CHAPITRE XXVII
LQTTB DES BénéDIGTlJIS GONVUt LES léSURIS; ftirORMBS DB TOUTB BOACl.
A mesure que l'intelligence baissait dans l'ordre de Saint- Ignace, l'ordre savant et honnête des bénédictins montrait une activité chaque jour plus grande, prenait un ascendant salutaire. Des hommes d*élile se trouvaient justement à leur tète ; Bessel, par exemple, qui, dès sa première jeunesse, avait témoigné une haine irréconciliable pour les jésuites. Il s'était fait recevoir de trés-bonne heure parmi les religieux de Sainl-lîenoîl, cl, dès cette époque, avait le dessein de fortifier, de rendre illustre entre toutes l'école supérieure de Salzbôurg. Malgré leurs prières, leurs stratagèmes et leurs efforts, malgré les influences qu'ils avaient fait jouer de Vienne, de Munich et de Cracovie, les moines astucieux n'avaient jamais pu s'y introduire, non plus que dans l'archevêché. Or, c'était un florissant domaine, qui excitait leur convoitise et leurs regrets. Bessel voulait donc métamorphoser cette province en place d'armes, pour y i'ornior des ennemis de l'ordre espagnol, poui^ combattre de là son autorité despotique.
Mais le sort lui préparait des moyens d'action plus étendus et une situation plus favorable. C'était aux portes de Vienne, dans la splendide abbaye de Gotlweih, imposant manoir qui domine le cours du Danube, vis-à-vis de Krems et de Durrenstein, qu'il devait commander la lutte. Il résida quelque temps sur cette poétique éminence, à partir de lôQS, sans se douter qu'il serait un jour supérieur du monastère. Envoyé bientôt à Seligensladt pour y enseigner la philosophie, son talent frappa l'électeur de Mayence, qui le prit en affection^ le chargea d'un message à Rome, et le nomma ensuite chancelier. Ce fut alors qu'on lui confia l'importante mission d'endoctriner la ravissante Élîsabeth de Brunswick-Lunebourg, la mère de Marie -Thérèse. L'empereur Charles VI l'avait demandée, mais ne pouvait se marier avec elle si elle n'embrassait d'abord le catholicisme. Pendant qu'il instruisait la belle princesse, le docte religieux opéra une conversion bien plus importante, il lit adopter la croyance ultramontaine par le futur ministre Bartenstein, qui était alors trés-jeune. Parvenu au faite des honneurs, le savant diplomate resta l'ami dévoué de Bessel, qu'il employa, conjointement avec son ordre, à l'exécution de vastes projets.
Besseli devenu abbé de Gottweih, changea le monastère en laborieuse académie. Par ses soins, quarante mille volumes, douze cents incunables, sept cents manuscrits furent rassemblés : on forma des collections de toute espèce. Les religieux s'entendirent avec le célèbre couvent de Saint- Biaise, dans la forêt Noire, pour exécuter en commun des travaux considérables. Deux bénédictins seulement, Herrgott et Rusten Heer, entreprirent le gigantesque ouvrage qui a pour titre : Monumenta augustB donm Àustrke», et d'autres publications historiques : les Cadavera Habsburyka translata^ ïHistoria nigrx SylvXy le Codex RudolpkinuSy le Rudolphus Ànticxsar; ils furent énergiquement secondés par Martin
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Gerbert, le futur prince ecclésiastique, en sorte que toutes leurs expéditions à travers le passé uUeigniient glorieusement leur but.
Un autre monastère bénédictin, celui dë Mœlk, rivalisait de magnificence et de zèle avec le couvent peu éloigné de Gottweih, On le reconstruisit même de 1707 à 1746, comme on avait rebâti l'autre maison, brûlée en 1718. Il avait pour protecteur spécial le comte de Zinzendorf, premier ministre, qui préférait, ainsi que Bartenstcin, l'ordre de Saint-Benoit à Tordre de Saint-Ignace. I^ommé supérieur de l'abbaye, Berthold Ditmayer en fit une sorte d'Ëscurial, un aplendide monttment, au pied duquel le Danube roule ses flots verts et tranquilles. L'intelligence y alluma comme un phare, qui répandit au loin ses brillantes émanations. Uuber, Anselme Schramb, Martin Kropf, et deux intrépides chercheurs, Ber. nard et Jér5me Petz, unirent leurs efforts à ceux du prieur pour exécuter de vastes entreprises scientifiques. Le grandchancelier Zinzendorf emmenait toujours avec lui ces deux frères, ainsi que des bibliothèques vivantes, lorsqu'il devait paraître dans un congrès. Ils ne tardèrent point à devenir célèbres, non-seulement en Allemagne, mais en France et au delà des Alpes. Bientôt ils s'associèrent un homme non moins érudit et non moins laborieux, Chrysostome Hantha- 1er, moine deCîteaux, qui habitait près d'eux, à Lilienfeld. Ils publièrent ensemble des ouvrages d'une grande importance, mais où ne règne pas toujours la bonne foi : on les accuse de falsifications historiques en fiiveurdesHabsbourgs S Cette faute, que leur reprochent les savants, était une recom^ mandalion auprès de Marie-Thérèse.
Pendant que les bénédictins enlevaient aux jésuites Thon-
' * Voici 1m tilres de leurs principaux oamges : UenummUa Auttriaoa, AtuC' dota, Codices epistolarett Seripicrei rerum AuUrùicarum, AuUrla ex mtMnis UeUkentUm UbuÊrata,
DU GOUYERNEHEffT AUTRICHIEN. 351
neur d'accomplir tous les grands travaux historiques et diplomatiques 4e la monarchie» d'autres hommes regrettaient l'état déplorable où ils voyaient Tinstruction et méditaient la réforme des études. Il fallait tirer l'Autriche des ombres de la mort, déchirer le suaire intellectuel dont l'avait enveloppée la congrégation. Oui, sous le régne des Jésuites, de ces fameux instituteurs, ce fut une noble, urgente et pénible entreprise que de rectifier l'enseignement. Nul n'en sentait mieux la nécessité, nul n'y contribua plus fortement que le baron Gérard van Swieten, le meilleur disciple de Boerhave. Il était né à Leyde, le 7 mai 1700; mais, pour le bonheur de sa patrie adoptive, ses opinions catholiques le firent expulser de la chaire qu'il occupait dans sa ville natale. 11 se réfugia sur les bords du Danube, où son mérite et ses connaissances lui ouvrirent la route des honneurs. Marie-Thérèse le choisit pour son premier médecin, le nomma commandeur de l'ordre de Saint-Ëtienne, directeur de la biblio' théque du palais, président de la commission de censure. Grâce à la haute considération et à la déférence de l'impératrice pour lui, van Swielen exerçait une iolluence considérable, qui éclipsait même celle des ministres et des généraux. Elle dura vingt ans, jusqu'à sa mort, survenue en 1772. Quoique partisan des vieilles croyances, il était né, il avait longtemps vécu sur une terre de libres penseurs; il en avait raqiporté de saines habitudes d'esprit, le goût de l'observation et de la réflexion, des principes judicieux, des idées nouvelles. Sa haute raison ne put tolérer le ti'iste spectacle que lui oUrit l'université de Vienne. C'était comme une ruine du moyen âge, fréquentée par des spectres mal&isants. îl ne se donna point de relâche qu'il n'eût expulsé les pernicieux fantômes. La sombre institution fut jetée dans la poussière, et un établissement moderne sortit de ses décombres, un édifice où pénétrait la lumière du soleil, où circulaient
des brises salutaires. On imita ses réformes sur tous les points de l'Autriche que l'ordre de Saint-Ignace iravait pas envahis, où les popuhitions n'étaient pas absolument contraintes de laisser hébéler leurs enfiints.
Pour l'aider dans son œuvre de régénération, Swieten avait appelé près de lui un Souabe que distinguaient sa libre intelligence, l'honnêteté de son caractère, une instruction variée, presque inépuisable. Joseph von Rieggcr était né, le 29 juin 1705, à Fribourg en Brisgau. Il avait été reçu, dès l'âge de seize ans, docteur en philosophie; avant d atteindre sa majorité, il était docteur en droit civil et en droit canon. A vingt et quelques années, il occupait, à Tuniversité d'Inspruck, une cbaire de fondation récente, où il enseignait le droit de la nature et des gens, Thistoire de la législation politique en Allemagne, Thistoire des empereurs et de l'empire germaniques. La haine que Ini poi taient les jésuites, leurs manœuvres incessantes contre lui, ne l'empêchèrent pasd'être nommé huit fois doyen de la faculté de droit, deux fois recteur magnifique, d'être député trois fois vers la cour au nom de rUniversité. Les principaux établissements juridiques du pays et de l'étranger le consultaient sur les problèmes les plus difficiles, les plus embrouillés du droit civil et du droit criminel. En 4749, lorsqu'on réforma l'Académie noble, dite Académie savolsietnie, fondée primitivement pour les jeunes seigneurs'qui devaient remplir un jour les hautes fonctions de l'État, Mario Thérèse confia la chaire de droit politique au savant Riegger, puis la chaire de droit canon, enseignement auquel les luttes religieuses donnaient une extrême importance et un vif intérêt d'actualité. En 1751, il entra dans la commission de censure, présidée par van Sine» ten. Heureux temps que celui oîi les hommes d'avenir sont chargés de surveiller la presse, où la routine seule est mise à l'index! Marie-Thérèse elle-même employait les mots de
DU GODY£RNËM£NT AUXRIGUIËJK. 353
patriote, de réformateur, de libéral et de radical, ces mots qu'on a cherché, depuis lors, à flétrir. Us avaient sous son vègne une expression glorieuse : on les décernait comme des titres d'honneur. ÎÀbéral signifiait le contraire d'esprit mesquin, rampant, dominé par Thabilude, égoïste et pusillanime; radical signifiait le contraire de mobile, de superlicieU d'inconséquente Le palais de Vienne tremblerait maintenant sur sa base, si un étourdi osait les prononcer devant l'Empereur autrement qu'avec mépris.
Ën 1756, Uiegger occupa enlin une chaire dans la capitale. A la même époque, 09 le nomma conseiller de la cliancellerie de Bohème et rapporteur général des affaires ecclésiastiques. Bientôt ses Institutions de jurisprudence cléricale servirent partout de base à l'enseignement. Ou ne reçut pas a\ec une moindre £iveur sa collection des ordonnances civiles sur les affaires religieuses, ses dissertations sur les conciles, sur les châtiments ecclésiastiques, sur l'origine et les vraies bases du droit canonique, sur l'ordre ieutonique, sur le droit des nonces relativement au libre eiercice de la religion, sur les privilèges de la puissance laïque à Tégard des choses sacrées, sur ceux du roi de Hongrie, comme légat-né du saint-siége. Ses autres mémoires sur l'autorité du pape et ses justes limites, sur celle des métropolitains et des évèques, sur les relations de l'Église et de l'Étal, comme sur les bornes des deux pouvoirs ; ses argumentations lumineuses contre les exordsmes, contre les procès pour magie, contre les prisons monastiques et les vœux étemels prononcés dans un âge trop tendre, contre le nombre excessif des jours de fête, obtinrent un égal succès. jNous en dirons autant de ses discours sur la stricte observation des lois relatives aux biens de main-morte.
' Homuiyr, Anenmen, t. lY, p. 135 et 136. .
Ces immenses travaux, qui suffiraient à la gloire de plusieurs écrivains, ne produisirent pas seulement un effet théorique, ne demeurèrent point séquestrés dans le domaine de la spéculation. Chacun d'eux provoqua une ordonnance de Mai ie-Tlîérèse. Au fur et à mesure qu'ils paraissaient, l'impératrice décréta les règles suivantes : Aucun bref, aucune bulle ne peuvent être promulgués sans la permission de l'autorité laïque. Les nonces figurent parmi les agents diplomatiques de première classe, parmi les ambassadeurs, mais ne doivent point se mêler des aflaires spirituelles» attendu qu'ils r( présentent purement et simplement une cour étrangère; leurs coûteuses inspections des établissements religieux, qui empiètent sur les droits de la puissance civile, sont à jamais interdites. Pour frapper de contributions les biens du clergé héréditaire (les charges principales de TÊglise restaient dans les mêmes familles), on ne sollicitera plus l'autorisalion du Yalicau. Défense aux évéques d'entretenir une relation directe avec le saint-siége ou avec le nonce apostolique; toutes les négociations entre Rome et le clergé autrichien doivent être conduites par la chancellerie ou ministère des affaires étrangères, et par l'ambassadeur autrichien dans la ville aux sept collines, pour que les papes ne franchissent point les limites nécessaires du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, coniine ils l'ont fait si souvent et si longtemps. Marie-Thérèse voulait en outre fixer ellemême les bornes des diocèses, soit en divisant ceux qu'elle jugeait trop étendus, soit en réunissant ceux qui occupaient trop peu d'espace ; elle arrêtait aussi aux frontières de son empire l'autorité des évèques limitrophes.
Non-seulement elle diminua le nombre excessif des jours de fèLe, qui nuisaient à l'agriculture, au commerce et à l'industrie, mais elle prohiba sévèrement les exorcismcs, les procès pour sorcellerie (1758); elle détermina le chiiïre des
dots que pouvaient exiger les couvents (1763), établit l'uniformité des priDcipes dans la théologie et le droit canonique, défendit de prononcer des vœux étemels avant que Ton eût vingt-qualie ans accomplis i l 770), obvia aux détournements deslonds des monastères, à la dissipation de leurs ressources, les empêcha de placer leurs capitaux hors du pays, de capter les testaments et de se faire attribuer des legs. Elle ordonna en outre la suppression de leurs cachots et des peines corporelles qu'ils inlligeaient arbitrairement. Ces prisons claustrales voilaient tontes sortes d'affreux mystères : de révoltantes cruautés, d'immondes débauches s*y accomplissaient dans les ténèbres; la corrnption y offensait les lois de la nature, comme elle y bravait la justice et défiait la pitié ^
Marie-Thérèse abolit également le droit d'asile, grâce auquel une foule de mécréants trouvaient l'impunité sous les voûtes des è|^lises et des cloîtres. Eniin elle se réserva la collation des grands et des petits bénéfices, en prenant des mesures pour que le pape ne pût influer d'aucune manière sur le choix des personnes.
Jamais peut-être un auteur n'exerça par ses écrits une influence plus prompte et plus décisive que Joseph Kiegger. Une obscurité si complète a néanmoins enveloppé jusqu'à présent riiistoire d'Autriche, que son nom, peu connu en Allemagne, ne l'est pas du tout en France. Nulle biographie universelle ne mentionne, je crois, ce bienfaiteur d'un grand peuple. Ses divers traités, où il exposait un droit ecclésiastique contraire à celui que prècbaicnt les jésuites, où il invoquait 1 autorité des plus savants» des plus fameux prélats,
* 11 nous est impossible de traduire les termes que le baron Horniayr emploie pour exprimer ces liidt uses saturnales : « Es wûrde dem misslirauch dcr Kloslerkerker (die oflmals kauin glaubliche Gmuel grausamer Wilkûhr und neronUcher WohlUtote, lueuiig uomUIrlielierLatterdflr Onanie, der PndacMtie^ der BertialiUel and heûaglflbenderTribtdeii verbargen) eine Schrank geietii. »
durent sans doute à leur coïncidence avec une célèbre publi* cation de produire un double eiïéi. On sait quel mouvement intellectuel causa le livre du sufTragantde Trêves, Jean Nicolas de Hontheim, imprimé en 17(35 sous le pseudonyme de Febronius ^ Mais beaucoup de réiormes que le savant professeur avait demandées étaient accomf^es auparavant.
Joseph termina sa carrière en 1775, peu de temps après son ami van Swielen. Comme il était sur son lit de mort, un prélat, qui se disait envoyé par Marie-Thérèse, se glissa jusque dans sa chambre et lui adressa une exhortation insidieuse : «t Au moment de franchir le redoutable passage, lui demanda- t-il, n'épiouvcz-vous point quelques doutes, quelques inquiétudes relativement à plusieurs de vos opinions? S'il en est ainsi, vous pouvez les rétracter sans craindre les jugements des hommes, qui n'ont plus pour vous d'importance. »
Un sourire doucement ironique anima les traits du noble vieillard, pendant qu'il répondait: «(Je viens précisément de
me réconcilier avec l Étemel. C'est au seuil du tombeau que nous appa raît la vérité. De toutes mes doctrines je n'ai point à rétracter une syllabe. Vous venez, dites-vous, de la part de notre souveraine bien-aimée. Rapportez-lui que je meurs fidèle au Créateur, à l'impératrice et à moi-même. 0 messieurs les ultramontains, quand donc saurez-vous rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu, à César ce qui appartient à César? »
Un troisième personnage s'occupa énergiquement de la réforme des études. Ce lut un juit de Nickolsbourg, nommé Joseph de Sonnenfels, né en 1755. Son grand-père, rabbin supérieur dans la marche de Brandebourg, possédait une
* De statu prxsentiEccles 'ne et légitima potestate Romani pontificis liber singularisa ad reuuieiulos dissidentes in religions cliristiand cumposUus. L'ouvrage t été iradait en français et publié en trois Tolames iii-12.
insiruction qui l'avait rendu célèbre parmi les Israélites. Son père ayant embrassé le dogme romain lorsque ses deux fils étaient encore en bas flge, ceux-d purent étudier au collège philosophique de Nickolsbourg, fondé par le généreux prince de Dietrichstein, grand maréchal de la cour. Se trompant sur sa "Vocation, Joseph de Sonnenfels porta d'abord le mousquet : il fut ensuite traducteur et interprète, derc de notaire dans une élude de Vienne, puis maître comptable dans un nouveau régiment des gardes du corps, dits gardes nobles. Pendant qu'il errait ainsi de profession en profession, il apprenait les langues, amassait des connaissances peu ordinal i es. Mais, calomnié par des envieux auprès de Marie- Thérèse et de van Swieten, ses talents demeuraient inutiles. Le lieutenant général de Petrascfa, qui l'aimait et le soutenait, parvint à dissiper les préventions. Le jeune homme sortit enfin de sa position obscure: on le choisit pour professer les sciences politiques à l'université de Vienne.
Smeten se préoccupait surtout de rétablir l'intelligence humaine dans son droit divin de libre recherche et de libre pensée; Riegger combattait avec persévérance le fanatisme, les empiétements des ultramontains ; Sonnenfels traitait les questions d'humanité. 11 voulait principalement tarir les pleurs, calmer les souffirances. Il avait peu d'initiative, peu de hardiesse spirituelle, mais il possédait une érudition encyclopédique. Sincère, loyal, désintéressé, payant toujours de sa personne, animé des sentiments les plus philanthropiques, il s'appropriait avec une facilité merveilleuse l'expérience et les idées d'autrui, les transformait, leur donnait immédiatement un caractère pratique. La langue allemande, corrompue et viciée dans les États autrichiens par renseignement des jésuites, leur mauvais style et leur mauvaise volonté, reprit entre ses mains une vie nouvelle, sembla se relever comme unephmte meurtrie. Or, la langue, c'est le
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verbe ; ses qualités et ses défauts signalent l'état des esprits, . suivent toutes leurs vicissitudes, contribuent à leur progrès et à leur décadence. Sonnenfels changea 1 elocution des entretiens, où régnaient la pesanteur et la mcmotonie; sur la scène, où Ton ne jouait plus que d'ignobles farces, il introduisit un meilleui* goût.
n améliora le commerce et les finances, d'après les idées saines que TAngleterre et la France propageaient alors.
C'est h lui surlout et au chancelier du Tvrol, le baron Joseph von Uormayr, que l'on doit l'abolition de la torture, longtemps avant le livre du marquis de Beccaria sur les délits et les peines. Il fit graduellement adoucir les effroyables supplices que l'on iuiligeait aux condamnés à mort.
Malgré son mérite, son savoir, sa probité, son amour de la justice, ou, pour mieux dire, à cause de ses vertus et
de ses talents, Sonnenfels, le régénérateur, fut bien des fois dénoncé comme un impie, un sceptique, un criminel d'État, le fléau de la monarchie; mais l'impératrice n'écouta jamais les délateurs, et le protégea contre toutes les inimitiés.
Les hommes habiles sont moins rares que les hommes capables d'apprécier le mérite: le jugement est la faculté dont la nature se montre le plus avare. Le discernement de Marie-Thérèse, sa fermeté à soutenir ceux qu'elle croyait supérieurs et utiles, lui font donc le plus grand lionneur. Elle avait toujours du loisir pour les recevoir et les écouter ; elle négligeait même dans ce but sa distraction favorite, elle abandonnait ses cartes! Ce n'était pas seulement Swieten, Riegger, Sonnenfels, qu elle traitait avec distinction: Rautenstrauch, Bessel, Conrad Celtes, Schmidt, Spiesshammer S
* Jean Cuspinian oa S|He8sliainmer, de Schweinfort, organis* l«s ardures autrichiennea et la bibliolhèque de la cour; Celtes fonda la Société littéraire du Danube; Ignace Scbmidta écrit une lûatoire d'Allemagne. Etienne de Ranlenatrancfa.
DU GOUVERNEMENT ÀlJTRlGUiEN. 559
obleiKÛent les niùnics marques d'intérêt et les mômes preuves d'estime, auxquelles les chefs de l'aristocratie nobiliaire eussent en vain aspiré.
Une de ses lectrices, mère de Caroline Pichler, contait un jour la scène suivante au baron Hormayr :
Un censeur envieux et hargneux avait biffé des pa^^es entières dans un traité important de Sonnenfels. Indigné de cette conduite, l'auteur résolut de tout braver pour soustraire son œuvre à la mutilation. 11 arrive chez l'impératrice, au moment où une partie l'absorbe et la passionne ; il n'hésite point cependant et se fait annoncer par son amie la lectrice.
La moindre circonstance qui surprenait Marie-Thérèse, qui la troublait au milieu de ses plaisirs ou de ses occupations, lui causait de vives impatiences, même dans un âge avancé. Elle quitta donc la table de jeu avec une certaine irritation, et parut dans l'antichambre, au bout de quelques minutes, tenant d'une main ses cartes, éloignant de l'autre son bonnet et ses cheveux, qui lui tombaient sur la figure.
— £h bien! qu'y a-t-il? demanda-t-elle. Est-ce qu'on vous tourmente encore? Que vous veulent-ils donc? Avez-vous écrit quelque chose contre moi?Je vous pardonne du fond de mon àme; un vTai patriote doit fréquemment éprouver des accès d'humeur ; mais je connais vos bons sentiments. Ou bien avez-vous attaqué la religion? vous êtes un sot, dans ce cas. Je ne puis croire que vous ayez porté atteinte aux bonnes mœurs: vous n'êtes pas un animal immonde. Mais si vous avez critiqué mes ministres, oh I alors, mon cher Sonnenfels, vous serex contrahut de vous rogner les ongles: je
lié à Platen, dans la Bohème, élaiisupéricur du monastère bénédictin de Braunau ; il seconda Joseph M dans tontes ses réformes eodésiastîques, et passe pour avoir été empcnaonné en 1785.
ne puis vous être d'aucune utilité. Je vous ai, je crois, assez souvent prévenu. »
Et la noble femme courut terminer sa partie.
Sonncnfcls et Riegger étaient tous deux de beaux hommes, poitant sur leur Hgure 1 indice du courage, modelés en vrais champions de l'avenir, qudque leur beauté ne se ressemblât point. Riegger avait une physionomie tout allemande, une carnation fraîche, brillante, une expression de droiture et d'impétuosité; Sonnenfels, qui charmait par son noble type, par sa nature active, impressionnable, offrait un mélange singulier du savant germanique et du philosophe français. Heureux accord de la beauté des formes avec la supériorité de l'intelligence et l'élévation du caractère I
Mais, si bien doués que fussent ces hommes de talent et leurs collègues, tous leurs efforts auraient échoué, s'ils n'eussent trouvé la protection et le concours de Marie-Thérèse, de Joseph 11, du prince de Kaunitz, qui les soutint quarante ans. Jamais Finstruction publique, la science, les belleslettres ne fussent sorties de leurs ruines, tant l'ordre de Saint-Ignace avait accumulé de ténèbres sur la malheureuse Autriche,, tant il avait amoindri, déformé, paralysé les intelligences sous son haleine de mort!