CHAPITRE XÎIX
CàRACTàRE, HABITUDES, SINCUURlTis AU PRUCB DB KAHHITZ; SES REGM1S
b'atoia (MMmuroft au pabtaub de la fologib.
Le dix-neuvième siède a produit un grand nombre de
types originaux ; mais ni à celle époqne, ni- en d'anlies temps, la nature n'a peul-ôlre mis au jour une individualité plus frappante que celle du prince de Kaunitz, associé plus de bizarreries à des dons ii^iment supérieurs.
Pour première singulnritr, ce diploinale, rompu aux manœuvres politiques, avait en horreur le mensonge, et le regardait même comme un expédient pratiqué par les sots. Dîitens rapporte que, dans un salon plein de risiteurs, le minislrc, debout devant lui, le retint longtemps, quoiqu'il n'eût rien de particulier à lui dire. Ciomme le narrateur -voulait enfin s'éloigner, Kaunitz l'arrêta : a Demeurez, lyi dit-il, je vois là-bas le prince de*** qui guette le moment où je serai seul pour m'aboider : c'est un menteur, je ne puis le souffrir et voudrais éluder son approche. Le tourisle anglais Svnnbume écrit d'une autre part : « Dans les affaires, le chancelier montre une haute intelligence, dédaigne les petits artifices et les mensonges. Il garde le silence lorsqu'il ne veut pas exprimer sa véritable opinion. » Jamais, certes»
HISTOIRE SBGRÈTE DU 60UTERNEMENT AUTRICHIEN. 575
aversion ne fut plus légitime et plus honorable : le mensonge est le serviteur infâme de tous les crimes ; ou il les précède pour aplanir le chemin, ou il les suit pour les couvrir de sa protection et les envelopper de ses ténèbres.
Le prince autrichien poussait jusqu'au ridicule l'imitation des manières firançaises. H ècorcbait même sa langue maternelle pour se donner Fair d'un Parisien en voyage. Aussi faisait-il venir de Paris ses objets de toilette et de décoration, habits, linge, ustensiles, meubles, bijoux, verrerie, montres, pendules et autres ornements. Le fiançais était Tidiome qu'il parlait d'habitude; il ne lisait guère que les livres publiés chez nous, et spécialement les écrivains du dixhuitième siècle. Nos compatriotes et les personnes élevées à la irançaise obtenaient toujours de lui la préférence sur les Allemands. Il traitait l'ambassadeur de notre cour avec une distinction particulière. Lui et le prince Eugène furent les premiers en Autriche qui firent succéder la politesse, les prévenances, à la grossièreté de l'aristocratie envers les auteurs, les savants et les artistes. H leur témoignait une faveur honorable pour lui comme pour eux. Non-seulement il les invitait à sa table avec des cômtes, des princes et des barons, mais ses marques d'estime leur donnaient l'avantage sur ces derniers. Lorsque le célèbre Gluck était au nombre des convives, la plus iière noblesse disparaissait devant lui . Kaunitz retarda même un jour l'heure de son dîner pour Noverre, danseur français d'une immense réputation, quoique, le jour précédent, il eût ordonné de servir sans attendre un ambassadeur qu'il avait invité. 11 donnait d'ailleurs aux savants et aux artistes des preuves plus solides de ses bienveillantes dispositions, il les recherchait, il allait au-devant de leurs désirs ; il soutenait même des auteurs étrangers, comme l'historien anglais Robertson.
Malgré son désir de paraître un Lauzun ou un duc de
576 HISTOIRE SEGRtTB
Richelieu, son attitude seule prouvait rinulilité de ses efforts ; elle avait une roideur toute germanique. Le prince, durestC) était assez grand de taille, bien fait, musculeuz et mai* gre ; la blancheur de son teint, ses cheveux blonds, ses yeux bleus, profonds et tranquilles, attestaient son origine slave; son regard d'aigle annonçait riiomme supérieur. Il avait le nez aquiiin, le front uni, le menton un peu saillant, la bouche d'une forme élégante. Une perruque de forte dimension lui couvrait la téte, et il tenait à ce que toutes les boucles du volumineux appareil fussent également poudrées. Des ser^ viteurs armés de houppes se plaçaient donc sur deux lignes dans une chambre particulière ; le prince allait et venait au milieu d'eux en songeant aux aiïàires politiques. Chaque serviteur lui lançait un nuage de poudre lorsqu'il passait devant lui. Après quelques tours de promenade, sa coiffure était d une blancheur immaculée. Aussitôt qu'il fut premier ministre, les nobles autrichiens s'empressèrent d'imiter cette perruque hétéroclite.
Sous la licence affectée de ses mœurs, sous des airs de petit-maitre, il cachait une intelligence sérieuse et une grande force d'application. Sa volonté inflexible n'abandonnait jamais un dessein, et nulle cause n'était assez puissante pour en distraire son esprit. La frivolité dans la politique, dans les alTaires, lui inspirait une vive répugnance ; il analysait, il approfondissait les questions, les envisageait sous toutes leurs foces. Sa vie entière se passait à réfléchir, à travailler. Aussi prenait-il les plus grands soins pour conserver cette égalité d'humeur nécessaire au libre exercice de la pensée ; l'économie de sa maison, ses habitudes, son régime étaient calculés dans ce but. Jamais homme ne fut plus sobre. On pesait, comme des substances dangereuses, le lait, le café et le sucre qui formaient son déjeuner. A une beure, il prenait une tasse de chocolat. A diner, il ne man-
geait qu'uu petit nombre de plats; dans sa vieillesse, on lui servait tous les jours un poulet au riz comme aliment principal, n s'abstenait ensuite de toute nourriture.
Après chaque repas, qu'il eût mangé chez lui ou dehors, le prince tirait une boite qui renfermait une quantité d'instruments pour se nettoyer la bouche, de petits miroirs pour l'examiner dans tous les recoins et des linges pour l essuyer. Il procédait à l'opération devant la compagnie. Ce travail, qui occasionnait une foule de bruits peu attrayants, . durait au moins un quart d'heure. Un jour, il voulut l'exécuter avec un sans-façon aristocratique chez le baron de Breteuil, ambassadeur de France ; mais, pendant qu'il faisait ses préparatifs, le seignem* se leva en disant à ses hôtes : « Sortons, messieurs : le prince veut être seul. » Livré ft lui-même, le ministre tout-puissant accomplit son œuvre de purification, mais depuis ce moment jamais personne ne l'eut pour convive.
Par la solidité de sa raison, la souplesse de son esprit et son labeur continuel, le chancelier sut se rendre tellement indispensable qu'il exerça une autorité presque souveraine jusqu'à la mort de Marie -Thérèse, puis jusqu'à celle de Joseph II, et ne quitta jamais son poste, même quand les années eurent obscurci son intelligence. Quoique spédale* ment cliargé des affaires étrangères, il exerçait sur les affaires intérieures une action illimitée. On lui doit le rétablissement des finances autrichiennes., que les jésuites avaient laissé choir dans le plus affreux désordre. En 1765, rîntérêt payé par l'État fut réduit de six pour cent à cinq; le taux du prêt commercial à quatre pour cent, sous peine de confiscation. Le prince abaissa peu à peu le chiffre de la rente : il n'était plus que de trois et demi pour cent dés l'année 1777, cinq ans après l'expulsion des moines de saint Ignace. Les plus habiles mesures avaient entièrement
m HISTOIRE SECRÈTE
relevé le crédit autrichien. Avec quelques mots seulement, le ministre obtenait du baron Fries, banquier de la cour, des emprunts énormes, si grande était la confiance qu'inspiraient la sagesse, la régularité de son administralion. Il faisait aloi^s venir le prêteur et lui disait : a j^Il nous faut tant de millions, que le gouvernement vous rembom'sera dans tel délai. » Le financier n'en demandait pas davantage : des lettres partaient pour madame Nettine, à Bruxelles, pour le sieur de la Borde et pour quelques autres banquiers fameux. La somme arrivait au ministre, et le payement de la dette • avait toujours lieu aux termes indiqués.
Une des causes q\ù fortifiaient la position du prince, qui augmentaient son ascendant, c'était sa probité incorruptible» Autour de lui, à la cour, dans les bureaux des ministères, dans rÉglise et dans Tarmée, on ne trouvait que des consciences vénales. Celle du chancelier demeurait inaccessible. Un seul homme triompha de son désintéressement, mais il employa pour y parvenir une si ingénieuse adresse, que le diplomate ne put résister.
Les fournitures donnaient lieu à d'incroyables profils. Dans une séance du conseil des ministres, où l'on traitait celte matière, le prince de Eauniti parla fortement contre un individu que tous ses collègues soutenaient, auquel Joseph 11 lui-même se montrait favorable, les conditions offertes par le spéculateur lui paraissant bien plus avantageuses que les autres. Le soumissionnaire était un homme très-fin. Il résolut de tout mettre en œuvre pour pénétrer jusqu'au chef du cabinet, non point dans l'hôtel de la ciiancellerie, mais dans sa demeure, où il ne recevait jamais pour affoires. Il se présente donc au logis du ministre, s'empare du cliambellan et lui offre une somme importante, de la main à la main, s'il veut l'introduire auprès de son maitre, auquel il apporte, dit-il, une somme bien plus oon-
DU GOUVERNEMENT AUTRICHIEN. m
sidérable, pourvu qu'il obtienne la faveur de lui dire un mol, un seul mot.
Cette proposition étrange piqua vivement la curiosité du prince; il voulut déchiffrer Vénigme et accorda Faudience
sollicitée, en exigeant que la condition fût observée avec la dernière rigueur; le trafiquant ne devait prononcer qu'un seul et unique mot. On introduit le fournisseur, qui salue Kaunitz, puis demeure immobile. Le chancelier attend quelques minutes et lui demande enfin ce qu'il désire. L'homme d'afiaires s'approche alors d'un pas solennel, se place droit devant le prince et lui dit en mettant le doigt sur sa bouche : «r Silence ! » Le diplomate, non sans admirer sa finesse, le congédie, et bientôt après se rend au conseil. On allait décider la question précédemment agitée. Les ministres parlèrent tous dans le même sens et continuèrent à soutenir leur protégé : l'empereur se déclara de nouveau pour lui. Kaunitz n'ouvrait pas la bouche. « Pourquoi donc, lui demanda enfin Joseph, restex^yous muet aujourd'hui, vous qui dernièrement vous êtes prononcé avec tant de force contre le personnage dont on s'occupe? — C'est qu'on a payé mon silence, répondit le prince. On m'a donné une somme trèsforte pour me faire; jugez par là de ce que mes collègues doivent avoir reçu pour parler ! » Puis il raconta la visite du spéculateur. Le tour fut trouvé tellement spirituel, que le financier garda la fourniture.
Décrirai-je certaines manies du prince, qui en faisaient un pei'sonnage excentrique, une figure comme celles qu'on voit passer dans les récits de Jean -Paul et dans 1rs contes d'Hoffmann ? La réserve à cet égard serait inopportune. Rien au monde n'est aussi curieux, aussi instructif que les combinaisons variées de la nature en fait de caractères humains ; elle dépasse, elle laisse bien loin derrière elle tous les dramaturges et tous les romanciers.
580 HISTOIRE S£GRÈT£
La toilette fai toujours pour le prince de Kaunitz une affaire capitale. Il avait bon goût (railleurs, savait unir la simplicité à l'élégance, et ne déployait de luxe que dans les grandes occasions; encore ne portait-il jamais de broderies. Le matin môme du jour qui devait terminer le règne de Marie-Thérèse, pendant que l'impératrice se déballait contre la mort, il se fit habiller avec un soin minutieux. Il ne laissa oublier, négliger aucun détail.
Pour se mettre en garde contre les variations de la température, il avait sans cesse à portée delà main neuf manteaux de soie noire; dans toutes ses chambres, des thermomètres lui indiquaient les degrés de chaleur. Se laissant guider par leurs avis, le prince endossait ou retirait un nombre de surtouts proportionné à l'état de rulniosphère. C'était une gamme ascendante et descendante qu'il parcourait indéfiniment.
Eu toutes choses, il montrait un amour excessif de l'ordre et de la symétrie. Chaque jour, le matin et le soir, il rangeait avec une scrupuleuse attention les différents oh^ets dont son bureau était couvert. Les plumes et les crayons, par exemple, y devaient former des lignes entièrement parallèles. Pendant qu'il dictait à ses secrétaires, il époussetait souvent les meubles, les vases, les tableaux, les curiosités. 11 écrivait invariablement le soir ce qu'il se proposait de faire le lendemain.
Le grand air lui inspirait la plus profonde horreur. Ses carrosses même étaient hermétiquement fermés. Durant la belle saison, lorsqu'il régnait une chaleur étouffante, que pas une haleine ne remuait le feuillage, il s'asseyait parfois quelques moments sur un fauteuil, dans le jardin de la chancellerie, ou le traversait à la hâte pour se rendre au château impérial ; mais, en l'une et l'autre circonstances, il tenait soigneusement son mouclioir contre sa bouche. Marie-
DU GÛUY£RDi£M£NT ÀUTRlGHlEiN. m
Thérèse avait justement des habitudes opposées. Dès que la
température le permetlait, ses fenêtres demeuraient ouvertes, el le courant d'air le plus violent ne lui portait aucun préjudice. Aussi, dès qu'on apercevait le chancelle : ff Le voilà I le voilà ! » s'écriait-on, et les domestiques s'empressaient de fermer les croisées.
Que sa perpétuelle privation de grand air lui rendit le teint pâle, cela ne pouvait surprendre. U avait cependant une très-bonne santé, n'était jamais malade cl atteignit l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Les indispositions légères qui lui survenaient comme à tout le monde, il les guérissait en prenant certaines drogues dont il avait conçu l'opinion la plus favorable pendant son séjour à Paris, et dont chaque courrier, pour ainsi dire, lui apportait une nouvelle dose.
Le billard et l'équitation étaient les seuls genres d'exerdce qui lui lussent agréables. Toutes les après-midi, avant le dtner, il montait trois chevaux différents, chacun pendant un même nombre de minutes. Cette promenade avait lieu dans un manège, illuminé, pendant l'biver, d un grand nombre de quinquets; bien rarement, lorsque la chaleur devenait excessive, le prince se hasardait à trotter sous les arbres de son jardin. Des chevaux de toutes les races peuplaient ses écuries, et il se donnait pour le meilleur écuyer de l'Europe, prétention que rien ne justifiait. Dans .une lettre datée de Vienne, Schlosser écrivait en 1785 : « Nous avons été au palais du prince de Kaunitz, à Mariahilf, où nous l'avons vu monter à cheval. Le ministre a soixante-dix ans passés. 11 chevauche néanmoins tous les jours dans son manège, et se donne pendant ce temps les airs les plus ridicules ; il se démène sur sa bèto comme un possédé. Lorsqu'il veut aller à droite ou à gauche, il tire les rênes à tour de bras, et, dès que l'animal trotte, se renverse en arrière. U nous dit pourtant, avec le plus naif orgueil : « C'est ainsi qu'il
Diyiliz
382 lliSXOlllE SECRÈTE
<t faut s'y prendre : on ne doit jamais voir comment le cheval «est gouverné. Le spectateur doit croire qu'un ressort Inté-
« rieur règle son allure et dirige ses mouvements. »
L'amour-propre excessif du chancelier ne lui laissait aucune trêve, n pensait tout fiiire mieux que n'importe qui. A tal)le, il se réservait l'assaisonnement de la salade, et, dans cette simple opération, prétendait effacer tous les artistes culinaires. Afm de mieux mêler Thuile et le vinaigre, il se servait d'une bouteille en spirale, confectionnée exprés. Il eut un jour la maladresse de la briser et de répandre le contenu sur ses deux voisines, qui en furent médiocrement charmées. 11 se croyait aussi un talent prodigieux pour faire sauter les bouchons du vin de Champagne, ce qui ne l'empêcliait pas de répandre à l'occasion rimpétueux liquide dans ses manclies et dans son gilet.
Cet homme si froid, si résolu, si plein de confiance en luimême, si habile à vaincre les obstacles, à calculer les chances de succès, à organiser dans sa vie le bien-être et le plaisii tremblait toutefois devant un adversaire dont l'iiTésistible puissance le confondait. Ce redoutable ennemi, c'était la mort. Elle inspirait au clairvoyant ministre une horreur tellement profonde, qu'il ne pouvait môme entendre le nom du vieux spectre. Bien mieux, tout ce qui rappelle la fin de l'homme le déconcertait et le frappait de terreur. Ainsi, les mots de petite vérole lui donnaient le frisson. Il avait eu cette maladie pendant sa jeunesse et avait vu l'impératrice Marie- Thérése sur le point d'y succomber. Son entourage, ses infé^ rieurs avaient ordre de ne jamais prononcer devant lui les funèbres syllabes, non plus ({ue l'autre terme, celui qui exprinie la catastrophe dernière où vont aboutir nos luttes et nos efforts, nos douleurs et nos espérances. Il avait recommandé lui-même, par écrit, à ses lecteurs de s'en abstenir, de les passer quand ils les rencontraient dans un livre ou
dans une pièce diplomatique. Les mois à' moculationy de vaedne^ lui étaient encore spécialement odieux. Aussitôt qu'un étranger de distinction arri^it dans la
capitale autrichienne, on l'avertissait de se conformer, sur ce point, aux désirs du chancelier. 11 était aussi détendu de lui rappeler le jour anniversaire de sa naissahce. On n'osa point lui annoncer la mort de Frédéric n, malgré Textréme imi)ortance de cet événement pour un ministre des afl'aires étrangères; seulement un de ses lecteurs raconta devant lui, comme par inadvertance, que le courrier de Berlin avait apporté les lettres de notiCcatîon du roi Frédéric^uillaume. Le prince demeura quehiue temps muet et immol)ile dans son iauteuil, ne manifestant par aucun signe qu il eût compris l'insinuation ; enfin, il se leva, fit quelques tours dans la chambre de son pas lent et solennel, puis, se rasseyant tout à coup, leva les mains vers le ciel : « Ah! dit-il, quand verra-l-on un pareil monarque honorer le trône? » Lorsque Joseph II eut cessé de vivre, le chambellan de Kaunitz plaça devant lui un acte que le souverain aurait dd signer, en lui disant, pour toule explicaliun : « L Empereui' ne si^rne plus.»
11 n'apprit la mort de sa sœur, la baronne de Queslenberg, qui avait nommé le second fils du prince son légataire universel, ((u'efl voyant toute sa fomille vêtue de deuil. Un autre de ses lils élant tombé malade, on se garda bien de l'en avertir : la première visite du jeune homme lui lit seule connaître et le danger qu'il avait couru et son rétablissement. Ouebpiefois, il envoyait à une de ses tantes certains plats qu'elle aimait beaucoup et qu'on enlevait ])our elle de sa table : celle chère femme étant décédée sans que personne osât en instruire le prince, il continua de lui £ure porter ses mets favoris : elle était depuis quatre années dans la tombe que ces prévenances posthumes duraient encore.
El pourtant (qui le devinerait 'l qui peut prévoii* comment
S84 HISTOIRE SEGBÈTË
il finira ses jours?) le craintif chancelier devait prendre la \ie en dégoût, terminer lui-même son existence I
11 avait vieilli sur le trône ministériel qu'il occupait depuis quarante ans, et nul empereur n'osait lui demander sa démission, personne n'essayait de lui arracher le pouvoir. L'âge, cependant, avait changé son caractère et offusqué son intelligence. Cet homme, autrefois si calme, ne se dominait plus; il se livrait à des colères subites et violentes. Il était, en outre, devenu sourd, ce qui rendait les relations avec lui trèsHlifiiciles, car il n*accordait point d'audiences particuli^^, et il fallait crier très-haut pour qu'il entendit, avoir malgré soi de nombreux confidents. On était ainsi exposé à subir devant témoins ses accès inattendus de mauvaise humeur. Lui, qui semblait jadis la réserve, la discrétion mêmes, ne pouvait plus garder un secret ni contenir sa langue. Le soir, il parlait aux diplomates étrangers des nouvelles qu'il avait appi^ises le matin par l'interception de leurs dépêches et leur transcription dans le cabuiet noir, où l'on avait la def de leur chtffire ; avec la même étourderie enfantine, il trahissait les mystères de la police, les renseignements qu elle lui communiquait sur les goûts, les mœurs, les dér penses, les relations des ambassadeurs. On prit donc peu à peu l'habitude de se passer de lui, tout en lui conservant son litre et l'apparence de l'autorité. Le baron Philippe de Cobenzel, vice-chancelier, dirigea toutes les affaires sous son nom, à partir de Tannée 1779, où, avec l'aide du référendaire Spielmann, il conclut la paix de Teschen, entre Marie- Thérèse et Frédéric 11, acte important qui termina la guerre de la succession de Bavière, en constatant les droits de la maison palatine. On signa àe même sans lui le traité de Pilnitz, dirigé contre la France, qui amena l'invasion de notre pays par le duc de Brunswick. Le prince était alors presque entièrement délaissé.
On s'avisa onlin d'uii expédient pour l'annuler avant sa sa mort et rensevelir dans sa position oflicielie. Ses deux acolytes chargèrent un calligraphe de calquer sa signature, que Ton apposa ainsi frauduleusement sur les pièces les plus contraires à ses principes et à ses opinions. Lorsque le vieux diplomate apprit cette insulte, lorsqu'il ne put mettre en doute qu'on eût poussé jusque-là le dédain, il se sentit blessé au cœur. I>ès lors il refusa toute nourriture, s'abstint de tous les remèdes qu'on lui prescrivait, et, comme le cardinal Ximénès indigné, se laissa mourir de faim. Il expira le 26 juin 1794, le lendemain de la bataille de Fleurus, qui venait d'inaugurer une lutte presque interminable entre la l iance et rAiilriche, pnr la défaite de l'armée impériale. Son corps fut transporté dans son domaine d'Austeriitz, dans ce lieu qu'une seconde victoire de nos troupes a depuis lors rendu si célèbre, comme pour justifler le système du prince de Kaunitz, son désir perpétuel de rester l'ami et l'allié de notre nation.
La seule faute grave commise par l'habile politique, c'est d'avoir donné les mains au premier partage de la Pologne,
de l'avoir non-seulement désiré, mais facilité. 11 est vrai ([ue Frédéric 11 n'avait rien épargné pour le séduire. Plus clairvoyante que son ministre, Mahe-Thérèse blâmait instinctivement cette mesure inique et appréhendait le voisinage de la Russie. Sur l'acte même où elle apposait sa signature, an nom de la Irés-sainle et indivisible Trinité, selon sa formule habituelle, l'impératrice écrivait la protestation suivante :
(( Je ratifie le traité, puisque tant d'iiommcs supérieurs et savants le désirent, mais quand je serai morte depuis longtemps, on verra les conséquences d'une usurpation qui blesse tous les principes regardés comme Justes et sacrés. »
Dans la copie de l'acte que devait garder le pi incc de Kau-
m HISTOIRE SECRÈTË DU GOUVERNEMENT AUTRICHIEN.
nitz, elle avait glissé entre les fenilIeSy sur un morceau de
papier, cette note remarquable :
« Lorsque toutes mes provinces étaient assaillies à la fois et que je ne savais plus où reposer ma téte, j'avais pour me soutenir le témoignage de ma conscience et l'aide de Dieu. Ici, quelle différence! Non-seulement le droit public de l'Europe crie vengeance contre nous, mais nous sommes en guerre avec la raison, avec l'équité. Jamais, je l'avoue, je n'ai ressenti un pareil malaise, et j'ai honte de me faire voir. Songez, prince, quel exemple nous allons donner au monde, si, pour un misérable morceau de la Pologne, peut-être de k Moldavie et de la Talachie, nous compromettons notre honneur et sacrifions l'estime de l'univers ! Je m'aperçois bien que je suis seule, que l'âge m'a enlevé ma résolution : aussi, je laisse aller les choses, mais ce n'est pas sans un profond chagrin. »
Tout en donnant sa signature, l'impéralrice pleurait avec la comtesse polonaise Wielopolska, jeune héroïne qui mit fin à ses jours quand l'œuvre d'iniquité fut accomplie.
Le chancelier, par la suite, reconnut son erreur; il forma un plan pour la restauration de la Pologne, dont il voulait rendre le trône héréditaire sous un prince de la maison de Saxe, n était trop tard : ni la Russie ni la Prusse ne consentirent à lâcher leur proie.
CHAPITBE m
■ilABUSSSlIBRT DB Ik Wmktm GliRMULB EN ÂVTfilOIB; LE GOMOBAAT. BFIBT mO^IL tWmm DARS TOOTB VàUXMASKB,
A la mort de Marie-Thérèse, à Tavénement définitif de
l'empereur Joseph II, presque annulé jusqu'alors par sa mère, conamence une nouvelle époque dans l'histoire d'Autriche. Les idées françaises montent sur le tréne, essayent de régénérer la monarchie; mais partout elles soulèvent une formidable opposition. Avant de mourir, le messie couronné voit ses meilleurs projets échouer l'un après l'autre, éprouve l'amère douleur de révoquer lui-même ses plus salutaires ordonnances. Léopold II maintientencore un certain nombre de ses rérormos, mais il cesse de vivre en 1792, et alors, avec le chancelier Thugut, avec l'empereur François 11, l'ancienne politique ceint de nouveau la couronne, exerce de nouveau sa détestable influence. Les jésuites, chassés de l'empire, avaient laissé derrière eux leur système : il continua de gouverner en leur absence les populations qu'il avait abruties, les hautes classes qu'il avait démoralisées. Quand l'ordre sortit du tombeau, dans les premières années de notre siècle, il put s'enorgueillir de voir son œuvre encore
debout. Il ne s'agissait plus que d en reprendre possession, de s'installer comme autrefois au milieu de ce monument, où régnaient toujours la peur, l'ignorance, la misère, la bigoterie et ridioiisme ; où ils pouvaient leti ouver sur les dalles les traces du sang qu'ils avaient répandu. Ils ne négligèrent) ils ne dédaignèrent aucun moyen pour y parvenir, comme on se le figure sans peine. Et leurs efforts ont été couronnés de succès. Ils dominent, à l'heure qu'il est, le gouvernement autrichien, ils lui ont fait accepter le pacte religieux de 1855, et maintenant ils poussent F Autriche contre le Piémont, parce que la Sardaigne les a bannis, le 25 aoùl i8i8, et a confisqué tous leurs immeubles'.
Il entrait dans mon dessein de raconter cette série d'évé* nements curieux et tragiques, de suivre pas à pas la cour de Vienne, depuis 1780 jusqu'en 1850. Mais les travaux: historiques ne s'improvisent point : il faut déjà un temps considérable pour lire les documents et pour les méditer. Mon Histoire de la politique autrichieme de}nùs Marie-Thérèse^ publiée il y a cinq mois, raconte en détail les nobles elibi ts par lesquels Joseph 11 et Léopoid essayéient de régénérer les peuples qu'ils gouvernaient, en deçà comme au delà des Alpes ; mon Histoire de V Autriche et de ses possessions en Italie au dix-iieuvième siècle ^ à laquelle je travaille, peindra i'ineptô et sanglante réaction qui a triomphé depuis leur mort. Qu'il me suffise actuellement d'offrir au lecteur une étude sur le concordat, sur la famille impériale et sur les projets de T Au triche
Le concordat autrichien, signé le 18 août, promulgué le 5 novembre 1855, a eu pour première conséquence de réveiller en Allemagne les passions théologiques. Le pays de
* Voyez le Mariifeslo tlu Pape, lancé contre le Piéinont en 1855.
* Nous reproduisons ces chapitres tels qu'ils ont paru dans le Siècle : les rvcueaienU sont n pré* de nous qu*il serait inutile de ehanger le temps du verbe.
Jean Uuss, de Luther et de Mélanchthon, a été troublé de nouveau oomme par l'approche et le début d'un orage, dont on ne peut ni prévoir la fin ni mesurer la violence. Les luthé*
riens, les calvinistf^s, les sectes nombreuses sorties de la Aéforme, expriment toutes leur anxiété. On ouvre les fenêtres, on se tient sur le seuil des portes, et Ton regarde les nuages sombres qui défilent dans le ciel avec des bruits sourds entremêlés d'éclairs. Les souvenirs effroyables de la guerre de Trente Ans se raniment dans toutes les mémoires : a Que va-t-il advenir? se demande-t-on d'une voix triste. Un autre WallLiislcin , un autre Tillv, un autre Ferdinand 11 vont-ils saccager l'Allemagne; vont-ils, comme leurs prédécesseurs, foire reculer d'un siècle et demi la civilisation? »
Le concordat autrichien est, en effet, l'acte de soumission le plus humble, Thommage le plus illimité que le saintsiége ait encore obtenu d'un pouvoir temporel. Depuis le dur hiver de 4077, où le Rhin demeura gelé du mais de novembre au mois d'avril, et où 1 empereur lleni i IV passa trois jours, nu-pieds, en chemise, sans prendre de nourriture, dans la cour du château de Ganossa, implorant son pardon du fanatique Grégoire VII, le monde n'a rien vu de semblable ni même d'analogue. Les partisans du concordat n'essayent point d'en cacher, d'en atténuer l'extrême importance. J'ai li, sous les yeux, une brochure publiée à Vienne sans nom d'auteur, et qui a toute l'apparence d'une pièce oiBcielle; on y trouve ces phrases remarquables : a D'amples concordats, touchant à des questions de principes, ont réglé, en 4851, les afl^ires spirituelles de l'Espagne et de la Toscane; mais la convention autrichienne du 18 août dernier a une bien autre importance et est vraiment unique dans son espèce; elle annule complètement les prétentions du pouvoir temporel, suscitées en Allemagne par l'exemple
de l'Église gallicane, et rend au catholicisme ses droits primitifs, depuis longtemps violés ^ »
Le début de cette brochure ne paraîtra pas moins curieui hors de TAutriche :
« Le concordat est un acte qui marquera dans l'histoire de notre empire. L'empereur et le pape se félicitent également de ravoir signé : il substitue «ne paix définitive à un long et fflcheuY malentendu.
« L'empereur a lieu de se réjouir : il a fait un acte de magnanime équité, dont le souvenir sera pour lui comme une glorieuse couronne jusque chez nos derniers neveux, et le placera entre Constantin et Gharlemagne, illustres dans l'histoire à cause de leur généiosité envers l'Église orthodoxe, source réelle de toute leur grandeur (worin wesentlkh ikre gan%e Gmêse wunelt). Le souverain pontife a également lieu d'être content : il doit espérer que, de cette nouvelle semence, nailra et fleurira un meilleur avenir pour l'Autriche. Ce que Pie Yl tâcha d'obtenir dans un mémorable et difficile voyage, la grâce du del vient de raccorder à Pie IX. Si le concordat de 1448 avait été aussi radical, la prétendue Réforme, avec ses effroyables perturbations et ses sanglants résultats, n'eût peut-être pas agité le monde. »
Voilà certes une dédaration des plus significatives. Un pacte que Ton juge asse« fort pour avoir pu comprimer, au seizième siècle, l'immense révolution du protestantisme, s'il avait été conclu avant cette époque, a nécessairement une valeur et une portée considérables : rhistorien, Thomme d'État, doivent l'examiner de près. Quant aux ultramontains, aux vrais croyants, nous dit l'auteur anonyme, ils 1 accueillent avec un sentiment de triomphe et avec des ctis de joie.
n exdte chez leurs adversaires, et même chez un bon nom-
*■ Studien ueber dos œHreiefUsdie CeHmëat; Wtea, 1856, page 41.
bre de prêtres orthodoxes, une émotion bien différente. Sur le sol de l'empire, dans le reste de rAUemagnc, dans toute rSarope caliiniste et luthérienne» en Suisse, dans le Piémont, une clameur inquiète s*est éle\ée, pareille aux avertissements des sentinelles sur les bastions d'une place investie. Les uns n'ont pu iroir sans trouble et sans indignation cet àbêfisiement de la couronne^ cette vohntaire abdico' lion de la souveraineté impériale ^ ; les autres déplorent la nouvelle puissance dont elle arme les jésuites, dominateurs séculaires d'un peuple malheureux; d'autres encore regrettent que l'empire se soit aliéné pour jamais les sympathies de l'Allemagne luthérienne. Le gouvernement, disent ceuxci, a perdu toute indépendance politique et ne sera désormais que le feudataire du saint-siége; bien mieui, répondent ceux-là, il fléchit le genou devant la France, dont le pape reçoit les ordres et subit rinlUicTice souveraine, car il lui doit le rétablissement du trône pontiûcal. Certains publidstes, au contraire, jugent cette grave mesure un acte d'hostilité secrète envers nous, de si étonnantes concessions devant lier et enchaîner Rome aux intérêts de l'Aulriche. Plusieurs feuilles la considèrent comme une ligue entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, formée dans le but d'appessfntir le joug qui opprime la nation. Les patriotes suisses en redoutent pour leur pays les effets indirects. h'Opmane (de Turin) a été jusqu'à dire que l'empereiur d'Autriche n'aurait point la fiiiblesse d'exécuter une pareille convention. Bref, tous les hommes éclairés jettent le cri d'alarme, pendant que les feuilles ullramontaines, Wniverê et Id Journal de Bruxelles, entre autres, allument des feux de joie €A dansent alentour, comme .les-Huron» ' autour des bûchers où allaient périr leurs ennemis. '
* Nou» Dous MrTona id des temH» mdnies par tet^pieb lo gouvernement aulrt^ «bien coittUlto l'effet produit sur les dissidents.
592 UISTOIRË SfiCRÈTË
Mais les récriminations les plus vives sont celles que font entendre les Prussiens. Le concordat leur semble un piège tendu au protestantisme, une basse-fosse où il doit périr, au moins dans les listes domaines de Tempereur François- Joseph. On n'y trouve pas un mot concernant les luthériens et les autres sectes réformées, nulle stipulation en leur faveur. Un tel silence est du plus mauvais augure. Le pacte du 18 août ajoute donc un prindpe de discorde à ceux qui animaient déjà Tun contre l'autre les deux grands États germaniques.
En Autriche même, les plaintes ne manquât pas. Un bon nombre d'individus, soit laïques, soit ecclésiastiques, restent fidèles aux maximes de l'Église gallicane, introduites dans le pays par Joseph U, et répandues dans l'Allemagne du nord depuis vingt ans lorsqu'il monta sur le trône. Nicolas de Hontheim , vicaire général de l'archevêque de Trêves, fit paraître, en 170Ô, un ouvrage intitulé: Justini Fehronn de Statu Ecdesix et legithna potestate Romani ponHfUis^ Uber singularisa c'est-à-dire : « De l'état de TÈgUse et de l'autorité légitime du pontife romain, en un seul livre, par Justinus Febronius. » Febronius, comme on le voit, était un pseudonyme que prenait le pîeui auteur. Il a servi à dénommer ses partisans, que l'on appelle en Allemagne les Fébroniens. Son système a pour base les principes formulés par Bossuet ; l*" Indépendance complète des souverains dans les af&ires temporelles ; les chefe de TËglise ne peuvent les déposer, soit directement, soit indirectement, ni dispenser leurs sujets de l'obéissance ; 2° autorité suprême des conciles, promulguée à celui de Constance, dont les décrets ont été approuvés par le saint-siége lui-même, observés dans leur esprit à toutes les époques par l'Église gallicane : or ces décrets portent expressément que si le pape ou toute autre personne refuse de se soumettre aux décisions des conciles, on doit leur
wjliyer une pénitence proportionnée à leur euiélementy et les fmnir cmme Us le méritent ^ m sorte que l'on recoure^ s il est nécessaire^ aux autres voies de droit; 5*^ quoique le pape exerce l'influence principale dans les questions de foi, et que ses décrets s'adressent à l'ensemble des fidèles, son jugement n'est pas infaillible, s'il ne s'appuie sur le consente^ ment de TÉglise tout entière; 4** Tautorité apostolique ne peut enfreindre les lois inspirées par l'espi it de Dieu et consacrées par le respect général des hommes; les principes, les coutumes et les institutions établies dans les royaumes, dans les Églises particulières, doivent rester inébranlables.
Telles furent les déclarations des prélats français en 1082. C'était une révolution démocratique au sein de l'Église. Le pontife romain perdait son autorité absolue, se trouvait repoussé du monde temporel dans le monde religieux, et là, on organisait contre lui une espèce de suffrage universel. Le privilège de faire el de publier les lois fondamentales lui était enlevé; quand le corps ecclésiastique avait besoin de statuts nouveaux, une assemblée constituante pouvait seule les voter. Le pape leur refusait-il obéissance, on était en droit de le punir. Le clergé, si hostile en^politique à la démocratie, la jugeait donc bonne et profitable dans le sein de l'Église; rarislocratie des prélats el le peuple des clercs inférieurs se soulevaient contre leur chef, contre leur monarque tonsuré. En vertu de principes républicains, ils se partageaient son autorité suprême. A voir le réle que Bossuet joua pendant cette lutte, croirait-on qu'il fût si humble el si servile en face de Louis XIV? C'était pour affranchir le roi, pour augmenter ses privilèges, qu'il se montrait ennemi du pouvoir absolu dans le domaine ecclésiatique, réformait la constitution de Grégoire VII, renversait du trône pontifical la théorie du droit divin, et lui substituait le consentement universel.
m HISTOIRE SECRÈTE •
La doctrine gallicane obtint donc l'assentiment de Febronius, qui la développa et la fortifia de plusieurs maximes nouvelles : il détruisait, ou peu s'en faut, la juridiction des papes, leur droit du châtiment; conférait à Tautoritè dvile la direction et la surveillance des séminaires, l'investiture des dignités pastorales, et, autant que possible, Tadministration des biens ecclésiastiques. Les protestants accueillirent avec faveur un système qui rapprochait le catholicisme de leurs idées. Les princes-archevêques de Mayence, de Trêves, de Cologne, tous trois électeurs du saint-empire, et l'archevêque de Salzbourg le trouvèrent aussi à leur gré, parce qu'il les affranchissait de la suprématie romaine. Pendant l'année 1786, ils eurent à Ems une conférence, oîi ils l'adoptèrent définitivement et résolurent de le mettre en pratique.
Depuis quelques années déjà, il remuait toute TAutriche. A peine monté sur le trône, en 1780, l'empereur Joseph II, ce missionnaire couronné de la philosophie française, voulut appliquer les maximes proclamées chez nous parles penseurs du dix-huitième siècle. Il publia son édit de tolé* rance, qui établissait la parfaite égalité des cultes. Les protestants, jusque-là persécutés, eurent le droit de pratiquer publiquem^t leur religion : le monarque leur fit même élever des temples. Les juifs furent déclarés admissibles à tous les emplois. Pour les callioliques, on les sépara autant que possible de la cour de Rome, en donnant force de loi aux j^ncipes du fébrankmei ou, si Ton veut, de TÉglise gallicane. Les évéqueâ obtinrent Pautorisation d'accorder les dispenses (jue l'on demandait jusque-là au siège apostolique. Les bulles ambitieuses qui commencent par ces mots : Incma Damini et VnigenituSt furent annulées. L'empereur ferma sept cents monastères et employa leurs revenus au proilt du clergé séculier, imposa aux nonnes des travaux
DU GODYERNIMENT AUTRICHIEN. 39d
charitables, défendit le commerce des indulgences, des amulettes et des prières. Le nombre des ecclésiastiques, pendant son règne, fut réduit de trente-six mille. Ënfin, il raya du bréviaire Tmison adressée à Grégoire VII, qui rappelait, depuis si longtemps, rhumiliation de Henri iV.
Tant d'innovations, effectuées aussitôt que décrétées, troublèrent profondément la cour romaine. Le pape écrivit lettre sur lettre à l'empereur : ses remontrances ne produi* sirent aucun effet. Pie VI prit alors la résolution de partir pour Vienne, d'aller personnellement conférer avec le disciple révolutionnaire de la France. La démarche de Henri IV et la scène de Canossa eurent leur contre-partie : au onzième siècle, le pouvoir temporel avait courbé la tôle devant l'insolence du pouvoir clérical ; c'était maintenant l'Église qui comparaissait devant le trdne de l'empereur, lui soumettait une requête et sollicitait ses bonnes grâces.
Joseph II, comme Grégoire VII, se montra inexorable. Le pape fut l'eçu avec des marques de déférence, avec la politesse des temps modernes, mais n'obtint pas de concessions^ L'oeuvre du monarque philosophe resta debout; ni l'invasion française, ni le congrès de Vienne, ni les trente-trois années qui suivirent ne l'ont ébranlée. Elle forma le code ecclésiastique de l'empire jusqu'à l'année 1849. Le 25 avril 4850 seulement, un rescrit du prince actuel y porta une première atteinte i le pacte nouveau l'a détruite de fond en comble.
Mais après soixante-dix ans d'existence, une institution ne disparaît pas tout à coup sans laisser de traces. Le fébro-
nisme ou \e joséphisme^ comme on l'appelle encore, a donc dans les États autrichiens un grand nombre de partisans, qui blâment le concordat. I^e gouvernement ne peut dédaigner leurs objections, car elles s'appuient sur des principes respectables et déjà sanctionnés pai' l'usage. Il leur
fait répondre en attaquant l'Église gallicane cl les tendances religieuses des Bourbons. Cette polémique, avouons-le, est conduite avec beaueoup d'intelligence et d'adresse; elle compose le fond des brochures et des articles de journaux publiés sur les bords du Danube. La France, qui ne s'en doute pas, sert de but aux ultramontains allemands.
Le clergé secondaire n'a pu lire sans inquiétude le traité conclu avec le siège apostolique. 11 garantit au clergé supérieur toutes sortes de droits cl de privilèges, mais ne renferme aucune stipulation en faveur des simples ecclésiastiques, ne leur laisse aucun refoge contre l'oppression et Farbitraire. Leurs chefs peuvent les appeler à des fonctions lucratives, ou les révoquer, les punir, les entcrmer, suivant leur caprice. L'article H est ainsi conçu : « 1^ évéques auront toute liberté d'infliger les peines désignées par les sacrés canons, ou autres qnilsjuyerout convenables^ aux clercs qui ne porteraient pas un costume ecclésiastique décent, conforme à leur ordre ou à leur dignité, ou qui, d'unB manière quelconque, mériteraient le blâme, et de les incarcérer dans des monastères, séminaires ou édilîces spéciaux. » C'est rorganisation du despotisme épiscopal. Nul recours, nul appel en cas d'abus et d'injustice. Les victimes n'auront qu'à baisser la téte et à souffrir en silence.
Un certain nombre d'hommes politiques forment une dernière classe de mécontents. Parmi eux se trouve M. de Bruck, le ministre des finances. Les |HY>digieuses concessions ftiites au gouvernement pontifical les remplissent de crainte. Le concordat leur semble gros d'orages, et la cour de Vienne dominée par une illusion fatale. L'empereur, suivant eux, a constitué dans ses États une puissance qui étouffera bientôt la sienne, ou lui disputera du moins la suprématie. Des luttes prochaines sont inévitables. Quelles graves perturbations peuvent sortir d'un pareil conflit 1 Dès le mois d*avril
ou GOUVERISEMEiNT AUTlUGUiEN. 397
1856, les premiers coups de tonnerre grondaient à Thorizon.
Un synode fut convoque par l'empereur, qui voulait y foire présider l'archevêque de Vienne ; Pie IX convoqua ce même synode, sans mentionner la circulaire ministérielle, et prétendit y donner la haute main au nonce apostolique. L*archcvôque Olhmar ne devait y paraître que comme membre de l'Église. On trouva un subterfuge pour aplanir le ditlérend, mais la guerre n'en était pas moins commencée.
Nous passons sous silence le trouble apporté dans l'instruction publi(juc, dans la librairie, dans les unions projetées par les familles et subordonnées maintenant aux décisions des évéques. A l'inquiétude générale se mêlent une foule d'inquiétudes et de griefs particuliers.
Le gouvernement autrichien ne dédaigne ni les objections ni les plaintes, comme on serait tenté de le croire. 1] y répond, au contraire, dans des articles, dans des brochures soigneusement élaborés. Ces opuscules révèlent toute la portée du concordat, expliquent les intentions de l'Autriche, font connaître ses espérances et ses projets. On ne peut les étudier avec trop d'attention. Ils prouvent que le pacte récent est un des phénomènes intellectuels et politiques les plus graves, les plus curieux de notre époque.
Oigitized