‹ Histoire secrète du gouvernement autrichienChapitre 5 sur 33 · HISTOIRE S£CRÊT · texte numérisé non relu

HISTOIRE S£CRÊT

pays. Toute la noblesse, à la tête de laquelle se trouvait la

famille du futur chancelier Kaunilz, perdit ses biens et dut aller vivre sur la terre étrangère. C'était dans la maison dTlricdeKaunitz,àBrùnn, que Frédéric Y avait été acclamé roi ; une sentence capitale fut rendue contre son fils, Hiais l'empereur lui accorda sa grâce. « Quand môme il y aurait parmi vous des ianoconts, disait la noire milice de saint Ignace, ils n*en seraient pas moins punissables, ayant au front la tache originelle de l'hérésie et sur la conscience la possession d'nnctrop grande fortune. »

La partie la plus ricbei la plus active delà population fut ainsi exterminée ou mise en fuite, llormayr, conservateur des archives de Vienne pendant vingt-cinq ans, a dressé une liste effrayante, où l'on voit figurer parmi les bannis les chefs de toutes les principales familles Un célèbre historien du temps, Paul Stransky, chassé de Leitmeritz avec une brutalité ferouche, se sauva dans le nord de TAllemagne, puis en Hollande, oij il écrivit un livre pour dépeindre les souffrances de ses compatriotes. Le fameux Comenius, après avoir vu saccager ses biens, détruire sa vaste bibliothèque, et, douleur plus grande encore ! brûler ses manuscrits, trouva un refuge en Pologne ; il publia un travail philologique bien connu des érudits et intitulé : Janua linguanm. En Angleterre, il fit paraître son Orbis pietuSy qui sert encore de modèle à des compositions analogues *. Quand il mourut octogénaire à Amsterdam, il avait passé cinquante ans hors de son pays. Les exilés peuplèrent la Hongrie supérieure, qui ne fut jamais si florissante, les magnats de ces cantons les ayant reçus avec une généreuse hospitalité. La Pologne fut encore un lieu d*adle pour les proscrits; la famille Radiîvillct le

* laschenbuch fwr die vaterUeuditctie Getchiciite, Jahrgang 1830. H Câiler vient justement de publier un livre de cette espèce: Neuer Orbu fichu fàtéieJugmi, naOïComenitts.

palatin de Belcz leur témoignèrent le plus noble intérêt. Le Danemark, l'Angleterre, la Hollande ne les accueillirent pas moins chaleureusemoit. (]omme nos calvinistes après la révocation de Tédit de Nantes, les réformés bohèmes et moraves semèrent toute l'Europe de leurs groupes fugitifs. Le duc de Brieg en Silésie, le margrave d'Anspach et de Bayreatb, Tèlecteur de Saxe, leur ouvrirent leurs États. Us enrichirent de leur industrieuse activité non-seulement la Hongrie, comme nous le disions tout à l'heure, mais la Poméramie elle Brandebourg. Un certain nombre changèrent même de continent; ils allèrent en Asie, en Amérique, chercher la liberté de conscience. On trouve au delà des mer quelques villes qui portent les mômes noms que les villes bohèmes et moraves, Fulnek, Prerau, HeiTenhut : c'étaient des souvenirs de la patrie que les malheureux transportaieiît dans le désert.

Ces souvenirs fureni, pour beaucoup d'entre eux, une cause de douleurs nouvelles et un arrêt de mort. Les armées suédoises et saxonnes pénétrèrent plusieurs fois au cœur de la Bohème, pendant la guerre de Trente Ans. Ainsi la victoire d'Iankau, remportée par le vaillant Torstenson sur les bandes impériales, lui livra cette terre ensanglantée. Chaque fois, de nombreux bannis accouraient pour revoir leur sol natal, les châteaux de leurs aïeux où se prélaS" saient des familles étrangères, le ciel qui avait éclairé leur en&nce, les campagnes ou s'était passée leur jeunesse. Chaque fois, Itô revers de leurs protecteurs les faisaient tomber eiitre les mains des jésuites ; ils mouraient dans les tortures, ils languissaient dans les cachots, victimes de leur in. domptable espérance, de leur foi aux représailles de l'éternelle justice.

Les plus avisés seulement, les. plus flegmatiques, se tenaient sur leurs gardes. L'Empereur fit offrir sa ^lùce à

Frédéric de Roggendorf, ex-gouTerneur d'une province autrichienne, s'il voulait mîvcnir dans son pays. — Quelle giàcc? demanda-t-il. Est-ce la grâce accordée aux nobles de la Bohème : la mort par la haehe? A ceux de Moravie : une prison perpétuelle? A ceux d'Autriche : la confiscation de tous leurs biens?

Traitant de cette manière les personnages les plus considérables, on épargnait enom moins les Itourgeois, les ouvriers et les paysans. Les moyens employés contre ces mal- Iieureux étaient de véritables outrages à la nature humaine. Ainsi, Ton conduisait les villageois, leurs femmes et leurs enfamts à la messe en lançant sur eux des bouledogues, en les lâchant avec des fouets de piqueur. Non-seulement on exigeait d'eux une abjuration formelle et publique, mais on les forçait à cracher sur le calice, symbole de leur croyance, et à le fouler aux pieds. Beaucoup de seigneurs apostats, comme Mittrowsky, Guillaume Klenau, Slavata et Martinitz, emprisonnaient, torturaient leurs vassaux, les rouaient de coups, soit avec des bâtons, soit avec le plat de leurs sabres, pour les faire agenouiller devant le saint^sacrement, ou suivre les processions. Ceux qui refîisai^t de communier sous une seule espèce, on les contraignait d'ouvrir la bouche, en leur frappant la tôte, les épaules, les joues et les dents, de telle sorte que leur visage était inondé de sang et de larmes, puis on leur introduisait l'hostie au bout d'un pistolet, au bout d'une escopelte, ce qui prouvait indubitablement la présence réelle, et les infortunés, en dépit de leurs bourreaux, communiaient sous les deux espèces, puisqu'ils buvaient leur sang lorsqu'ils mangeaient le pain eucharis^ tique ^ In noble, appelé Kinko Czernohorsky, et bien digne

* Hormayr, Taschenbuch fur die vaterlxndisclic Ge^hichtr, année 1850.— Un livre de l'épo^^ue, public en lGi7, donne let déUôb les plus précis : t Koik

de porter ce nom barbare, entra à clieval dans l'église de Kerxzin, galopa vers Tautel, saisit la coupe- pleine du irin eoiisacré, puis wsa le liquide dans la bouche de sa monture, en s'écriant: — Mon cheval yous vaut bien; il est comme vous utraquiste*. — Après cette insolente parole, il tomba Tépée à la main sur les fidèles, en blessa un grand nombre, en tua plusieurs^ et en traîna quelques-uns hors de l'église comme des prisonniers de guerre.

Quand les menaces, les coups, les spoliations, les tortures ne suffisaient pas pour convertir les hétérodoxes, on les attaquait par le plus noble et le plus profond des sentiments humains : on prenait leurs enfants, on les martyrisait sous leurs yeux, aiui de dompter leur résistance et d'accabler leur eourage. Les parents ne pouvaient sans fléchir voir tenaillei', mutiler leursfils et leurs filles. Un prêtre leur éUctait alors la formule d'abjuration. Deux officiers, dans une de ces expéditions iéroces, saisirent un eniant nu et, le tenant chacun par un pied, le partagèrent avec leurs sabres, puis offrirent au père, à la mère, les mdtiés sanglantes. « Le YOÎIà sous les deux espèces, » dirent-ils d'un air jovial et comme charmés de leur plaisanterie

Qu'on se figure le sort des prêtres dissidents au milieu d'une telle persécution! Ils étaient livrés sans défense à la bestialité des troupes. Les soldats entrèrent diez le curé de Bistritz, vieillard de soixante-dix ans, que la maladie tenait couché, pillèrent sa maison, puis le fusillèrent dans son lit , le prédicateur Paul Moller Ait tué d'une balle pendant qu'il

« nullis reluclantibus, hoslia, pislolelis, sclopciis, inler verbera capilis, humea rorum, genarum, dentium pcrcussiones, in onv, copioso sanguine ac laclnymis « stillanlia, vi inlrusa, nimirum reali pncscntià, et concomitantiâ sanguinis, t eouesta timal et bmsta fiiit. » CmHderatio eausanm bellif p. 91.

* On Bonraiait ainn les hnsaites, du mot latin ntnqiie, pm qu'ilf omnniiniaient sous les deux espèces,

* Uormajr, Taschenlnick fUr die vaterixndische GetMkU; Jahrgang 1896.

Diyilizea by GoOglc

était en chaire ; on poignarda, on évcntra chez lui le ministre Capito. Certains ecclésiastiques mouraient d'une mort plus lente et plus affreuse : les soudards entassaient leurs livres, leurs manuscrits, les suspendaient au-dessus et y mettaient le feu. Ils en rôtirent d'autres sur des chai hons ou devant un brasier, comme Laurent Kurzius, Jean Bereneck, Moses, Anteoœnius, pour leur extorquer de l'argent. Après avoir garrotté un prêtre du nom de Mareseh , ils violèrent devant lui ses deux filles, le lapidèrent ensuite, le percèrent de leurs lances, le hachèrent de leurs sabres. A d'autres ils tranchaient la main droite, puis la tète ; un certain nombre, comme Hathias Ulisky, fiirent coupés en quatre morceaux. Jean Buffler, attaché à un arbre, servit de cible aux protecteurs du dogme ultramonlain. Quand les soldats passaient près d'un ministre réformé» ils tiraient sur lui comme sur une béte feuve, et laissaient là son cadavre. Un édit parut enfin, qui ordonnait à tous les prêtres hussites de quitter la Bohème et la Moravie dans l'espace de huit jours. On réservait le même sort aux ecclésiastiques luthéïienSy mais on attendait un mommit fiitvoraUe, et l'on cherchait un prétexte pour ne pas scandaliser l'électeur de Saxe.

Les morts eux-mêmes n'étaient pas tranquilles dans leurs tombeaux. Les restes du glorieux Jean Ziska, de l'éloquent • Rodcyczana furent arrachés de leurs sépulcres et dispersés sur la terre comme des immondices. Aucun prêtre hétérodoxe, aucun hussite, ne put désormais être enseveli avec les honneurs funèbres.

«( Ces mesures ne doivent ni vous surprendre ni vous irriter, » allaient partout prêchant les jésuites : « nous ne travaillons que pour votre bien. Les hérétiques sont comme des enfants ou comme des malades en proie à la fièvre chaude, dont on éloigne tous les objets avec lesquels ils pour-

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raient se blesser. Faul-il leur enlever un couteau, une rapière, on les cajole, on les gagne par des promesses que l'on ne \6iit point tenir. Fèlidtei-vous donc de ce que Ton vient an secours de vos pauwes âmes, et témoignez votre grati> lude à TEmpereur, soutenez-le de tous vos biens, secondez-le de tous vos eûbrts. Si le dogme catholique pouvait renfermer quelque erreur, si Ton pense courir des dangers en l'embrassant, eh bienl nous prenons tout sur notre conscience : nos àiiiL s répondront de nos paroles. » Des motifs si pieux autorisaient les plus violents procédés; on établit, en conséquence, une véritable inquisition, nommée la Contre-Réforme, que l'on arma de pouvoirs illimités, dont les jugements étaient sans appel, et que dirigeait l'archevêque de Prague.

Il semble que nous ayons atteint les dernières limites de l'hypocrisie et de l'horreur, que nous ne puissions nen ajouter:ce qui nous reste à dire est pourtant plus eflroyable encore. Pendant deux siècles, le gouvernement autrichien a défendu d écrire sur ces matières, a tenu fermées les archives devienne. Le courage d'Hormayr, la Révolution de 1848, Fadresse de qudques savants, k gauche servilité des panégyristes, l'ignorance probable du jeune Empereur, ont enfin ouvert la sinistre calacombe : il en sort des milliers de fantémes accusateurs. Il est temps de les nommer, de faire connais leur histoire. Je dresse, sans doute, un affreux inventaire, mais il le faut : il faut que l'humanité sache ce que lui a coûté le droit de libre examen, ce droit sans lequel les garanties politiques, les lois civiles, ne préservent ni de k persécution, ni de la ruine, ni du bannissement, ni de Téchafaud ; car, en vertu de principes métaphysiques, on les viole toutes, et l'on fait rétrograder les nations vers la barbarie, sous prétexte de les ramener dans la bonne voie.

Implacable et astucieuse, la réaction avançait pas à pas, frappant l'une après l'autre les diverses dasses de citoyens.

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