse alliance, la cour de Vienne substitua l'archiduchesse Caroline. Le mariage eut lieu le 12 mai 1768. Le lendemain, de très-bonne heure, Ferdinand quittait le lit nuptial pour aller à la chasse. Ses courtisans lui demandèrent si sa femme était de son goAl. — «i Ohf répliqua-t-îl négligemment, elle dort comme une morte et suc comme un pourceau {dorme corne un ammazata e suda corne un pareo). » Un des spectacles qu'il donnait souvent à sa jeune épouse, c'était la scène triomphante qui terminait ses chasses : on accumulait devant lui toutes les pièces de gibier, on en formait un monticule. Le roi ùtait son habit, endossait une camisole de flanelle, et, le couteau de chasse à la main, se précipitait sur la venaison massacrée. Alors, il

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taillait, il dépeçait les animaux, il leur fendait le ventre^ il

lirait leurs entrailles et les amoncelait près de lui, à hauteur d^homme. Le tertre nauséabond fumait au soleil, pendant que le prince, poursuivant sa besogne, couvrait de sang ses mains, sa figure et ses habits.

Un épisode non moins remarquable formait le dénoûment ordinaire de ses festins : lorsqu'il s'était copieusement repu et que l'abondance de la nourriture chassait le diner de la veille, il l'annonçait tout haut à ses convives : « J'ai bien dîné, il me faut maintenant une bonne évacuation, disait-il (sono ben pranmto, adesso bisogna ma btiona panciataj.^hiy dioisissant les personnes qu'il voulait honorer, il les menait dans un lieu qu'environne habituellement plus de mystère. Là, pendant que Sa Majesté royale cédait aux inspirations de la nature, ses courtisans s'efforçaient de l'égayer par leurs pn^ios, sans oublier le respect dû à son auguste caractère^

Appréhendant pour lui les idées sombres, l'idiotisme et les hallucinations, qui avaient répandu leurs nuages sur l'esprit de son grand-père, de son aïeul et de son bisaïeul, ses parents lui avaient interdit les travaux sérieux et les études pénibles. Ce personnage intéressant et sa femme donnèrent le jour à Marie -Amélie, ex-reine des Français.

La seconde archiduchesse, mariée avec un Bourbon, se nommait aussi Amélie; elle épousa, en 1769, le duc de Parme. La troisième, on ne la connaît que trop : le 16 mai 1770, on célébrait les noces de Marie-Antoinette et du Dauphin, quoiqu'elle n'eût pas encore tout à fait quinze ans. Ëlle monta sur le trône de France; mab» hélas 1 comment devait-elle en descendre! Sa mère, néanmoins, désirait beaucoup voir réussir l'union projetée, quoique, d'une

* Leducd6 Vendôme, sous Louis XIV, poussait l'inoonvenince encore plus loin Vofn les M^noIreiélêSëM-^Simon.

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autre part, elle éprouvât une sourde inquiétude. Lorsque les stipulations diverses eurent été faites, eUe alla consulter

une nonne, qui habitait un monastère voisin de la capitale et passait pour pénétrer les secrets de l'avenir. Sa fille était alors très-pieuse, et rimpêratrioe craignait surtout que son zèle dévot ne s'alîaiblit. EUe demanda en conséquence à la religieuse si la cour dépravée de Louis XV n'altérerait pas les mœurs et la croyance de Tarchiduchesse. a Elle aura de grands revers, lui dit la pythonisse, puis elle redeviendra . pieuse. » C'était tout ce que sa seconde vue discernait dans le lointain! L'idée que la ferveur de la jeune princesse pourrait diminuer affecta si vivement Marie-Tliérèse, qu'elle fondit en larmes. Elle eut ensuite toutes les peines du monde à maîtriser son chagrin, à reprendre possession d'elle-même. Cette prophétie ne lui parut pas tellement infaillible cependant qu'elle autorisât une rupture avec le cabinet de Versailles.

Ainsi l'empereur changeait les dispositions de rAulriche envers la France, unissait moralement les deux pays, établissait entre les deux cours des liens de famille* Malheureuse* m^t il était û peu instruit qu'il savait tout au plus lire et écrire; l'influence française n'aurait donc embrassé, sous son patronage, que le cercle étroit des modes, des habitudes, de la langue officielle et du cérémonial. Mais auprès de lui agissaient trois hommes supérieurs, qui ouvraient à nos idées, sur le sol rebelle de rAulriche, une carrière infiniment plus large : c'étaient le prince deKaunitz et les deux fils ainés de Marie-Thérèse, devenus après sa mort Joseph U et Léopold H. Chacun de ces hommes mérite une étude parliculiére et doit être connu de tous ceux qui désirent comprendre la situation actuelle de l'Europe.

CHAPITRE XXll il raracR OK lArnniz; soh àxmiAàmm wm lss mftiSy pour un nom,

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L'ambassadeur qui vint représenter l'Autriche à Paris, en 1751, loua, pour y établir sa demeure et ses bureaux, le splendide palais Bourbon. Comme ses prédécesseurs avaient donné des fêtes somptueuses dans de moins beaux hôtels, on crut qu'il allait effacer leur luxe, tenir table ouverte, faire danser toute l'aristocratie de l'Europe. On fut donc bien surpris de voir qu'il transformait en ermitage sa magnifique résidence. Le prince n'adressa pas une seule imitation. 11 n'avait d'autre souci, d'autre désir, que de plaire à Louis XV et à madame de Pompadour. La favorite surtout le préoccupait; l'ingénieux diplomate voyait bien que, sous une monarchie absolue, où les cotillons gouvernaient le roi, c'étaient les cotillons qu'il fallait gagner. Aussi n'éparguait-il ni soins, ni dépenses, ni attentions, pour bien disposer en sa ftiveur la toute-puissante créature qui menait la France.

Marmontel, qu'il accueillait fort bien, lui reprocha un

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m lilSTOlftE SËGRÈTH

jour l'espèce de salitude où il vivait. L'importance de la monarchie dont il était le délégué, ses brillants salons et ses vastes jardins semblaient appeler la foule, exiger des banquets et des fêtes.

« Je suis à Paris pour deux objets, lui répliqua le prince : les aftaires de l'impératrice et mes plaisirs. Je m'acquitte régulièrement de mes fonctions et me maintiens au mieux avec les seules personnes dont les bonnes grâces doivent me préoccuper, le roi et sa maîtresse. Je suis donc irréprochable sur ce point. Quant à mes plaisirs, c'est une question qui me regarde uniquement : une vie d'ostentation me fatiguerait^et m'accablerait d'ennui. »

Invariablement fidèle à son système, Tambassadeur ne recevait dans ses appartements, ne prouienait dans ses jardins qu'une célèbre chanteuse de l'époque, nommée Gabrieli, et la fleur des aimables aventurières que se disputaient alors les grands seigneurs. Elles folâtraient sous les ombrages, autour des bassins, avec ces libres manières et cette gaieté Insouciante qui caractérisent leur folle tribu. Les allées discrètes, les mystérieux bocages entendaient, non point de graves discussions sur les affaires politiques, mais de lestes couplets et de joyeux rires, mêlés aux chansons des oiseaux.

Le galant diplomate, qui prenait si vite les mœurs de haute fantaisie, associées par le dix-huitième siècle à un noble amour de la justice, à une ardente passion pour le bien, était un des personnages les plus singuliers que la nature ait produits; mais elle lui avait donné en compensation des talents supérieurs. Il se nommait Wenceslas-Antoine de Kaunitz, et avait vu le jour dans la capitale de l'Autriche, le 4 février 1711. Gomme il avait dix-neuf frères et scsurs, parmi lesquels il était un des moins âgés, ses parents le destinèrent à porter la soutane. Suivant l'usage de l'époque, on

le nomma dès le maillot chanoine de Munster. Par ce fait, vous devines que les Kaumto formaient une riche et puissante famille, car les pauvres gens n'obtenaient point de pareils bénéfices avant d'être sevrés. LesKaunitz possédaient effectivement des domaines très-étendus dans la Moravie, où les lichtenstein et les Dietrichstein pouvaient seuls lutter d'opulence avec eux. Leur nom leur venait d'une terre patrimoniale située près de B^ùnn^ Ulric, le père de Wenceslas, avait été ambassadeur dans plusieurs cours, notamment à Madrid. L'homme d'Etat qui nous occupe ne devait donc point trouver d'obstacles au début de sa carrière. Une allée en pente douce, bordée de gazon et d'arbres antiques, s' ou" vrait devant lui et semblait le solliciter à marcher vers les honneurs.

Une chance non moins heureuse le dispensa d'entrer dans

les ordres. Presque tous ses frères moururent, et sa famille abandonna le projet de lui faire porter le surplis. Sa mère» craignant de le perdre comme ses autres fils, l'entoura de soins continus, le regarda vivre et l'écouta respirer. Cette

inquiète sollicitude se communiqua au jeune prince, qui

* Le fief TUBin d'Austerlitz leur appartenait égalcinenl. Ce lieu, devenu eélâire

«le nos jours par la halaille He> Trois-Einpereurs, avait alors une célébrité bien iJifft'renle : il T'iail un foyer do iloctrines schisnialiques, et l'on n'ycomptail pas moius de quatorze secles, jMrnii lesquelles dominaient les Anabaptistes. Elles y lémnentaieni ton* la protection dUtrie de Kauniii, passionné pour la Réfimne* n dirigeait la violente opposition qui luttait en Moravie contre les Habsbourgs. Ce fut dans son hôtel, situé sur la grande place de Brûnn, que l'on proclama l'inepte Frédéric V, surnommé le Roi d'Hiver, parce que son pouvoir ne dura qu'une saison.

Ulric eot k Iwnne forlmie de mottrir vmà It funeste bataille de la Montagne Blmdte, dont TAllemagne entière éprouve encore, à oetle heure même, les déplorables effets. S'il n'avait point disparu si opportunément, la réaction victorieuse l'eût fuit périr sur l'échafaud. Le tribunal de sang prononça contre ses deux (ils la peine de niorl et la confiscation de tous leurs biens. On leur octroya pourtant leur grâcCi et le fils de l'un d'eux, nommé Rodolphe, épousa l'unique héritière de HaUenstein, le plus implacable bourreau des prateitania. Une partie de sea immeniea rapine» demeure donc entre les mains des Rtuniti et augmenta leur figrtune primitive.

m HISTOIRE SECRÈTE

montra toute sa vie une superstitieuse vénération pour sa santé. Ses précautions Iiygiéniques dépassaient ce qu'on peut inventer de plus étrange.

A Paris, rambassadeur autrichieB fui airaunt peu une des grandes curiosités du jour. Sa manière grave, méthodique, officielle, de courtiser les femmes, son imperturbable sangfroid pendant qu'il leur débitait ses sornettes amomeases, son aveugle confiance dans la fidélité des jeunes personnes qui acceptaient ses présents et son cœur, étaient pour la société française une source inépuisable de quolibets et de gaieté. A Bruxelles même, où il entretenait la fameuse courtisane Pr^t, on s'était amusé de son libertinage solennel. Chez nous, ce tùi bien autre chose; le petit- maître tudesque obtint un succès d'ironie. Les dessiualeurs lîrent à son sujet mainte caricature, les vaudevillistes le mirent sur la scène, on ne lui épargna point les plaisanteries dans la conversation. Le prince se montra impassible; non-seulement il ne sut pas mauvais gré aux Parisiens de leur persiflage, mais leurs escarmouches ne purent troubler son calme olympien, A toutes les moqueries, à toutes les charges bouffonnes, il opposait une sérénité majestueuse et inaltérable. Sa figure demeurait inunobile comme le visage d une statue, son esprit semblait planer dans une sphère inaccessible aux traits railleurs. Malgré cette insoudanoe, il répondait d'une manière vive, mordante et spirituelle. Les hommes les plus ûns, les plus expérimentés demeuraient interdits et ne renouvelaient pas leurs attaques. Conune on avait en France d'autres procédés stratégiques, la méthode de l'ambassadeur ne tarda point à faire sensation, trouva même bientôt de justes appréciateurs.

Outre son flegme naturel, une cause puissante bronzait le prince, le rendait insensible au sarcasme. Jamais politique des temps anciens ou modernes ne témoigna pour notre

DU GOUYERNEHENT AUTRICHIEN. 995

pays une admiration plus vive, un attachement plus sincère. Le bat secret de tous ses efiforts, de toutes ses démarches, de toutes ses observations et de tous ses stratagèmes, c'était de

conclure entre la France et l'Autriche, après deux cents ans d'ininïitié, une alliance oiîensive et défensive. Lorsque le peuple de son choix le tournait en ridicule, il ne sourimt point, parce qu'on ne le vit jamais sourire, mais il considérait les plaisants avec bonhomie, avec intérêt, comme un père qui s anmse des espiègleries de ses enfants.

Le prince de KauniU voulait prouver que la lutte sécu* laire entre la France et TAutriche, que leur habitude de se prendre aux cheveux, était tout simplement l'effet de la ■ routine, une sorte d'inconvenance et d'absurdité traditionnelles. A quoi leur servait de s'ailaiblir mutuellement? Ne vaudrait-il pas mieux se liguer, faire cause commune, pour dominer ensuite l'Europe'' Qui oserait tenir tète aux deux grandes puissances continentales, une fois qu'elles seraient unies? Les États secondaires se réjouissaient de leur dis* corde, eux qui, sans cette fatale inimitié, ne pourraient se mouvoir et seraient contraints d'obéir. L'ambassadeur esquissait dès lors, avec un instinct très-juste et beaucoup de finesse, un projet d'alliance auquel l'ambition de Frédéric prétait un double intérêt.

Ce génie militaire et administratif inspirait au diplomate viennois une anxiété continuelle. Il eût voulu le garrotter avec l'aide de la France, le tenir immobile sur les sables d*i Brandebourg.

Pendant qu'il plaidait chez nous la cause de l'Autriche, il s'évertuait donc à rabaisser et à dénigrer la Prusse. La cour de Versailles et la cour de Berlin étaient unies alors par un traité. Maïs Kaunitz se promettait de le faire rompre. L'alliance du prince catholique et du prince luthérien ne lui semblait ni durable ni très-sincère. 11 faisait habilement ressor-

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tir la duplicité de Frédéric pendant les deux guerres de Silé-

sie. N*avail-il pas conclu sournoisement avec l'Autriche, en 1741, le traité secret d'Oberschaellendorf, après lequel il feignit de continuer la lutte, puis signa tout à coup la paix de Breslau? Sa victoire de Kesseldorf n'avait-elle pas eu pour conséquence une paix aussi imprévue et aussi rapide? Le souverain schismatique avait joué la France, Tavait hypocritement employée à tirer les marrons du feu.

Kaunitz parlait déjà dans le même sens au comte de Saint- Séverin, pendant le congrès d'Aix-la-Chapelle, où le seigneur français représentait sou pays et où. le diplomate viennois eut rhonneur de terminer la gaerre de la succession d*£spagne. Il tint un langage identique sur les bords du Danube avec le chargé d'afiaires Blondcl, qu'il entourait de prévenances pour le gagner à son système, il le lit inviter» par exemple^aux petites comédies queles archiduchesses jouaient devant une société peu nombreuse. Trés-flatté de cette distinction, l'envoyé ne manqua pas d'en instruire sa cour, ajoutant que le nonce du pape, les ambassadeurs de la Grande-Bretagne, de Venise et de Hollande, avaient seuls obtenu le même honneur. Il annonçait en outre que Timpéralrice, alors dans une position intéressante, prierait Louis XY d'être parrain, si elle mettait au monde un archiduc.

Pendant son séjour en France, Kaunitz avait disposé le

souverain et la nation à un rapprochement avec ses compatriotes. Pour séduire entièrement madame de Pompadour, il lui avait même donné, dans un hôtel de Versailles, des fêtes splendides, qui interrompirent momentanément sa voluptueuse solitude. Mais ce n'était là qu'un heureux début, qu'un des éléments de son œuvre. 11 fallait maintenant assouplir la roideur autrichienne, attirer vers la France un peuple et une cour hostiles* Le prince, au bout de deux

DU GOUVERNEMENT AUTRICHIEN. m

ans, quitta son poste et alla commencer à Vienne la seconde partie de sa tâche.

n s'occupa surtout de gagner l'impératrice : son argu* ment principal consistait à lui démontrer qu'une alliance avec nous serait un infaillible moyen de recouwer la Silésie. Or le retour de cette province sous sa domination était cbei Marie-Thérèse une idée fixe. Dans le peuple et parmi les courtisans, le seul projet de cette union politique semblait un crime de haute trahison. L'impératrice garda au ckmv voyant diplomate un profond secret : ni les ministres, ses collègues, ni l'empereur ne soupçonnèrent une manœuvre si adroitement conduite.

Trois années d'habile stratégie et d'efforts continuels furent nécessaires au prince de Kaunitz pour atteindre son but. Mais tout à coup son ingénieuse tactique obtint le succès désiré : un changement à vue s'opéra dans la politique autrichienne. Une séance du conseil d'État, où il opinait comme ministre des affaires étrangères, assura son triomphe. Ce fut une scène curieuse et mémorable. Le personnel était au grand complet. L'empereur assistait à la délibération; Marie- Thérèse siégeait comme présidente. La question était de savoir si l'Autriche demeurerait l'alliée de la Grande-Bretagne et de la Hollande, qui dominaient les mers, ou si elle cbercherait en Europe d'autres associés. L'intérêt pécuniaire plaidait la cause des ancimmes rdations : les deux peuples qui se partageaient le monopole de l'Océan, payaient aux Habsbourgs d'importants subsides. Ce numéraire venu de l'étranger facilitait les concussions des grands seigneurs. Une maidme, devenue avec le tanps aussi forte qu'une loi, déclarait contraire à la dignité impériale d'examiner les comptes du trésor. Les hauts fonctionnaires le pillaient donc sans inquiétude, et les sommes fournies par les puissances maritimes assurai^t, augmentaient leurs bàiéfioes clandes-

m HîSTOIRË SECRÈTE

tins. Supprimer ces revenus, c'était les appauvrir; c'était presque leur enlever un bien héréditaire. Si rAutriche y renonçait, les services publics absorberaient la totalité de l'impôt, et la noblesse perdrait une partie de sa fortune. £Ue n'avait garde de sanctionner une pareille injustice, de porter elle^ràme atteinte à ses ressources. Le conseil tout •entier se déclara ponr FAfigleterre et la flollande.

Étant le ministre le plus jeune, le prince devait émettre son avis le dernier. Il laksé discourir ses collègues sans les troubler par la liioîndfe objection. Sa figure immobile eût permis de croire que le débat ne l'înléressait en aucune manière. Uhlefeld psalmodia tant bien que mal ses phrases -embrouillées ; Bartenstein, qtt*impatientait la lenteur de son débit et la prolixité de son élocution, venait de temps en temps à son aide, lui soufflait un mot, une expression qu'il ctierchait péniblement. CoUoredo et Harracli prononcèrent loirs discours d'une voix mâle et ferme : ils argumentaient avec énergie pour Tancienne alliance, qui intéressait leur coffre-fort. Khevenhùllcr leur apporta le secours de sa rhétorique efféminée. Le vaillant Ctiarles Baltyany, précepteur militaire de Joseph II, qui avait remporté plusieurs victoires sur les Français et les Bavarois, soutint les mêmes principei» et jeta dans la balance le poids de son épée. Kaunitz ne ré^ pondait mot, ne sourcillait pas. il taillait des plumes, corrigeait les petits désordres qui avaient pu se produire dans sa toilette, secouait de son jabot et de ses parements les grains de poussière, tirait sa montre à répétition et la faisait sonner. Marie-Thérèse affectait le même calme : nul n'aurait pu déchiffrer sur leurs traits le premier mot de l'énigme.

Enfin aniva le moment où Kaunitz devait prendre la parole. Sans que la moindre émotion troublât la sércnilé de ses veux bleus, il entra en matière avec une décision, une fermeté qui présageaient la victoire. Les arguments de ses

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conû'ères disparurent devant sa logique inflexible, comme ]a poussière que le Yen! emporte. Ses raisons nettes, pré» cises, étaient appuyées sur l'étude récente qu'il aTaii feite

des divers peuples intéressés dans le débat. Au fur et à mesure qu'il avançait, il fortifiait sa position, il prévenait les répliques. Ses collègues surpris, déconcertés^ gardèrent le silence. Mais l'empereur, que scandalisait ce plan nonveau, frappa sur la table et s'écria, en dépit de son origine française : « Quoi donc?... un traité avec la France I c'est contre nature... Fasse le ciel qu'il n'ait jamais lieu ! » Ët, dans le désordre où l'avait jeté la harangue du prince, il quitta la salle.

On vit aussitôt l'impératrice changer de contenance. Laissant choir comme un voile sa feinte tranquillité, elle ap«> prouva toutes les considérations, tons les desseins de Kaunitz, et, pour témoigner encore mieux la confiance que lui inspirait son système, elle lui donna sa main à baiser, puis leva la séance. Les ministres confondus sortirent en se regardant les uns les autres.

Trois semaines après, leur position était changée. Bartenslein, notamment, allait occuper en Bohème, dans une sorte d'exil, le poste de vice-chancelier provincial. Kaunitz devenait chef du cabinet, ministre de la maison impériale, chancelier de la cour et de l'État, en gardant le porteiéuille des aiDEuires étrangères. 11 venait de conquérir le siège le plus rapproché du trtoe, siège d'où il commanda sans interruption pendant quarante ans.

L'union de l'Autriche avec la France était décidée en principe ; la cour de Versailles ne demandait pas mieux que de la conchire. Mais il feUait s'entendre sur les clauses du traité. Voulant qu'elles fussent aussi avantageuses que possible au gouvernement autrichien, Kaunilz eut assez d'adresse et d'influence sur Marie-Thérèse pour obtenir qu'elle écrivit

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une lettre autographe à la marquise de Pompadour. Il eu rédigea lui-même le brouillon. Elle débutait par ces mots : « Uadame ma chère sœur et cousiiie. » La maltresse de Louis XY lui répondit sans façon : « Ma eh^ reine. » Lorsque l'empereur fut instruit de cette correspondance et des termes qu'on y avait employés, lorsqu'il sut que l'austère, Torgueilleuse, la prude, la dévote Marie-Thérèse avait poussé la condescendance jusqu'à traiter comme une égale la HUe d'un boucher, une courtisane et une intrigante, il fut pris d'une colère firénétique, malgré sa douceur habituelle.

N'osant exprimer à l'impératrice toute son indignation, il se jeta sur les fauteuils de la pièce où ils se trouvaient ensemble et en brisa deux, pendant qu'il poussait des éclats de rire convulsiis. Marie-Thérèse étonnée lui demanda ce qui motivait ce rire fiirieux. « N'ai-je pas, dit-elle, écrit précédemment à Farinelli? » La dernière des Habsbourgs croyait cet argument décisif. Le chanteur merveilleux qui, par son talent plein d'âme, avait gagné le cœur de Philippe V et garda son affection jusqu'à la mort, dont elle avait ellemême employé les bons offices pour détacher l'Espagne de la France et hâter la paix d'Aix-la-Chapelle, lui semblait au niveau de la Pompadour, parce qu'il ne descendait point de nobles aïeux ! Les historiens ne nous apprennent pas ce que répondit François; mais le pauvre empereur dut ronger son frein et laisser entamer les négociations déiinitives, car Timpératrioe, malgré sa tendresse enthousiaste, le^menait comme un écdier.

Croirait-on, si les papiers laissés par le duc de Choiseul ne le mettaient hors de doute, que le principal motif allégué au roi Louis XY, pour lui faire abandonner la politique traditionnelle de ses ancêtres, fut une considération religieuse? On lui exposa que Frédéric était en Europe le chef du protestantisme, et que le protestantisme devait être aboli. Le

DU GOIVEILNEMEMT AL'TRICUIEN. 501

prinoe de Kaunitz laissa employer cet argument dèricaly dont il se souciait peu. Vainement le fils afné de Marie- Thérèse, le futur cmpei'cur Joseph II, lui demanda si elle pouvait se iier à la vieille ennemie des llabsbourgs; sa mère lui répliqua par une verte réprimande. Le 5 mai 1756, le oomte George Starhenberg, ambassadeur d'Autriche à Paris, et le cardinal de Bernis, premier ministre, signèrent enfin Tacte d'alliance offensive et défensive, particulièrement dirigée contre la Prusse et TAngleteh^. Les deux États sehismatiques, voyant les nuages qui s'amassaient à Thorizon, avaient pris les devants et conclu un traité de même nature, dès le 16 janvi^*

Dans cette transaction, le prince de Kaunitz n'oublia pas les finances impériales. Le livre rouge, découvert aux Tuileries et publié en 95, prouve que les Autrichiens reçurent de Versailles quatre-vingt-deux millions six cent dnquantedeux mille quatre cent soixante-dix-neuf livres, durant les douze années qui s'écoulèrent de 1757 à 1769. L'article 5 du traité de 1 758 ^ portait, au surplus, que la France leur fournirait, chaque année, un subside de trois millions trois cent trente-six mille florins ou huit millions trois cent quarante mille francs. On voulait ainsi rétorquer l'argument principal dont se servaient l'Angleterre et la Hollande pour séduire l'Autriche ; mais il n'en est pas moins regrettable que la France doive toi^yours payer ses alliances, sa gloire et ses défaites.

< Ce traité, que l'on rigni le 50 décembre 1758, conlinn«it le précédent el sU^ puUit de nouveaux avantages pour l'Autriche.

c Madame de Pompadour, éeril une de tes ctméristes, avait fiitt le traité de Vienne, dont, i la vérité, l'abbé de Bemis lui avait donné la première idée. Le roi parlait souvent à Madame sur cet objet ; elle donnait les plus grands éloges à l'impératrice et à monsieur le prince de Kaunitz, qu'elle avait beaucoup connu. Elle disait que c'était une tête carrée, une téte ministérielle. » [Mémoires de mth dam Du Uatmett p. 180 et ISf .)

Par la septième clause, Louis XY promettait d'entretenir cent miOe hommes de ses troupes en Allemagne, pendant

toute la durée de la guerre contre le roi de Prusse.

Le nouveau traité produisit dans la politique européenne l'effet d'un coup de théâtro : on ne s'attendait point à voir deux ennemies séculaires se jeter ainsi les bras autour du cou. Les dispositions des Français envers les Allemands du Midi changèrent aussitôt. Les Parisiens dirent alors avec une naîiFeté charmante : « U parait qu'il y a là-bas, dans le Nord (ils croyaient TAutriche un pays du Nord), des individus qui ne sont pas trop bornés. On assure que le Kaunitz ressemble presque à un Français. »

L'acte une fois signé, notre ambassadeur devint sur les bords du Danube Fiiomme le plus influent après le prince de Kaunitz.

Sans le vouloir, Frédéric II avait contribué lui-même à rapprocher la France de l'Autriche, à leur fairo conclure

celte alliance, qui faillit jeter dans la poussière son tronc encore peu solide. Le vaillant capitaine n'estimait guère Louis XV) et tournait sans cesse en ridicule son esprit borné, son indolence, son hypocride religieuse et ses mœurs infâmes ; ses courtisans, ses maîtresses défrayaient également la verve moqueuse du hardi penseur, et il fustigeait madame de Pompadour avec la liberté la plus aristophanesque. Ses plaisanteries avaient de lointains échos. On savait k Versailles chaque mot railleur qu il prononçait à Bciliu. Kaunitz en instruisait régulièrement refféminé Bourbon, et pendant son ambassade chez nous, et pendant son ministère. Frédéric traitait presque aussi mal le roi d'Angleterre, George 11, et rimpcratrice de Russie Elisabeth. On n'eut donc pas de peine à taire entrer cette princesse dans la ligue que l'Autriche et la France venaient de former contre la Prusse, et la guerre fût résolue. Elle devait durer sept ans,

pousser Frédéric jusqu'au bord de l'abîme. Mais si terrible que fût la coalition, elle ne put lui fermer la bouche, et, eomnie trois femmes avaient réuni leurs elf<Mrts pour Faccablcr, il nomma plaisamment cette lutte mortelle « la guerre des trois jupons. »

Si une partie du clergé autridiien désirait l'union avec la France comme moyen d'accabler la Prusse, d'ouvrir au prosélytisme catholique l'Allemagne du Nord, une autre partie de ce même clergé la redoutait, à cause des principes alors répandus chez nous et dont elle craignait l'invasion dans la monarchie des Habsbourgs. Cette dernière fraction était la plus clairvoyante. L'orthodoxie ne gagna rien à l'alliance des deux cours; mais l'Autriche, depuis ce moment, fut plus que jamais accessible aux doctrines libérales, aux nobles aspirations qui allaient rajeunir la France. Le prince de Kaunitz, dont Voltaire et Molière formaient la lecture habituelle, communiqua autour de lui son goût pour nos écrivains et prépara en secret l'abolition de l'ordre des jésuites.

Mais, il faut bien le dire, l'union do l'Autriche avec la France n'a été, pour notre pays, qu'une source de malheurs, d'humiliations et de sacrifices inutiles, pendant que notre alliée y trouvait toutes sortes d'avantages moraux et matériels. En 1789, un ancien diplomate jugeait ainsi les résultats des traités de 1756 et 1758 : — « A la longue inimitié qui a divisé, pendant trois siècles, les maisons de Bourbon et d'Autriche, a succédé, depuis trente ans, une union étroite et intime en apparence, dans laquelle la sincérité, la IVanchise et les charges ont été d'un côté, l'ingratitude, la ruse, la dissimulation et les bénéfices de l'autre; une union qui nous a été plus nuisible qu'aucune des guerres que la haine des deux maisons ait jamais allumée ; une union qui a opéré la décadence et la dégradation de la l^mnce, l'agran-

m HISTOIRE SECRÈTE DU GOUVERNEMENT AUTRICHIEN.

dissement et l'élévation de l'Autiiche, qui a porté celle-ci au rang que Tautre ayait toujours occupé dans Tordre des puissances de l'Europe; une union, enfin, pendant laquelle la France n'a cessé de faire des sacrifices» qui, bien loin d'exciter la reconnaissance de son alliée et de lui inspirer un fidèle et sincère attachement, n'ont Jamais éteint en elle ses anciens sentiments d'aTmion, de jalousie et de rivalité^ »

* SUmêHoh politique delaFtneeetmrapporUWlMdim^tmaeiktptàt' ttneade rSurepe, oumge adrcsséaa roi et à rAweniblée nationale, par H. de IH^ssonnel, anei«i eomul génénl de France i Smyrne, t. Il, p. 13 et 14; Neuchfttel, 11S9.

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