‹ Histoire secrète du gouvernement autrichienChapitre 25 sur 33 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

nom w ttiw» iMt Eàimin gohibe l*<midbb de SAorr-iGMAce.

Outre le dessein d'unir la France et TAutriche, la France

qui était sou idéal, TA ulriche où il souhaitait vivement naturaliser les maximes de nos philosophes, nos goûts, nos mœurs, notre littérature, dessein que tout le monde jugeait inexécutable et qu'il exécuta cependant, le prince de Kaunitz voulait renverser la longue domination des jésuiles dans son pays et même provoquer raLoUtion légale de l'ordre.

C'était, au premier coup d'œii, ùn plan téméraire. Les moines de saint Ignace possédaient, gouvernaient FAutriche comme un fief de leur Société. Par l'éducation, l'intrigue, la confession et les autres sacrements, ils dominaient la famille royale, le corps diplomatique, la noblesse, le peuple et les soldats ; ils disposaient de toutes les places, de tous les revenus, de tous les honneurs; ils savaient ce qui avait lieu dans toutes les familles. La terreur enchaînait les langues, la censure paralysait l'imprimerie et jusqu'à la pensée. Un document latin, écrit sous le règne de Charles YI, où un commencement de régénération avait déjà eu lieu, contient à cet égard une plainte touchante, extraite de Tacite, mais

qui semble inspirée par les douleurs des populatioiis autri-

chiennes :

« Nous avons certes donné une grande preuve de patience, et comme on a vu chez les anciens la liberté parvenir à ses dernières limites, nous ayons connu les limites extrêmes de l'asservissement, les inquisiteurs nous ayant ravi jus(|u'au droit de parler et d'écouter. Nous aurions perdu la mémoire en même temps que la voix, si nous avions pu oublier aussi bien que nous taire! L'esprit nous revenait enfin; mais, par suite de la faiblesse humaine, les remèdes sont plus lents que les maux; les corps se développent lentement et périssent vite : ainsi on paralyse plus facilement les intelligences qu'on ne les ranime, on abolit les études avec moins de peine qu'on ne les restaure*. »

L'histoire n'oUre.pas un second exemple d'un tel empire obtenu, exercé au moyen d'une doctrine religieuse, non par une caste comme celle des brahmes, mais par une société, par une fraction du corps sacerdotal. Gomment un seul homme pouvait-il annuler tant d influence, détruire un monument si solide? D'imposantes fortifications, toutes sortes d'ouvrages souterrains le défendaient : que de pièges à éviter, que de bastions à prendre! Mais les difficultés mêmes stimulent les esprits supérieurs comme lésâmes généreuses :

A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire, dit trèS'bien Corneille. Les dangers qui le menaçaient n'ef-

' Voici le texle de ce passage important : a Dedimus profecto grande patientin doeamentum, et sicuti vetut œtas vidit quid nltimuni in Uberfate eiset, Ha nos

quid in servitule, adempto per inquîsîtores etiam loquendi audîcndiqiie commer-

cio! Memoriam quoque ipsam cnniTOCeperdidisscmus, sitam in nostrâ potestate^ fuisset oblivisci quàni lacère ! Niinc demùm redibat animas , naturâ tamen infirmitntis humanœ lardiora sunt remédia quam niala, et ut corpora lente augescunt,' eito extinguuntur, sic ingénia sludiaque opprcsseris facilius quàin i.cYOcaveris. d

frayèrent donc point l'habile ministre; seulement il enveloppa ses desseins du i^us profond secret, et travailla dans rombre à les faire réussir.

Une mesure de précaution lui parut d'abord nécessaire avec les ennemis qu'il allait combattre. Des ce moment, il ne toucha plus à aucun mets qui n'eût été accommodé par son maître d'hôtel et servi par un domestique entièrement dévoué. Nulle considération ne put, môme un seul jour, endormir ou aveugler sa prudence. Si un grand personnage, si l'empereur, si l'impératrice l'invitaient à dîner, il acceptait l'invitation, mais s'abstenait de tous les aliments servis sur la table. Son fidèle serviteur lui apportait son repas, y compris le pain, le vin et l'eau : son extrême sobriété facilitait l'opération. L'affreuse mort du pape Clément XIV prouva combien le sage ministre avait raison de se tenir sur ses gardes.

Un heureux hasard lui mit entre les mains des papiers de la plus haute importance. I^ul ordre religieux n*a provoqué plus de mécontentements, plus de défections que l'ordre de Saint-Ignace, n'a vu plus de transfuges l'abandonner et abandonner en même temps l'Église catholique, pour embrasser les doctrines de la Réforme. Un de ces jésuites, que fatiguait un joug accablant, travaillait dans la chancellerie secrète de la société, à Vienne, où il tenait la correspondance du provincial. C'était un homme ingénieux, qui connaissait et menait très-bien les affaires. 11 avait déjà sollidté mainte fois la résiliation de ses vooux et exprimé le désir de figurer parmi les membres du clergé séculier. On n'avait point puni ce témoignage de dégoût et de lassitude, comme on l'eût fait en d'autres temps, mais on avait toujours repoussé sa demande. Il n'espérait plus parvenir à ses fins, lorsqu'un jour, dans la boiserie de la maison professe, il découvrit une armoire cachée derrière un double panneau.

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m HISTOIRE SECRÈTE

Cette armoire, que l'on semblait avoir oubliée, contenait une foule de papiers mystérieux, lettres, billets en chiilres, comptes de finances et autres pièces. Le postulant, nommé Joseph Monspcrger, vit, à son extrême surprise, les confessions générales de plusieurs souverains, ministres, princesses et grands personnages, que Ton avait rédigées dans les derniers temps du règne de Charles Vi et pendant les dix premières années du règne de Marie-Thérèse. Les unes se trouvaient écrites de la main des confesseurs mômes; les autres n'étaient que des copies, les originaux ayant été expédiés à Rome. Muni de ces précieux documents, le jésuite pensa qu'il obtiendrait enfin sa libération.

Un de ses camarades d'études, appelé Tobie Harrer, était secrétaire particulier du prince de Kaunitz. Monsperger va le trouver, obtient qu'il le présente au clairvoyant ministre, et lui fait part de sa découverte. L'homme d'Ëtat lut avec une extrême attention les pièces qu'il lui apportait, les garda, comme bien on pense, et les mit en réserve pour s'en servir quand l'heure serait venue. Le jésuite put dès lors quitter Vienne, aller trouver le pape, lui demander l'annulation de son engagement. Si le chef du cabinet autrichien ne lavait protégé, le séditieux aurait, selon toute vraisemblance, disparu à jamais dans les cachots du fort Saint-Ânge. Soutenu et rassuré, il menaça Clément XIII de divulguer les secrets de l'ordre, si on ne brisait pas sa chaîne. Le pontife romain se vit dans l'obligation de céder. Monsperger revint tranquillement habiter les environs de Vienne, où il mourut fort âgé, sous le règne do Joseph 11, après avoir mené, pendant toute la seconde partie de son existence, une vie douce et champêtre.

Pour conduire à bonne fin son œuvre périlleuse, le libérateur de l'Autriche sentait qu'il avait besoin d appuis. Les moines de Loyola embrassaient toute l'Europe dans leurs

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intrigues, étaient partout présents, partout armés de la dissimulation, de la violence, de la cupidité, d'une ambition inexorable. Détruire une de leurs places fortes, ce n'était pas assez : il fallait que toutes leurs citadelles croulassent en même temps. Alors, peut-être, ne se relèveraient-ils pas de leur chute. Le prince de Kaunitz l'espérait du moins, quoique Tordra, frappé ft mort et enseveli pendant quarante ans, soit entin sorti du tombeau, évoqué par l'esprit de réaction qui infeste notre époque.

L'habile ministre, en conséquence, travaillait les ambassadeurs des puissances étrangères à la cour d'Autriche. Pombal, Aranda et Choiseul, qui expulsèrent les jésuites de Portugal, d Espagne et de France, avaient tous les trois représenté leur nation à Vienne, subi tous les trois l'influence du grand politique. L'ordre mystérieux avait enfin trouvé un antagoniste capable de le vaincre, habile, calme, silencieux, persévérant, infatigable, sans illusion, sans préjugés, sans faiblesse; il l'attaquait dans le centre même de sa domination; il voulait le frapper au cœur et lui arracher sa plus belle proie, cette malheureuse Autriche qu'il avait depuis cent cinquante ans réduite en servitude, séparée de la civilisation et de l'Allemagne, enveloppée de ténèbres, inondée de sang et de larmes.

CUÂf IlfiË XXIY

SïSTbMfc, Il l.NTKIùLE EMPLOYÉ PAR LES JÉSLITES A LA COUR DK \IE.\>E; LA RUSE ET LA PERSÉCUTION ; Tft£KT£ MILLE PftOIESTAMS EXPULSÉS DES NOK- TACHES DE SALZBOCaC.

L'autorité absolue eiercèe en Autriche^ pendant un «éole et demi» par les moines de saint Ignace, autorité que leur

enleva le prince de Kaimitz, mais qu'ils ont pleinement reconquise de nos jours, est un phénomène étrange, unique peui^tre dans l'histoire, et qui, par suite, demande à être examiné de prés. Nous a^ons yu les terribles moyens dont les pieux conspirateurs tirent usage pour établir leur domination. Une partie de ces expédients leur servait à la maintenir, et la persécution menaçait toujours leurs adversaires. Néanmoins, comme les jésuites n'avaient pas dans l'État de position oliicielle, ne portaient point la courunnc, ne pou- Yaient ni occuper les ministères, ni commander les troupes, ni remplir les postes d'ambassadeurs, ni même gouverner . les diocèses, puisque leur règle les éloigne de toutes les dignités ecclésiastiques ou laïques, ils ne régnaient qu'à force d'adresse, au moyen de perpétuels artifices. Cette machine

HISTOIRE SECRÈTE DU 60UTERNEMENT AUTRICHIEN. Sil

compliquée, laborieuse, devait fonctionner sans relâche, sous peine d'être envahie par la rouille, détraquée par la négligence, mise promptement hors d'usage. Quel système de ruses pratiquaient lès révérends pères? On pense Men qu'il ne nous ont laissé eux-mêmes aucun renseignement à cet égard, et la servitude complète de la presse n'a peimis de rien publier en Autriche, d'où nous puissions tirer maintenant quelque lumière. Mais une source d'informations nous reste : les dépêches des ambassadeurs à leurs puissances respectives et les narrations des voyageurs. Elles nous révèlent certains manèges qui f<mt deviner les autres*

Ainsi, nous apprenons par Freschot ^ que les jésuites affectaient chez l'empereur le désintéressement et l'humilité la plus chrétienne, paraissaient indifférents à toutes les choses dé ce monde, au pouvoûr comme aui richesses. Mais cette feinte abnégation ne les empêchait pas d'exercer une inllucnce illimitée. Si quelqu'un leur déplaisait, se mettait en opposition avec eux, il était per du sans ressources. Quel* ques services qu'il eût rendus à l'État, quels que fussent sa position ou son mérite personnel, on le destituait, on le proscrivait, on l'annulait, non point par des mesures violentes, par une persécution régulière et manifeste, mais par des moyens si adroits que les victimes semblaient tomber d'elles-mêmes. On voyait la chute et on ne pouvait constater d'où partaient les coups. La société, ne paraissant ni connaître l'individu ni songer à lui, goûtait mystérieusement le plaisir de la vengeance.

Les moines espagnols tenaient donc la cour comme assiégée : rien n'y entrait, rien n'en sortait sans avoir subi leur contrôle. Les ministres, les chefs d'emploi, les subalternes devaient fléchir le genou devant eux, recevoir leurs instruc^

* Mémoires de la cour de Y ternie t Cologne, 1706, 1 volume iii-18.

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UoDs et s'y oonformer. Pour leurs adversaires, la justice devenait inaccessible comme la faveur : c'était leur voix qui parlait dans les tribunaux, c'était leur main qui ouvrait et fermait les prisons.

Hors du pays, dans les cours étrangères, leur influence ne diminuait pas : les ambassadeurs portaient le joug de leur autorité, ne pouvaient échapper ni à leurs obsessions ni à leur surveillance. Plusieurs membres de l'ordre allaient, venaient, rôdaient sans cesse autour d'eux, sous prétexte de leur faire la cour, de leur rendre service, de leur communiquer des nouvelles importantes, qui n'étaient le, plus souvent que des puérilités. Ces relations cauteleuses et tyranniques servaient, en outre, à donner du relief aux émissaires. Nul moyen d'éluder leur obséquiosité menaçante et importune; le moindre sigue d'ennui, de répugnance ou d'inquiétude était noté; la moindre tentative de rébellion produisait les plus graves conséquences. Sur le signal donné de Paris, do Londres, de Rome, de Madrid ou de Lisbonne, les manœuvres commençaient à Vienne : on dénigrait, calomniait l'ambassadeur récalcitrant; les insinuations, les stratagèmes perfides allaient grand train; avant même que le diplomate eût pu prévoir la tempête, il était révoqué de ses fonctions.

Deux oent cinquante jésuites, qui restaient en permanence à Vienne, occupaient toutes les avenues du palais.

Deux membres de la société apprenaient, par la confession, les pensées les plus secrètes de l'empereur et de l impératrice. On remettait le premier entre les mains d'un homme grave, studieux, qui semblait absorbé dans la contemplation, préoccupé uniquement de son salut et des intérêts du ciel, puisque le ciel a des intérêts, suivant les théologiens. Aussi le béat personnage demandait-il souvent à résigner ses fonctions, à les échanger contre la paix de la solitude et les dé-

ou GOUVERNEMENT AUïRiCUlËd. 313

votes extases du recueillement. On n'avait garde de le laisser faire, on le retenait, on le suppliait de ne point enlever au monarque la lumière de ses conseils ; après mainte simagrèe, il cédait, il se résignait en soupirant, et ce (neux intermède, joué avec componction, fortifiait son crédit. A entendre ses collègues, d'ailleurs, il n'entretenait le souverain que du dogme et de la morale; seulement, lorsqu'une décision avait été prise, le soir, dans le conseil des ministres, on était fort étonné d'apprendre le lendemain matin que l'empereur avait changé d'avis. Or son confesseur lui avait seul parlé dans l'intervalle. On ne souillait mot, on comprenait l'influence de la théologie sur la politique ; mais les sécréta ires d'État se dégoûtaient si bien de leur triste rôle, qu'ils ne tenaient plus à émettre une opinion.

Pour mener l'impératrice, on employait un frère d'une nature opposée. Avec les femmes, la dévotion même doit être insinuante : l'austérité du visage et des manières, que la ualure n'a point destinée à leur être offerte en spectacle, leur cause une répugnance invincible. En conséquence, auprès de la souveraine on mettait un prêtre jeune, gai, souple, actif et disert. Ce que son affidù n'ohUMiail pas de l'empereur, Taimable religieux l'obtenait de 1 impératrice. Bien souvent même on ne tentait pas d'autre voie. La Compagnie aime beaucoup à employer Tinfluence des femmes, naturellement portées au mystère. Quel champ leur ouvrait, d'ailleurs, la piété excessive «^es princesses 1 Éléonore de Neubourg, troisième femme de Léopold V\ poussait tellement loin la dévotion qu'elle se flagellait ju si |u au sang, mettait des bracelets intérieurement garnis de pointes de fer, suivait pieds nus les processions. L'empereur étant passionné pour la musique, elle l'accompagnait dans sa loge, par étiquette et par devoir; mais elle détournait soigneusement son attention du spectacle, elle tenait son oreille fermée aux notes mon-

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daines. Un livre de psaumes, relié comme le texte de l'opéra, secondait son exaltation : elle paraissait lire la pièce, tandis qu'elle se fondait en prières. A la lecture, elle mêlait le tra- • Tail, et brodait religieusemmit des nappes d'autel.

Dans certaines occasions, pour se donner l'apparence d'une sincérité complète, les moines de saint Ignace soute« naient des avis différents et se séparaient en deux troupes. L'une disait oui, l'autre disait non. Ce jeu conoerté d'avance produisait sur les simples un elfet admirable. Les clercs expérimentés y trouvaient un autre avantage : quelque décision que prit l'empereur, quel que fût le dénoûment de l'affaire, la Compagnie avait toujours exprimé la même opinion que le monarque, toujours pressenti l'événement final. Les deux confesseurs jouai^t le premier rôle dans cette comédie ecclésiastique. On en vit un exemple curieux, lorsque le roi d'Espagne eut fait un testament pour appeler au trône de la péninsule l'archiduc Charles, le second lils de Léopold, qui fut depuis l'empereur Charles VI. Le pére et la mére du jeune homme hésitaient à se séparer de lui; donc, il eût été maladroit de blesser leur tendresse inquiète, aussi bien que de prendre un parti décisit : l anibiliou pouvait l'emporter sur Taifection, et viee versâ.ho» jésuites se séparèrent en deux ehœurs, l'un desquels chantait l'affirmative et l'autre la négative; par ce moyen, ils étaient sûrs de ne pas chanter faux.

Les mariages devenaient encore un excellent moyen d'ac^ tion. Peu de noces splendides avaient lieu sans leur entremise, et les beaux yeux, les frais visages, les dots attrayantes leur soumettaient la jeunesse.

Dans le but de maintenir leur ascendant parmi le bas peuple, les jésuites avaient formé une société secrète de pauvres étudiants. Ils leur fournissaient la pitance, et leur donnaient des instructions. Les émissaires faméliques se ré-

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pandaient dans les cafés, les brasseries, les guinguettes et autres lieux de réunion, où ils écoutaient les propos des buveurs, afin de les transmettre aux doctes casuistes. Parmi ces espions se trouvaient quatre cents gaillards d'une force herculéenne, qui soutenaient au besoin la réputation de l'ordre par des arguments péremptoires. & une sédition avait édatô dans la ville contre les moines tout-puissants, ils auraient eu pour garde cette troupe athlétique. On voit qu'ils n'oubliaient rien.

Comme le dénote la création d'une pareille société, l'esprit d'intol^nce et de persécution animait toujours l'ordre ambitieux; il était toujours prêt à employer la violence pour terriûer ses ennemis et les adversaires du catholicisme, pour assurer l'exécution de ses projets. Sous le régne de Charles YI, pendant l'année 1754 (notez la date, je vous prie), la coiifrré^^Tlion en donna une preuve éclatante, qui frappa l'Europe de stupeur. Des scènes odieuses rappelèrent, à une époque si voisine de nous, et la guerre de Trente-Âns et la révocation de l'édit de Nantes.

Nulle province de rAntricbe n'ofîre im aspert plus ravissant que le pays de Saizbourg. Les étrangers, aussi bien que les Allemands, ne tarksent pas quand ils entreprennent l'éloge de cette région enchantée. Les lacs et les montagnes, les prairies et les bois, les rochers et les cascades, les torrents, les pics neigeux, les glaces étemelles y forment un ensemble admirable, un des poèmes les mieux réussis qu'ait imaginés la nature. Des bourgades, des villes pittoresques animent ces riantes solitudes. A la vie pastorale des armaillis, des laboureurs, à la chasse, à la pèche, à l'exploitation des forêts, les habitants mêlent l'exploitation des mines, surtout des mines de fer, qui abondent dans la province. Or le poétique diocèse eut le bonheur d'écliapper, pendant la guerre de Trente-Ans, aux calamités de cette affreuse lutte.

m HISTÛIRË SECRÈTE

Il en fut préservé par la sagesse, par la politique supérieure de l'archevêque Paris Lodron, primat d'Allemagne et seigneur temporel du pays. Dès le commencement des trou* bles, il sut apaiser sans violence Fagitation des districts où les mai[ime8 nouvelles comptaient le plus de sectateurs. Il les empêcha de s'unir avec les dissidents de Bohême, avec les paysans révoltés que commandait Etienne Fadioger. Luimême n'entra jamais dans la ligue catholique, n'admit jamais Tordre de Loyola dans son diocèse, qui forma comme une oasis au milieu de l'Alleinagne ensanglantée. Quoique

soutenus par de puissantes familles indigènes, les luthériens y avaient une grande infériorité numérique : elle leur conseillait la prudence, elle détournait de leur tète la colère des Habsbourgs. Tant que dura la perséculion armée, le judideux prélat fut, pour ainsi dire, l'ange gardien de ses vassaux, et, par une chance vraiment singulière, il occupa plus de trente ans le siège archiépiscopal, vit le début et la ha de l'horrible guerre.

Pendant que l'Allemagne épuisée entrait dans une lente et pénible convalescence, le calme devenait plus profond, le bien-être augmentait sur les montagnes de Salzbourg: le grondement lointain du canon ne troul)lait plus le silence des forêts embaumées. Cette paix salutaire dura vingt-cinq ans. Mais il s'en fallait bien que la lutte du passé contre ravenir, de la routine contre rintellii^once, du despotisme contre la liberté fût alose à jamais. Les pasteurs des hautes prairies, les bûcherons, les artisans, les mineurs, les char^ bonniers causaient entre eux des problèmes qui venaient d'agiter l'Europe. Ces hommes simples et purs se demandaient pourquoi un si grand schisme avait transformé les chrétiens en bêtes sauvages; pourquoi on avait vu plusieurs papes et antipapesse maudire, se calomnier mutuellement; pourquoi les chefs de l'Église avait tant disserté, argumenté

DU GÛUV£RMM£1KT AUTRICHIEN. 317

dans les conciles de Constance et de Bâle; pourquoi, enfm, les docteurs de la religion nouvelle, Luther, Zwingle et CalyiUj n'étaient pas d'accord entre eux. La défense de lire laBible, où ils auraient voulu chercher des lumières, redoublait leur curiosité, en même temps qu'elle leur inspirait des soupçons. Dès l'année 1670, de nombreux rapports furent adressés au gouvernement autrichien, pour lui révéler cet état des esprits.

Les opuscules d'un réformateur indigène accrurent leur tendance au libre examen. Joseph Schaitberger était né à Durnberg, en 1658. Ayant lu le catéchisme de Luther, il le trouva si satisfaisant que, depuis lors, il combattit sans repos et sans détours les principes catholiques. Il ne pouvait manquer d'être arrêté ; mais, dans les cachots de Hallein et de Salzbourg, il demeura inflexible. On le chassa, en conséquence, du pays. IjC courageux apôtre choisit Nurembérg pour lieu de refuge, ville puissante, éclairée, qui était alors le centre intellectuel de rAllcmagne. Il y publia un certain nombre de traités religieux, que leur forme rejadait accessibles à tout le monde. Sa Lettre évm^ique adressée aux Tyroliens du vallon de DefTeregen, célèbres par leur talent pour la fabrication dos tapis, eut un succès prodigieux. Leurs colporteurs l'inlroduisirent dans les montagnes de Salzbourg, d'où elle pénétra dans la Garlnthie et dans la Styrie supérieure, grâce à la connivence de personnes discrètes, que l'on n'aurait jamais soupçonnées. Les charlatans, les marchands forains, et même les vendeurs d'images pieuses, de chapelets, de croix bénites, propageaient aussi les brochures de l'écrivain populaire, y joignant des Bibles traduites, que lisaient avidement les schlitteurs, fermiers, bûcherons et armaillis.

Le nombre des individus qui penchaient vers la Réforme, était déjà considérable sous l'administration du prince-arche-

yèqvie Gandolf de Kûenbourg, entre les années 1668 et 1688; il augmenta beaucoup pendant le règne de son successeur^

le cointe François de llariach. Comme les montagnards cherchaient sincèrement la vérité, savaient mieux soigner les bestiaux oU poursuivre les chamois qu'analyser une doctrine, on les aurait peut-être facilement ramenés par la douceur, convaincus par des syllogismes et abusés par un étalage de vaine science. Mais la maison d'Autriche n'a foi que dans le sabre et les verrous; Tordre de Saint-Ignace ne voulait employer que la force. On commença donc à persécuter les dissidents. Le plus léger écart des cérémonies extérieures du catholicisme fut châtié avec une rigueur impitoyable. Un soupçon vous faisait traîner devant les commissions reli* gieuses, subir un examen perfide et inquisitorial ; on fouillait la maison du prévenu pour y chercher des li\Tes dangereux, et on le forçait à renier publiquement toutes les sectes. Refusait-il cet éclatant désaveu, on le chassait du territoire, on l'envoyait languir dans un éternel exil, et, comme pour ajouter l'ironie à l'intolér ance, on lui faisait payer un droit d* émigration! Ën mai 1695, Michel Plastnigg, paysan de Windischmattray, dut ainsi abandonner sa province natale. Sa femme, qui le chérissait, voulut le suivre sur la terre étrangère, emmener avec elle ses quatre enfants mineurs. Mais on la sépara de ses fils, sous prétexte que les opinions damnables de leur père compromettraient leur salut. Le frère du banni ne put môme obtenir la permission de les élever, quoique son orthodoxie ne fût pas suspecte, qu'il jurât de vivre et de mourir dans la croyance ultramontaine. On plaça ses neveux chez des étrangers, où on surveilla leur instruction. Une foule de scènes pareilles affligèrent i'Oberland.

Ces mesures oppressives n'étaient pas faites pour exciter Fenthousiasme en faveur du catholicisme. Le rude habitant

des montagnes ne comprend pas la soumission à Tarbilraire.

Il voit ses granits braver la fureur des tempêtes, ses coupoles neigeuses défier le soleil, ses torrents bondir par-dessus les distades : la nature lui ensdgne la résistance. Il ne se courbe donc pas plus devant la tyrannie que ses rochers ne cèdent à la molle étreinte des nuages. Les pasteurs des hautes terres, néanmoins, n'avaient pas encore adopté de doctrine précise : ils n'appartenaient ni à la communion d*Augsbourg, ni à la communion helvétique. Mais quelques livres, quelques principes de toutes les sectes réformées circulaient parmi eux; ils avaient emprunté certaines opinions aux yaudois, aux hussites, aux luthériens, aux calvi* nistes, et en avaient formé un bizarre mélange.

Elles avuient cependant une base commune : les maximes de 1 Évangile ; un but commun : celui de ramener les cœurs vers la pureté des temps primitifs. Or les moeurs du clergé autrichien offraient un spectacle entièrement opposé. Il semblait avoir réduit la piété à la servile observance de quelques pratiques minutieuses, de quelques cérémonies extérieures. La justice et la charité n'entraient pour rien dans sa dévo-tion. « Son ignorance faisait sourire, sa corruption exdtait le mépris, sa violence fanatique inspirait la haine, nous dit le baron Hormayr, son avidité effrayait, et ses débauches continuelles rappelaient une sentence de la BiMe sur les pasteurs qui tondent leurs brebis jusqu'à la peau. » L'inimitié des communes de Salzbourg et de leurs supérieurs ecclésiastiques allait donc tous les jours s'envenimant. Âu lieu de corriger leurs vices, les prêtres déchaînaient la persécution dans les tranquilles vallées.

Les plus honorables citoyens furent traités comme des criminels et menacés de la potence. « Je suis un pauvre homme, disait Pierre Wallner, mais il n'y a pas un moment où je ne sois prêt à mourir pour la vérité. » L'oppression devint si

cruelle que les montagnards peinlirent patience. Le 5 août 1751, leurs délégués se réunirent i Schwanach, pour conférer sur les moyens d'y mettre un terme. Réunis autour d'une table, dans l'hôtellerie du village, ils récitèrent d'abord le vingt-sixième psaume. Ils délibérèrent ensuite et arrêtèrent les mesures qu1l fallait prendre. Quelques-uns voulaient provoquer une sédition générale, occuper militairement les défilés du pays ; mais des opinions plus modérées prévalurent. Les campagnards y gagnèrent peu. Instruit de leur conciliabule, Farchevéque sollicita l'intervention de Charles V! comme prince autrichien, défenseur et patron du diocèse. L Empereur envoya aussitôt trois mille six cents hommes, que Ton dissémina dans toutes les vallées, où^ pendant un espace de quatre mois, ils coûtèrent à la province 1,059,440 florins. Le 30 août 1751 , le conseil aulique prohiba comme séditieuses les réunions auxquelles assisteraient plus de trois personnes. On arrêta beaucoup de pères de famille, on en exila un grand nombre.

Dans celle calamité publique, vin^rt-ti ois paysans des dix cantons prir eut le parti d'aller à Regeusbourg, que les Français appellent Aatisbonne, et d'exposer leur situation aux envoyés des puissances schismaiique^. Ils voyaient bien qu'il fallait se déclarer pour l'une ou pour l'autre des confessions dominantes, mais ils ne savaient laquelle choisir. Les naïis campagnards présentèrent au synode une liste de tous les Salzbourgeois qui regardaient rÊvangile comme Tunique source de la vérité : ce rôle contenait les noms de dix- sept mille sept cent quatorze adhérents. Mais comme c étaient des chefs de famille, ils représentaient un bien plus grand nombre de personnes lasses du joug catholique. A cette démarche répondit une mesure violente que semblaient interdire les opinions et les mœurs du dix-huilièaie siècle.

Le 51 octobre de la même année, le gouvernement aulri-

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DU 6O0YERNEVENT AUTRICHIEN. 38i

diien publia un édit par lequel tous les dissidents étaient condamnés à Vexil. Les gens établis devaient abandonner le territoire dans l'espace de cinq mois, les gens non établis dans un laps de huit jours, s'ils ne reniaient point l'Église protestante; les journaliers, les mineurs, les bûcherons, qui n'abjureraient point les doctrines hérétiques, seraient expulsés sur-le-champ. Une foule de montagnards vendirent leurs l erres et leurs meubles, avec les pertes considérables qu'entraînait la dépréciation générale des biens, vu la quan* tité des oiiires. Les pères de famille partaient les premiers, allaient chercher un lieu de refuge où ils appelaient ensuite leurs femmes et leurs enfants. C'était une désolation presque universelle.

Les ambassadeurs des États protestants réclamèrent, en

vertu du traité de Wcslphalic. L'article quatre du paragraphe trente-neuvième, qui n'a jamais reçu son exécution en Bavière et en Autriche, porte que les réformés auront trois ans pour quitter un pays catholique si le souverain exige leur départ, et que, dans tous les cas, ils pourront faire librement administrer leurs biens. Suivant son usage, la cour de Vienne demeura sourde et muette. Il ne restait plus qu'à tendre une main secourable aux fugitifs.

L'électeur de Hanovre les accueillit avec empressement. Le roi de Danemark provoqua des quêtes en leur faveur dans toutes les églises. Le â février 1732, le roi de Prusse publia des lettres patentes où il leur offrait un asile. La cour de Berlin engagea même les prôlres calholiques à employer partout leur influence pour faire bien recevoir les proscrits. Un grand nombre vinrent donc s'établir sur cette terre hospitalière. Frédéric-Gruillaume envoya dans leur patrie deux commissaires, chargés oiïiciellcmcnt de recouvrer leurs dettes actives. L'archevêque de Salzbourg, en compensation, lit veiller de la manière la plus rigoureuse au payement de

• leurs dettes passives. On retint le capital des dons annuels qu'on leur eitorquait au profit des établissements pieux, du

culte paroissial et des maisons de charité. Un droit de préemption fut même dévolu à ce capital soustrait, quand Tabondance des charges ftilsait vendre les biens aux endières.

Toute l'Allemagne réformée suivit l'exemple que donnaient les souverains. Quoique les villes libres ne fussent plus dans Fétat de force et de splendeur, où le commerce de rOrient* le& avait jadis élevées, elles se montrèrent généreuses envers les émigranls; beaucoup y trouvèrent de l'emploi, beaucoup furent aidés par les institutions philanthropiques. Bans une foule de communes urbaines, les autorité? allèrent au-devant des proscrits, pendant que les clodtes sonnaient à grande volée; le bourgmestre leur adressait un discours; les habitants, répandus en foule hors des murs, diantaient les fameux cantiques luthériens : « Dieu est notre forteresse; — Nul n'est abandonné du Seigneur; — Soutiens-nous, maître, suivant ta promesse. » On n'aurait pas plus solennellement accueilli des princes étrangers. A Ansbach, quand les voyageurs forent arrivés sur la place de rHôlel-de-Ville^ on leur distribua quatre cent trente catéchismes de la confession d'Augsbourg. Un vieillard de quatrevingt-sept ans, George Fcerster, remercia la ville au nom des proscrits. Les bourgeois se disputèrent ensuite l'honneur > et la satisfaction de les héberger. Une collecte dans les églises donna la somme relativement très-forte de trois mille neuf cent soixante-quatorze florins six kreutzers.

La Bavière, cette humble vassale de rAutriclie, ne témoigna point aux bannis le môme intérêt. Elle ne leur accorda qu'une semaine pour traverser son territoire : on leur désigna la route qu'ils devaient suivre et on fit garder tout le trajet par des soldats. Cinq cents montagnards prirent ce

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DU GOUVERNEHEKT AUTRICUIEN. 325

chemia ; trente mille avaient abandonné leur patrie. Un certain nombre s'embarquèrent pour rAmérique, où ils

fondèrent une colonie protestante sur les rives de l'Ëbénezer, dans la Géorgie.

Le vaste commerce d'objets en bois sculpté dont Nuremberg est maintenant le centre y fot transféré à cette époque. On les avait jusqu'alors fabriqués au bord du Kœnigsee ou lac Royal, dans la province de Salzbourg. La majorilé des artisans quitta le pays et alla, sous un ciel moins inhospitalier, feire concurrence aux tulleurs d'images restés dans les montagnes.

Cette émigration eut pour le diocèse des conséquences presque aussi funestes que l'expulsion des Maures pour l'Espagne. Les mines d'or, d'argent, de fer et de cuivre furent abandonnées : les pluies, les infiltra lions, les glaces, les neiges éternelles comblèrent leurs galeries. Le désert envahit promptement le sol. Les champs jadis fertilisés devinrent des landes incultes; les fonds humides se changèrent en marais pestilentiels, d'où s'exlialait la fièvre. Au lieu de robustes cultivateurs, bronzés par l'air pur des montagnes, on rencontrait çà et là quelque berger pftle et Mssonnant. Les maisons délaissées tombaient en mine. Ceux qui avaient acheté pour un prix dérisoire les biens de leurs malheureux compatriotes, et qui voulurent les exploiter, durent presque tous recourir à des hommes de peine, &ire des avances plus ou moins considérables. Leurs entreprises échouèrent, et le peuple vil dans leur banqueroute uu châtiment providentiel.

GHÀPlïfiË XXV

DEBKIÈRES TENTATIVES DES JÉSUITES POUR CONVERTIR l' ALLEMAGNE ;

DÉCADBACE DE L OfcDRB.

• Les jésuites n'avaient point abandonné leur projet de soumettre toute TAlleniagne au cattiolidsme : la guerre de

Trente Ans ne leur en avait donné que la moitié; ils convoitaient le reste de cette proie, les lambeaux qu'on avait arrachés de leurs mains. Us ne pouvaient, ils n'osaient plus procéder ouvertement par la force; ils n'avaient plus de Wallcnstein pour promener le deuil, la ruine et la nnort de la Lombardie à la mer Baltique. Ikfôislà où les circonstances ne leur permettaient point de foire marcher le canon devant eux, ils se glissaient en rampant. Convertir les souverains schismatiques, puis susciter contre leurs peuples des persécutions plus ou moins sournoises, était devenu leur prindpal expédient. La dernière fois qu'ib employèrent la violence, ce ne fut point directement, avec l'épée de l'Autriche, mais par l'entremise de Louis XIV, le fastueux monarque étant devenu leur instrument et leur vassal. La révocation de l'édit de Nantes avait signalé Timportation en France du

HtSTOIAË S£GRÈT£ DU GOUVËRNËHËiM AUTRICHIEN. 335

système autriohien. Quatre ans après, les dragonnades, ce moyen de persuasion auquel les jésuites tiennent tant, parce qu'ils l'ont inventé, portaient sur les bords du Rhin la foi et la teneur.

« Au mois de février 1689, dit Voltaire, il vint à l'armée un ordre de Louis, signé Louvois, de tout réduire en cendres. Les généraux français, qui ne pouvaient qu'obéir, firent donc signifier, dans le cœur de Thiver, aux citoyens de toutes ces villes si florissantes et si bien réparées, aux habitants des villages, aux maîtres de plus de cinquante châteaux, qu'il fallait quitter leurs demeures, et qu'on allait les détruire par le fer et par les flammes. Hommes, femmes, vieillards, enfants, sortirent en hâte. Une partie fut errante dans les campagnes; une autre se réfugia dans les pays voisins, pendant que le soldat, qui passe toujours les ordres de rigueur et n'exécute jamais ceux de clémence, lirûlait et saccageait leur patrie. On commença par Manheim et par Heideiberg, séjour des électeurs; leurs palais furent détruits comme les maisons des citoyens; leurs tombeaux furent ouverts par la rapacité du soldat, qui croyait y trouver des trésors; leurs cendres furent dispersées. »

Sur les ruines de dix-neuf cent vingt-deux communes jadis luthériennes, on proclama le catholicisme; le peu d'ha* bitants échappés aux violences de nos troupes, à la famine, aux rigueurs de l'hiver, furent contraints de prier suivant le rit dont on leur démontrait victorieusement la supériorité. Cette oppression dura huit ans. Lorsqu'on traita enfin de la paix à Ryswyk, le Palalinat crut que la liberté de conscience allait lui être rendue. Les délibérations des plénipotentiaires touchai^t à leur fin, et l'espoir de la population malheureuse semblait effectivement sur le point de se réaliser. Mais les jésuites de France, d'accord avec les jésuites de Vienne, lui préparaient un coup de Jarnac. La veille même

336 flISTOIRË SëCRÈTË

dtt jour où devait être ûgné Tacte définitif, les trois représentants de la France \iiirent, le soir, déclarer que les négociations n'aboutiraient point, si on laissait les communes endoctrinées par le fer et la flamme retourner au protœlantisme. Les envoyés des Êfats luthériens jetèrent les hauts cris à celle nouvelle exigence; mais on ne tint aucun compte de leurs réclamations. Toutes les parties belligérantes étant lasses de la guerre, on sacrifia les milliers d'hommes que le roi de France avait éclairés en incendiant leurs maisons.

Les prolcslanls d'Allemagne soupçonnèrent l'Autriche d'avoir comploté cette pertidie, et lui en gardèrent rancune. Us 'se trompaient si peu que Léopold regrettait de ne pas avoir obtenu davantt^ge. Le comte d'Auersperg, son ambassadeur à Londres, dit au secrétaire d'État lUalhwait que cette convention, après tout, n'avait pas octroyé aux catholiques la moitié autant de paroisses que les catholiques en avaient abandonné aux luthériens par la paix de Munster. La*branche convertie deNeubourg, qui avait hôhlé (lu Palatinat dans Tannée 1685, approuvait l'obstination de Louis XIV : elle 'iUssi aimait mieux un désert qu'un pays peuplé de schismatiques.

Depuis cette époque, la milice du Saint-Siège n'eut plus Toccasion d'employer les belliqueux moyens qu'elle préfère, mais elle ne ralentit pas ses efforts et enveloppa toute TAlle. magne comme d'un filet. L année môme où l'on signa le traité de Ryswyk, l'électeur de Saxe, pour montei* sur le trône de Pologne, renia le protestantisme si courageusement défendu par ses ancêtres. Les princes de Hanovre et la ihmille régnante de lirunswick se proslernèrent devant l'Église orthodoxe. En abattant ces rameaux dégénérés, la mort seule put mettre un terme aux progrés du papisme dans le Nord : la succession de Hanovre, tombée entre les mains de 1 Angleterre, fut spécialement un grave échec pour les ultra-

DU GOUYËE.NËMËMT AUTRlGUiU. m

montains; mais tes princeB de Hohentehe îroposèreÀt la

communion romaine à leurs sujets. Nous avons raconté de quelle manière trente mille montagnards furent expulsés, conne hMliques, du ^js de Sakhourg, en i7M . En 1 755, un adepte de la congrégation ayant hérité du Wurtemberg, forma le dessein d'y rendre la suprématie aux vieilles ereyanees : le eemle Scbceobora, ôvêque de Wurtzbourg et me-chaiicelier de TEmpîTe, de? ait seconder Gharles-Aleiandre. La mort soudaine, qui surprit en 1 757 le duc fanatique, ne lui permit point de réaliser ses projets. Son fils ayant les mêmes opinions religieuses, le salnt-siége n*en continua pas moins de dominer le Wurtemberg pendant soixantequatre ans. Le prince héréditaire de Hesse-Cassel, gagné à son tour, mais craignant d'indigner son père, embrassa dans le pins profond secret la doctrine catholique, en 1749. Sans la résistance victorieuse de Frédéric pendant k guerre de ■Sept-Ans, la perspicacité de son génie et ses efforts soutenus, les jésuites eussent peut-être accompli pai^ l intrigue, au dix-fauitiéme siècle, l'œuwe pour laquelle ils avaient déployé une si affreuse énwgie dans le siècle antérieur.

Un autre obstacle néanmoins eût pu les arrêter : je veux dire leur propre décadence. L'ordre de Loyola est un instrument de guerre, une épée à deux tranchants. Elle produit de terribles effets dans la lutte, cette épée que ne tient jamais l'insligalcur du combat, qu'il fait manier par d'autres, en s'efTaçant lui-même et en se mettant à l'a brides coups. Leshostilités finies, à quoi peutrelle|servir? Dans.les temps calmes, «'est le marteau du forgeron, le soc du laboureur, la navette du tisserand, l'aiguille de la ménagère, la houlette du pâtre, qui ont une utilité réelle et incontestable. La lame sanguinaire ne peut alors que se rouiller poidue aux murailles, où sa vue seule donne le frisson, tant elle évoque d'odieux souvenirs.

m UISTOIRË S££R£T£

Tel fut le sort de la congrégation en Autriche, telle sera

toujours et partout sa destinée. Le repos, si précieux pour les nations, ruine et déconcerte Tordre guerrier. Les arts de la paix le trouvent gauche et inhabile. Son stratagème fondamental consiste alors à paralyser Fentendement humain, à prévenir la réilexion et la discussion. Mais, dans Tatmosphère léthargique répandue autour de lui, la torpeur le gagne lui-même. Les jésuites passent pour d'excellents instituteurs : Frédéric 11 prétendait que, sous le rapport de renseignement, ses provinces catiioliques perdraient bcaucoup, s'il les expulsait. J'ai peine à croire que ce ne fût pas là un \ain prétexte'. Le talent des jésuites comme professeurs me paraît un de ces préjugés qui ne soutiennent ni Texamen de la raison, ni la lumière des faits. Les partisans de rimmobilitè absolue peuvent-ils enseigner la gymnas tique de l'esprit? Les contempteurs, les adversaires de la raison peuvent-ils former [des intelligences saines et robustes? Est-ce avec la scolastique du moyen âge, avec les subtilités de saint Thomas et de Duns Scott, avec toute cette alchimie fiibuleuse, qu'on explique la nature des choses, que l'on fait comprendre l'histoire, la société, le bien et le beau, l'utile et le vrai, l'homme et le monde? Il existe de nos jours des établissments où Ton corrige les difformités de la taille : les écoles des jésuites semblent, au contraire, avoir pour but de déformer les esprits, de les rendre contre- Mis et rachitiques. Les annales de l'Autriche le prouvent péremptoirement. Dés que les moines ambitieux gouvernant sans contrôle le peuple et l'Empereur, les généraux

' En avançant ce paradoxe, le roi de Prusse, comme l'a fort bien expliqué M. de SainUPriest, foulait blesser les pbUosopbet français, les panfr de leôrs

nouvelles théories démocratiques; aussi longtemps que la religion avait été le seul but de leurs attaques, il avait sympathisé avec eux ; lorsqu'ils frondèrent le pouvoir absolu, il se fftcha tout rouge et quitta leurs rangs.

DU GOUVERKEHENT AUTRICHIEN. 939

et les minisires, les femmes et les enfants, une éclipse commença dans rintelligence de la nation ; bien mieux, leur propre Tue s'obscardt, la lumière qu'ils cachaient aux autres se retira d'eux.

L'ordre de Loyola cultivait obstinément la mémoire, en comprimant la raison, l'esprit de recherche et d'initiative, sources de toute clarté, instruments de tout progrès. Leur but principal était d'engourdir les cerveaux, de plonger la race humaine dans une obéissance aveugle, comme dans une geôle, soit en fait de doctrines religieuses, soit en fait de maximes politiques et même de connaissances étrangères au principe d'autorité. Leur système d'éducation, le seul qu'ils aient jamais suivi, tendait à créer des hommes médiocres en tout genre, environnait les talents supérieurs d'un cercle infranchissable. Jamais enseignement ne fût plus sec, plus monotone, plus sépulcral ; leur science avait la régularité d'un tombeau de famille, où chaque case reçoit un cercueil; une instruction morte remplissait tous les compartiments de leurs études. Ils développaient exclunvement les ressources, les facultés inférieures de l'homme, l'instinct imitatif, la dialectique, la mimique ; aux idées et aux faits, leur méthode énervante substituait les mots, l'étude des langues, et quelle étude! Dans leurs collas on remplaçait Tite-Live par Jovius et Natalis ; Salluste par Sadolet et Bembo ; Cicéron par Osorius ; Virgile, Horace, Térence par Vida, Prudance, Sannazar, les premiers étant trop païens, les seconds plus orthodoxes. On apprenait donc aux élèves le grec et le latin sans critique, sans pénétrer au delà des mots pour expliquer les choses, sans donner aucune notion de l'esprit qui animait les anciens, qui leur communiquait du goût, de la perspicacité, de la bravoure et de la grandeur.

La théologie et la prétendue philosophie enseignées par

530 HISTOm SECRÈT£

les réféifeitds pères aehevaîeiit la déroute de rintelligenee :

elle s'enchevêtrait dans ces formules insidieuses, elle s'égarait daià3 ces broussailles de mots arides, elle tombait ac49iblée sous le poids de maximes roulkiièreS) oombinées e^ faveur du despotisme eléiical et de l'oppression politique. Quand les professeurs perdaient eux-mêmes le fil de leurs idées, ils se tiraient d'aûaire en déclarant que beaucoup, de choses m peuveat^ètre comprises, purtse qu'ellessont incompréhennbles. La physique, lestement dégagée de ses calculs, était réduite à quelques expériences avec la machine pneumatique et la machine électrique, deux grandes raretés à cette époque dans les Ëtats aulricfaiens et dans la Bavière ; on la transformait donc en amusement. La géologie et l'histoire naturelle ne figuraient môme point sur le programme. .Du droit, on n'enseignait que la leltrei morte* Quand un jeune noble avait perdu trois ou quatre ans à étudia des sciences informes, il obtenait un diplôme et s'imaginait .connailie tout ce que l'on peut savoir.

• Partout, l'ordre de Loyola faisait une guerre ouverte aux nationalités, dédaignant, sapant les vieilles coutumes, les anciens privilèges et les garanties locales, cherchant à étouffer les langues modernes pour les remplacer par un latin barbare. Ainsi, en Autriche, l'allemand, le bohème et le hongrois étaient en butle à leur mépris sincère ou affecté : r idiome de rÉ^rlise devait dominer les aulres systèmes d'expression, comme l'autorité du Vatican les autorités laïques. La même proscription frappait les littératures nationales, dont les racines plongent dans le sol de la patrie, dont les chants évoquent une foule de souvenirs, rappellent de glorieux exploits, protègent contre l'oubli les traditions et les droits populaires. Les jésuites mettaient à la place leurs classiques mutilés, leurs histoires mensongères, qui travestissent les faits, suppriment les nations pour exalter les famil-

DU tiOUV£afl£H£]iiI AUTRICHIEN. 331

les royales, moitioiiiient avec un kccmisme- dédaigneux les

princes affranchis de leur tutelle, prônent emphatiquement les souverains agenouillés devant leur congrégation. Un roi, un homme puissant art-il agi commeleur waal, < le m an dè, sui^ leurs conseils, favorisé leurs projets, porté humblement leur bannière, c'est un saint, un génie, un modèle de bonté, de vertu et de raison. Voilà comment les falsificateurs d'annales ont préconisé le MêGuiUaume deBaviére, Tétroît, le cniel Ferdinand II, le grotesque et ol^us Léopold P', auquel ils donnent le titre de grand!

Un ecclésiastique bavarois, nommé Laurent West^rieder, nous a conservé dans leur formule officielle les maximes qui gouvernaient l'éducation donnée par les jésuites. C est une recette merveilleuse pour abâtardir les espiits. a Que ie& nôtres n'adoptent jamais d'opinions nouvelles, se oonlspmentaux jugements de la sodété, disent tous la même chose. Les hommes enclins aux nouveautés seront bannis des chaires. — Que tous suivent les mêmes données dans leur enseignement, repoussent les livres prolanes et d'un bon style iprceid hakeènî libres profanas et paliUarw semamsil* — La morale et les mathématiques ne doivent être enseignées qu'autant que l'exige notre but. — Ënûn il faut interpréter la philosophie de manière à ce qu'elle concorde avec la théologie scolastique. » - ,

Une dernière sentence trahit ouvertement leur colossale ambition, a Ce serait un grand bonheur pour les peuples si, après avoir détruit la race pernicieuse des hommes politiques, on réunissait le pouvoir temporel au pouvoir spirituel, de manière que tout fût gouverné et administré par nous. » {Maximm in pof^ utiUtalm cessurum essûiy <i, pestifero smini poUtieorum subUUo et temftoraU dommo eumtfnritvaU ronjtmctOy solummvdo a nobia res reyereiUur et administra' rentur,)

Les conséquences de cette paralysie intellectttelle, de cet assoupissement factice, ne pouvaient tarder & se produire. La

Bohême, la Hongrie, l'Autriche, la Bavière, si actives, si florissantes au seizième siècle, où abondaient alors les talents supérieurs, tombèrent dans une atonie, dans une indigence spirituelle, dans une stérilité d'hommes supérieurs qui effrayent rhisiori en. Avant l'invasion des jésuites, une douce aurore y épanchait une lumière croissante; mais à l'aube ne devait point succéder le jour; les prêtres espagnols ramenèrent les ténèbres, les illusions et les frayeurs de la nuit.

Le rapide abaissement des intelligences ne tarda point à devenir manifeste. On manqua bientôt de sujets capables pour travailler dans les bureaux des ministères, pour gouverner les provinces, pour remj^lir les fonctions diplomatiques à Tétranger. Les familles nobles, qui se réservaient les emplois supérieurs, voyant leurs fils sortir ignorants et inhabiles des collèges de l'Ordre, prirent le parti de les envoyer étudier au dehors. Où les jeunes catholiques allaient-ils chercher Tinstruction que ne pouvaient leur donner les révérends pères? Dans les universités luthériennes de Leipzig, Wittemberg, llelmslaHll et Halle, dans les universités calvinistes d'Utrecht et de Leyde. Les illustres professeurs de la congrégation en avaient réduit là un grand peuple ! Après avoir répandu des flots de sang pour détruire le schisme, ils étaient contraints de laisser les générations nouvelles déserter leurs cours, all^ prendre leçon chez les docteurs de l' hérésie. Là cependant elles s'éclairaient plus que ne Teussent voulu les frères de saint Ignace; elles parlaient les yeux couverts d'un triple bandeau, elles revenaient sans préjugés, sans dévotion mesquine, habituées à se servir de leur raison. Ainsi se formèrent le comte Jean Guillaume de Wurmbrand-Stuppach, qui devint président du conseil aulique.

secrétaire d'Étal, chevalier de la Toison d'or; le comte d'Harrachy ambassadeur à Madrid près de Charles II, au moment où allait disparaitre la branche espagnole des Hababourgs; le gouverneur Jœrger et son fîls; Tattenbach, Stubenberg, Trautmansdorl' et trois Kaunitz : l'aïeul du chancelier, un des libérateurs de Vienne assiégée par les Turcs, signataire du traité de Ryswyk; son fils, ambassadeur & la cour de Rome et dans toutes les cours électorales; le prince enfin qui gouverna l'Autriche sous Marie-Thérèse et Joseph IL L'ambitieuse communauté eût voulu travailler à sa propre chute qu'elle n'eût pas agi autrement.

L'impératrice Marie-Thérèse elle-même avait reçu des jésuites l'éducation la plus pitoyable. £Ue ne sut jamais l' orthographe, ni, par conséquent, la grammaire. Elle avait puisé ses connaissances historiques dans les maigres abrégés que l'ordre affectionne. Tous les développements de son intelligence, elle les dut à elle-même, à sa riche nature, à l'expérience politique et au maniement desaf&ires. Ses précepteurs ne lui avaient inspiré ni le goût des beaux-arts, qu'elle manifesta pendant son règne, ni l'estime des travaux historiques, dont elle sut faiie un si habile usage pour soutenir ses prétentions sur divers territoires, et pour fortifier sa puissance à l'intérieur; mais ce furent les bénédictins qui rédigèrent ses manifestes.

La langue allemande tombait en friche, comme une terre abandonnée; on ne savait même plus s'en servir pour traiter • des questions de droit. Arlequin, Pierrot, Polichinelle, occupaient tous les théâtres, où ils débitaient \ez plus sottes, les plus grossières plaisanteries. Le beau monde passait du pédantisme à la frivolité; les conversations, lourdes et banales, inspiraient un profond ennui. L'art d'écrire agonisait, pour ne pas dire davantage ; et cependant les jésuites prohibaient tous les livres publiés dans l'Allemagae du nord.

334 HISTOIRE S£GRÈI£

La religion était pratiquée, interprétée d'une manière inepte et puérile. Les processions qui avaient lieu dans toute rAulrich«ile vendredi saint et le vendredi de la semaine antérieure, donneront une idée de ce culte barbare. L'immense cortège s'arrêtait devant des estrades, où l'on figurait certains épisodes de l'Ancien et du Nouveau Testament, avec un réalisme peu jHropre à édifier les âmes chastes. On voyait Madeldne, représentée par une jeune fille très-sucdniïtement vêtue, qui se pâmait au pied de la croix; Ruth et Booz, Juda et Thamar, David et Bethsabée, Suzanne et les vieillards libertins; nul détail de ces intormédes scabreux n'était omis. L'autorité n'osait point les défendre, parce que les jésuites les regardaient comme nécessaires à la pompe de leurs fêtes, comme un moyen d'y attirer la foule. Plus le spectacle était inconvenant, plus en effet il charmait la multitude; la jeunesse y accourait avec empressement et haitièlait' quelquefois de ses railleries les personnages bibliques. Dans la semaine sainte de l'année 1674, les étudiants se livrèrent à une si fougueuse intempérance de langue, huèrent tellement les acteurs, que la garde urbaine fut requise pour les disperser. Mais les ferrailleurs universitaires n'obéirent point à ses injonctions. Leur résistance provoqua une lutte, qui termina par un dénouement tragique la solemnité burlesque.

Une instruction pour le choix des personnes (jui devaient monter sur les estrades et y jouer un rôle, fera voir combien les moines de Loyola dégradaient la religion et quels soins frivoles les préoccupaient; nous traduisons littéralement :

« Pour représenter Dieu le Père, il faudra un homme grand, droit, vigoureux et bien proportionné, avec une longue barbe grise assez épaisse, sans teintes jaunâtres ou rousses comme sans lacunes, formant une masse unie sous le visage; une personne, enfin, qui ressemble à feu le docteur Sixt ou à Thételier de la Cigofftte. Relativement au

DO (iOUYËRNEMENT AUTRIGUl£i\. SS5

Christ, l'organisateur de la procession devra chercher, au moins quinze Jours d'avance, dans les rues et dans les églises, un individu de stature oonvenable, pas trop gros, d'un teint qui annonce la santé, ne louchant pas, ayant le nez bien fait, toutes ses dents et une physionomie agréable, ne portant pas une longue barbe grise, mais, au contraire, une petite barbe chfttain ou d'une nuance plus claire et terminée par deux pointes; bref, ne présentant aucune diffor* mité; de bonnes mœurs, d'ailleurs, et craignant Dieu. Les grands prêtres Melchisédech, Aaron, Annas, Caïphe, etc. auront, soit des barbes grises longues et épaisses, soit de courtes barbes frisées, ou deux houppes au menton; leur visage sera boursouflé par la graisse, leur corps replet à proportion, et, s'ils n'ont pas renibonpoini voulu, on fera usage de coussins pour les grossir. On mandera de Mittewald les deux frères qui tiennent la forge, et que leur taille colossale rend propres à figurer les géants Goiiatii et Urie. Outre la somme convenue, on leur donnera douze florins de gratification. Le diable vomissant du teu recevra un demi-florin et tous les matériaux qui lui sont nécessaires, comme du soufre, de l'eau-de-vie et du coton. Pour représenter saint Georges, on prendra un bel homme et le plus fort de la ville, attendu qu'il doit sauver Ifarguerite, la princesse royale, et, comme un autre Tell (le nom de Tell produit ici le plus singulier effet), percer vigoureusement et adroitement le gosier du monstre qui le menace ; il faut que le sang contenu dans d'énormes boyaux jaillisse sur les dames jusqu'au second étage, et arrose les spectateurs en les faisant fuir çù et là, ce qui amuse beaucoup le peuple. »

Dans les premières années du dix-huitième siècle, on apporta de Hongrie à la cathédrale de Vienne une statue de Notre-Dame, que l'on prétendait avoir vue pleurer, comme une foule d'autres statues au cœur sensible. On l'intronisa

sur le grand autel, où elle devint l'objet d'une fanatique dévotion. Elle passait pour guérir tous les maux et pour rendre

l'oflice des médecins inutile. Des milliers de malades, espérant être guéris par sou intercession, envoyaient à la cathédrale des ex-voto représentant la partie affligée ou même la personne entière. Les dons étaient en or ou en argent, cela va sans dire, car les saints aiment beaucoup les métaux prédeux. Ils se multiplièrent si vite que, dès l'année 1706, les barbares offirandes couvraient les murs, les piliers de TËglise, et montaient jusqu'en haut des voûtes.

Quand on songe que vingt millions d'hommes avaient été sacrifiés, en Allemagne, pour rendre possibles, chez un peuple d^à éclairé par la lumière de la Réforme, ces grotesques cérémonies, ces pratiques superstitieuses!...

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