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CHAPITRE XI

PREMIÈRE TENTATIVE DE RÉSISTANCE A l'oPPRESSION CLÉRICALE ! CHUTE DU PRINCE LOBKOWITZ. INSURRECTION DE LA HONGRIE. * .

Les jésuites cependant ne pouvaient toujours remporter des succès, toujours voir leur fortune s'épanouir sous un ciel sans nuages. Un premier essai de résistance au despotisme clérical ne tarda point à se produire. Le chef du ministère, le prince de Lobkowitz, nourri dans Tintrigue et dans les camps, se fatigua bientôt d'obéir à des maîtres en soutane. Nous l'avons durement qualifié : l'oppresseur des Hongrois ne mérite aucun ménagement. L'histoire n'a que des paroles amères, que des châtiments impitoyables pour quiconque provoque de tels malheurs. Mais ce n'était pas un traître de mélodrame, un sombre et taciturne personnage, comme Tétaient encore les malfaiteurs politiques du seizième siècle. Le prince de J-obkowitz représente le scélérat moderne. Ce nouvel acteur dans le drame historique ne porte point de sifflet au côtéj de pistolet à la ceinture, de plume noire à son chapeau, ne fronce pas les sourcils d'un air rébarbatif. Non, il a du linge blanc, des gants blancs ; il sourit aux dames, fait les honneurs

de sa maison; il aime le luxe, la musique, les ta* bleaux, les festins, les vers et les danses ; mais il n'a ni foi ni loi , ni pitié ni scrupules. Il vend aux enchères son opinion, comme une marchandise et un objet de trafic; les souffrances, le désespoir d' autrui le laissent impassible : pour un mince avantage, il sacrifierait des populations entières. On le voit toujours adorer la force ou Tastuce victorieuse, outrager et malmener les vaincus ; le succès et l'or sont ses idoles, l'ambition et la cupidité lui tiennent lieu de conscience. Il rédige des articles infâmes pour demander des proscriptions, et de ses mains ensanglantées va en recevoir le prix. Cet homme a une femme, des enfants ; il parle d'eux avec intérêt, avec affection, mais il les livrerait au plus offrant si la spéculation lui paraissait bonne. On admire son élégance, ses manières, la délicatesse de son goût. Son cœur est cependant un bagne où gisent pêle-mêle, dans une ombre infernale, les plus ignobles pensées.

Wenceslas-Eusèbe deLobkowitz était né en 1608, et appartenait à la branche cadette d'une ancienne famille bohème, dont la branche aînée, convertie au protestantisme et inébranlable dans sa croyance, avait été exterminée par Ferdinand II. Son père, ayant embrassé la cause du fanatisme orthodoxe, s'était élevé sur la ruine de sa patrie et sur la ruine des siens. En 1624, l'empereur lui donna le titre de prince. Eusèbe continua cette marche ascendante vers les honneurs, l'influence et la richesse. A l'âge de trentedeux ans, il présidait pour Ferdinand III la diète de Bohème. Son opulence devint extraordinaire, puis-

qu'il finit par posséder vingt-cinq millions de francs, somme prodigieuse pour Tépoque. En 1665, Léopold l'avait nommé majordome ou grand-mattre de la cour ; à ces fonctions, qui lui assuraient une pleine autorité dans le palais, il joignit, en 1670, celles de premier ministre, qui lui donnaient la haute main dans les affaires d'État. La honte du complot tramé contre l'indépendance de la Hongrie doit être partagée entre le prince et les renards de saint Ignace. Mais ces associés d'un caractère si différent ne pouvaient rester longtemps d'accord.

Lobkowitz aimait, comme nous l'avons dit, <ies bals et les festins, les aventures galantes, les libres manières et les jeux d'esprit. Les pharisiens de Loyola avaient importé en Autriche la morgue, la roideur, l'étiquette espagnoles. Les façons du prince scandalisaient leur gravité hypocrite. L'ingénieux diplomate témoignait une grande prédilection pour la France, pour les mœurs et la littérature françaises et conseillait de s'unir avec Louis XIV. Les sombres ^ moines abhorraient, au contraire, les sujets du grand roi, fomentaient la vieille haine de la maison d'Autriche envers sa race. L'antagonisme de ces deux pouvoirs politiques se manifesta même avant le succès de leur plans. Les jésuites auraient eu bientôt raison de leur adversaire ; mais le superstitieux monarque, dont il égayait la vie monotone et la somnolente apathie, le faisait demander à toute heure. La verve, les bons mots, le ton joyeux du ministre, raniinaient l'albinos impérial, vereaient un peu de chaleur dans son sang glacé comme celui des reptiles. Malheureuse-

j^eBt le général étjBlit né indiscret, sans retenue, et sa verve moqueuse n*épargnait personne. Il dit uq jour au marquis de Gremonville^ ambassadeur ' de France : « Nous n'avons pas un prince comme le vôtre , qui fait tout par lui-même ; l'empereur est une statue que Ton porte où Ton veut, que l'on déplace de nouveau quand on le désire. »

Une fois en lutte avec l'ordre astucieux^ Lôbkowitz ne \e ménagea guère. Les traits les plus acérés tom*baient commet grêle sur, les béats personnages. Sitôt qu'ils découvraient quelque point vulnérable, le ministre les perçait de coups. Tantôt c'était la confrérie eotière qui avait à souffrir de son humeur belliqueuse, ^tantôt c'était un de. ses membres. Il employait pour les ,harc.eler, non-seulement la parole, mais les arts dp dessin. Il faisait graver, répandre des caricatures ,qui dévoilaient leurs manèges apostoliques, leurs intrigues de cour, leur captations d'héritages, leurs qiégociations matrimoniales. Une mésaventure des révérends, pères défraya longtemps son esprit satiriq\je. Ayant embauché des soldats quelconques, ils a^v^idot essayé de surprendre le château de Riegersbourg, dans la Styrie inférieure, qu'ils réclamaient fr£^^duleusement comme leur propriété. Les mercenaires se glissent donc, pendant la nuit, vers la forteresse, oii le portier, corrompu par les jésuites, devait leur donner accès. Le gouverneur de la place ayait ^eurepseniient découvert le stratagème. Gomme |a jbapde sournoise approchait, le gardien perfide, attaché ^ la porte même du manoir, fut fouetté sans miséripQfj^e et. re^iplit le vallon de ses hurlements ;

quelques volées de canon ^ tirées au hasard dans les ténèbres, accompagnèrent ces notes lugubres. Il n'en fallut pas davantage pour disperser les héros de saint Ignace ; ils prirent la fuite à qui mieux mieux^ s'évi-* tant l'un Fautre et croyant trouver partout des ennemis. Une planche, que fit exécuter Lobkowitz, popularisa cette prouesse nocturne.

Le trésor impérial était toujours vide : les soldats ne pouvaient se nourrir qu'en pillant les provinces. Les jésuites n'en convoitaient pas moins tous les fonds que recevait Léopbld, et le monarque avait la faiblesse de leur donner sans mesure. Le ministre combattit plusieurs fois cette libéralité inopportune, déchira même des actes de donation, celui notamment qui octroyait à l'ordre espagnol le comté de Glatz, en Silésie, et leur remettait comme gage d'une somme promise la ville de Graetz, en Styrie. Les insatiables apôtres étant venus trouver le chef du cabinet et lui ayant demandé le parchemin officiel, il leur montra les lettres de J. N. R. J., placées au-dessus d'uir crucifix, et les interpréta de la manière suivante : Jam Nihil RépartaburU Jesuitœ^ c'est-à-dire, tes jésuites n'emporteront rien. Il avait poussé la malice jusqu'à écrire son testament, qu'il montrait à tout le monde. Cette pièce railleuse débutait sur un ton humble, contrit, lamentable, puis léguait aux révérends pères, en signe d'affection et de repentir, quatre-vingt-deux mille... — ici l'on arrivait au bas d'une page, et il fallait tourner le feuillet; le haut de la page suivante expliquait la donation du prince : — quatre-vingtdeux mille clous pour bâtir une nouvelle maison !

Quelle haine ces taquineries allumaient dans le cœur des prêtres ambitieux, on le devine aisément* C'était jouer avec des poisons que de narguer ainsi un ordre implacable, et le ministre devait tôt ou tard succomber. Une femme vint en aide à la sombre milice du Vatican. L'impératrice mourut au commencement dQ Tannée 1673. Quand il Mut la remplacer, Léopold eut le choix entre deux princesses, Claudia, du Tyrol, Éléonore de Neubourg. Lobkowitî jugea la dernière préférable ; mais ce fut l'autre qui obtint le diadème. L'ancien ministre Auersperg, ennemi mortel de son successeur, ne laissa point ignorer à la jeune impératrice les conseils du diplomate régnant. Ce fut le principe d'une aversion que les jésuites eurent soin d'entretenir, qu'une imprudence de Lobkowitz changea en profonde rancune. L'empereur avait témoigné secrètement des doutes à son médecin sur la chasteté de la princesse avant son mariage ; l'homme d'État inconsidéré alla partout ébruitant le scepticisme de Léopold, racontant les amours de la Tyrolienne et du comte Ferraris à Inspruck.

Le ressentiment d'une femme et la haine des jésuites, c'était plus que n'en pouvait supporter un seul homme. On fit croire au souverain qu'il était las Me son ministre. Une commission eut ordre de décider comment on le traiterait. Le 16 octobre 1674, elle délibéra toute la nuit et fut surprise par le jour. A dix heures du matin, comme le ministre sortait pour aller chez l'empereur, son carrosse fut enveloppé par un détachement de soldats, et le prince général Pio, capitaine des hallebardiers, lui déclara

aaûs plus de Géffémonie qiie toutes ses charges, que tous ses honneurs lui étaient retirés. Dès ce moment il fut gardé à vue dans son propre hôtel. Un décret impérial, que lui signifia le grand-chancelier, lui ordonnait de quitter la ville dans un délai de trois jours, lui assignait pour résidence son château de Raudnitz, en Bohême, aVecdéfense d'en sortir, d'y recevoir ou d'y expédier aucune lettre. Quant aux motifs de cette disgrâce, il ne devait point les demander ni chercher à les découvrir, sous peine de mort et de confiscation.

Le matin du troisième jour, comme il fie se pressait point de partir, on le mit dans une calèche découverte, autour de laquelle . chevauchaient trois escadrons de uhlans ; on lui fit traverser la ville, le pont du Danube, à la vue du peuple stupéfait, et on le mena, ainsi escorté, au château de Raudnitz. On y installa en même temps que lui une garde commandée par le comte de Martinitz, qui ne le laissa causer, entretenir de correspondance avec personne, qui ne laissa même aucun livre à sa disposition. Il fut bientôt oublié, pendant que les jésuites régnaient sur l'empire en maîtres absolus.

La verve railleuse du proscrit ne l'abandonna point dans son isolement. Il fit décorer la moitié d'une salle avec une pompe extraordinaire, pendant que l'o^ arrangeait l'autre moitié comme une pauvre cabane : la première lui retraçait, disait-il, sa grandeur passée ; la seconde, son infortune présente. Il écrivit sur les murailles une foule d'épigrammes contre les jésuites, d'aventures scandaleuses arrivées ^ux bons pères. Ces sarcasmes étaient-ils. dejeiur goût? Qa peut

en douter. Leurs ennemis, au surplus, ne vivaient pas longtemps. Le prince mourut après deux années d*incarcération; mais son âge permet de croire sa fin naturelle. Que nous importe, d'ailleurs? 11 avait sur la conscience les larmes de tout un peuple, lé sang de nombreuses victimes.

Cependant les proscrits, les fugitifs, devenaient chaque jour plus nombreux dans les montagnes de la Transylvanie. Par tous les vallons, par tous les défilés, par toutes les hauteurs, on voyait arriver des nobles, des ministres du saint Évangile, des ouvriers, des laboureurs, des femmes et des enfants, que l'oppression politique, l'insolence des troupes et la persécution religieuse chassaient de leur patrie. Les renseignements qu'ils apportaient avec^ffroi augmen* taient l'indignation de leurs coreligionnaires et leur désir de vengeance. Ils se comptaient, ils rêvaient une lutte acharnée où la valeur pourrait du moins punir le crime. Le souverain électif de la principauté, Michel Apaffy, était heureusement dévoué de cœur à la Réforme. Non-seulement les exilés vivaient sans inquiétude sous sa protection, mais il sympathisait avec leur colère et secondait tacitement leurs desseins. Il autorisa même un de ses grands feudataires, le comte de Kovar , Michel Teleky ( autre personnage que Tékéli), à lever des troupes pour renforcer les mécontents. Bientôt il paya une' solde aux bannis qui prenaient les armes. Le général Spantkau, chef des bandes impériales dans la Hongrie supérieure, écrivit au prince pour se plaindre, et sa lettre diflférait peu d'une déclaration de guerre. Soutenant la religion et la

cause de Thumanité, le vaïvode n'y prit pas garde; l'Autriche ne pouvait d'ailleurs le poursuivre dans ses abruptes montagnes, où une population belliqueuse vivait comme dans une forteresse inaccessible.

Dès le mois d'août 1672, les proscrits furent en état de tenir la campagne; le 29, sous la conduite de Petroczy et de trois autres capitaines, ils entrèrent en Hongrie par les hauteufs du comté de Marmaros et. pénétrèrent dans la province d'Ugocz au nombre de douze mille. Dès que la nouvelle de cette irruption parvint à Kaschau, le général autrichien et les gouverneurs des treize comtés mirent à prix les têtes des mécontents; on offrait deux thalers pour celle d'un simple soldat, mille pour celle des chefs ou de quelques seigneurs désignés nominativement; deux mille, si on livrait vivan.t un de ces personnages. Mais Tédit de proscription demeura sans effet; pas un homme ne fut tenté par le prix du meurtre, par la récompense <le la trahison.

Les proscrits se séparèrent en deux troupes, pour soulever sur différents points du territoire la population mécontente. Les uns marchèrent vers le Nord, les autres vers le Midi. Le pacha de Grosswardein amena aux derniers cinq cents spahis.Un grand nombre de bourgeois et de paysans s'armèrent avec enthousiasme. La division méridionale fut bientôt forte de quinze mille hommes ; elle rejoignit l'autre division en suivant les bords de THerned, et toute l'armée campa dans une plaine, sans beaucoup d'ordre et sans avoir un chef unique. Si les Hongrois n'avaient point commis cette déplorable faute, la domination autri-

chienne était anéantie du premier, coup dans les provinces magyares. Ils étaient à quatre lieues seulement de Kaschau (en français : Cassovie), et le généralissime impérial ne connaissait point leurs forces. Le 13 septembre, il envoya deux cents chevaux à la découverte, et les suivit avec deux raille hommes ; toute son armée venait derrière. L'avant-garde donna sur la gauche du camp hongrois; Petroczy la reçut, la mit en fuite et la pourchassa très-loin. Mais, dans leur course furieuse, les vainqueurs ne* tardèrent point à rencontrer le général Spantkau amenant toutes ses forces sur le champ de bataille.

Une lutte terrible s'engagea, où les proscrits montrèrent la fougue, l'impatiente ardeur d'un courage stimulé par le ressentiment. Au bout de trois heures néanmoins, ils commençaient à fléchir, lorsque les cris, les exhortations de leurs chefs, ranimèrent leur bravoure. Un héroïque effort changea l'aspect de la lutte : les Allemands fatigués reculent à leur tour. Mais Spantkau fait donner son arrière-garde, et les Magyars cèdent de nouveau. Jean Szaets, capitaine de brigands, qui s'était joint à eux, tente alors une diversion par l'aile gauche, se précipite sur les troupes impériales, les culbute avec une irrésistible fureur. Les Autrichiens ne se défendent plus; le carnage commence. Leur chef s'estima heureux de pouvoir échapper au massacre avec un petit groupe de cavaliers, dans l'ombre dn crépuscule (1).

Tel fut le premier engagement où les persécuteurs

(1) Fessier, Geschiohte der Ungem, t. IX, page 225.

et les persécutés se trouvèrent en présence. Kaschau serait tombée entre les mains des patriotes, leur victoire aurait eu pour eux les plus brillants résultats, s'ils avaient su en tirer avantage, et si le manque de direction suprême ne les avait aussitôt éparpillés. Ils ne tardèrent point à essuyer une défaite, puis la fortune se déclara pour eux de nouveau. Un grand nombre de villes, Bartfeld, Zeben, Saros, Eperies, Kœsmarkt, leur ouvrirent joyeusement leurs portes. L'insolence et la cruauté des soldats autrichiens poussaient dans les rangs des troupes nationales beaucoup de volontaires. Les impériaux traitaient aussi mal les populations amies que lés populations hostiles. Partout ils prenaient ce qui était à leur convenance, notamment les chevaux dans les écuries; on forçait les voituriers à transporter gratuitement les bagages pendant plusieurs jours de suite. Le même impôt était levé trois et quatre fois. Les soudards exigeaient la nourriture la plus délicate, et gaspillaient sans vergogne ces aliments coûteux. Les paroles les plus lîlessantes, les outrages les plus immérités accompagnaient d'ailleurs les extorsions. Quiconque voulait résister ou ne se hâtait point d'obéir, quiconque osait proférer le moindre murmure, recevait des coups, était menacé de mort. Les chefs militaires formaient des cours martiales, où ils jugeaient suivant leur bon plaisir. Les lansquenets allemands devinrent un objet d'universel effroi; pour intimider les enfants, pour obtenir d'eux le silence et arrêter leurs larmes, il suffisait de leur crier : « Voilà TAutrichien ! » Les causes premières de ces inaombraWes mal-

heurs, les agents tonsurés du pape, les jésuites surtout, n'étaient point ménagés par les proscrits et ne devaient pas l'être. En 1674, les Hongrois ayant capturé vingt-deux prêtres, orthodoxes, leur coupèrent d'abord les oreilles et le nez, puis les tuèrent à coups de sabre. En général cependant, ils se contentaient de bâtonner, de fustiger les pieux industriels, après quoi ils les chassaient du territoire que venait de conquérir leur bravoure. Leurs représailles n'égalaient donc point les barbaries commises envers les réformés et les prétendus rebelles. Les hommes qui combattent pour la justice, pour l'indépendance des nations, pour Tafifranchissement de Tesprit humain, pour l'abolition de la misère et de la servitude, ont presque toujours plus de douceur, de clémence et de charité que leurs adversaires. Les nobles maximes qu'ils invoquent, dont ils parent leurs drapeaux, modèrent même leur ressentiment. L'égoïsme, la cupidité, la suffisance, la haine de toute innovation qui inspirent leurs antagonistes, les rendent, au contraire, violents, férdfces, impitoyables comme la sottise et le crime. Le moment n'était pas loin où les jésuites allaient trouver une occasion de vengeance. Us la saisirent avec une fureur, ils en abusèrent avec une cruauté si grandes, ils inventèrent de si affreux supplices, que nous serons embarrassés pour les décrire, même après les hideuses scènes qu'il nous a fallu peindre.

Un puissant allié secourut bientôt les proscrits, fortifia leur courage et entretint leurs espérances. Absalon Lilienberg, tuteur du jeune comte Emerîô

Tékéli, homme habile dans toutes les négociations, influença en faveur des émigrés le piarquis de Béthune, ambassadeur de France auprès du roi de Pologne ; le marquis, à son tour, leur obtint la protection de Louis XIV et de Jean Sobieski. Un grand nombre d'émissaires et d'officiers français vinrent d'abord seconder les Magj'ars. Dès Tannée 1675, les troupes impériales en capturaient souvent parmi les généreux bannis et les traitaient comme des espions. Le comte de Dampierre tomba ainsi entre leurs mains. C'était un homme d'un aspect farouche, que la nature semblait avoir spécialement destiné à la guerre. Une épaisse barbe lui couvrait }a poitrine, et il avait tant de poils sur la figure qu'il paraissait plutôt un sauvage qu'un officier français. On le conduisit à Vienne, où on le mit à la torture ; il en supporta tous les degrés, tous les raffinements avec une héroïque intrépidité. .Lorsque son courage eut lassé les bourreaux, iliut emprisonné à Neustadt. On lui réservait sans doute de nouvelles épreuves. Mais il ouvrit avec ses dents les veines de set bras, et ne permit à aucun chirurgien de le panser. Cette mort stoïque fut une menace pour les Autrichiens, car elle leur annonça ce que pouvaient faire les Français et les Hongrois réunis.

Malheureusement , Louis XIV n'envoya point de troupes. Le marquis de Béthune expédiait seulement, par son ordre, du numéraire, des armes et des provisions. Les lansquenets de Léopold trouvaient fréquemment sur les prisonniers de l'argent français. La Pologne fournit aux patriotes des soldats.

Jean Sobieski ayant conclu la paix avec les Turcs, en 1676, laissa les officiers français recruter des milices dans ses Etats. Le capitaine normand Forval enrôla dé cette manière six mille hommes, payés par le roi de France, que l'on dirigea aussitôt vers la Transylvanie. Louis XIV solda en outre sept ou huit mille Magyars, et donna pour chef à ce corps d'armée Christophe Ballenduy, comte de Boham. Deux mille Transylvains le grossirent. La promesse faite par le prince qu'il soutiendrait invariablement les Hongrois, ne tes laisserait jamais manquer ni d'hommes n d'argent, attira de nombreux volontaires.

Louis XIV reçut en outre Gaspard Czandor, envoyé des Hongrois, comme l'ambassadeur d'une puissance régulière. Il fit frapper des médailles où il s'intitulait le libérateur de la Hongrie, continuant de la sorte la judicieuse politique suivie par Flrançois I", Henri IV et Richelieu, qui voulaient surtout abaisser la perfide maison d'Autriche.

Le premier acte du comte de Boham fut un succès. Ayant trompé par de faux avis le général Schmidt, il l'attira dans une embuscade avec quatre mille hommes, enveloppa cette troupe et en massacra la moitié. Le commandant eut toutes les peines du monde à s'enfuir, après avoir perdu son cheval ; il gagna la ville de Zathmar, escorté seulement de quelques légionnaires.

La victoire du comte de Boham transporta de fureur le général Kopp. Il chercha impatiemment le capitaine français, et les deux armées se trouvèrent bientôt en présence. Mais beaucoup de Hongrois,

enrôlés par force, marchaient à oontre-cœur dans les rangs des Autrichiens. Au moment où le chef réactionnaire croyait livrer bataille, quinze cents Magyars quittèrent ses lignes et, musique en lète, bannières au veot, s'allèrent placer en face des impériaux. Malgré sa rage, Kopp dut abandonner son projet et commencer devant Tennemi une retraite pénible et dangereuse. Il y perdit toute son amèregarde, dont le commandant resta entre ies mains des proscrits.

Une fds rentré à Kaschau, sa violence ne connut plus de bornes. U fit courir de village en village, dans les treize comtés hongrois, de sonïbres messagers, qui portaient une lame tachée de sang, une roue et un pal, avec une proclamation adressée aux magnats, gentilshommes, bourgeois et paysans, où on les menaçait d'employer ua de ces trois moy^as pour les mettre à mort, s'ils avaient la moindre relçi* tion publique ou secrète, par eux-a^èmes ou pasr leurs subordonnés, avec c^ voleurs., ces brigands, ces incendiaires de rebelles. Les patriotes Im répondirent énergiquement : « Puisque lu menaœs «les voleurs du gibet, les assassins du pal, commence doac par te faire pendre toi-même, ignoble scélérat, ou par te faire empaler sur un pieu, le loiBg d'-une route, pour que ton cadavre serve de leçon aux passants» » Cet avis n'était point de nature à calmer le général : aussi fit-il sur-le-cha^ap fermer «les portes de Gassovie, désarmer les bourgeois, emprisonner deux échevins, conduire au supplice six prisonniers de .guerre. Ces malheureux, quoique de ^ang noble., périrent

dans Jes tourments. L'un fut traîné à la queue d'un cheval , on lui enleva des lanières de peau, et on termina son supplice en le faisant rôtir tout vivant. Un second subit les mêmes tortures, après avoir eu d'abord la main droite coupée. La barbare invention du pal termina l'existence des quatre autres. Kopp envoya dans toute la Hongrie l'ordre de suivre son exemple. C'est par ces moyens, dignes des cannibales, que la maison d'Autriche voulait gagner le tcoeur des Magyars , introduire dans un royaume électif et constitutionnel le pouvoir absolu et héréditaire! Mais qui ne sait que l'ambition, forme prétentieuse de l'égoïsme, de l'amour-propre et de la cupidité, est une sorte d'aveugle rage, contre laquelle on n'a pas encore trouvé de spécifique? Si horrible que fût la lutte, envenimée par de tels excès, les proscrits en acceptèrent les , conditions . II y a des moments où les héros même n'ont pas le choix des armes, où, s'ils ne veulent abandonner au crime une victoire d'une incalculable portée^ il leur faut descendre avec lui dans la fange .et dans le sang, • pour lui arracher le succès , futur instrument de ruine, d'oppression et de meurtre. Les mécontents traitèrent leurs prisonniers comme les Allemands traitaient ceux qui tombaient entre leurs mains. Les Tures, gagnés à leur cause depuis la mort du grandvizir KiupriU, en novembre 1675, et son remplacement par Kara-Mustapha, secondèrent leur juste aaimosité. Le pacha de Bude prescrivit aux beys des frontières, qui envahissaient constamment la Hon- ,grie, dé ne plus emmener captif un seul Autrichien,

mais de massacrer et d'empaler tous les vaincus.

La guerre ayant atteint ce paroxysme de violence, les troupes orthodoxes ménagèrent moins que jamais les populations catholiques ou réformées. L'empereur, qui ne payait point les soldats, leur laissait commettre tous les forfaits : le pillage, l'assassinat et le viol étaient leur principale occupation. Lesxîhefs mêmes ne se gênaient guère pour prendre dans les châteaux, dans les maisons bourgeoises et dans les fermes, les meubles, les chevaux, les provisions de bouche.Tout voyageur allemand se faisait nourrir, coucher, voiturer gratuitement par les nationaux. Une inquiétude perpétuelle obsédait les malheureux indigènes.Quand on annonçait le prochain passage d'un corps d'armée, d'un simple régiment, tout le monde fuyait, tous ceux, du moins, qui pouvaient se traîner. Ils cherchaient un asile dans les bois, dans les montagnes, dans les cavernes. La population émigrait en masse au delà des frontières turques, où, à la honte des chrétiens, ils trouvaient plus de justice et d'humanité. Des villages, des territoires entiers devenaient déserts. Les plaintes et les réclamations étaient ou inutiles ou dangereuses : c'était aux oppresseurs armés qu'on les renvoyait, et ils les punissaient comme des actes de rébellion.

Ces détails, et d'autres plus affreux que je passe sous silence, ne me sont point fournis par des Magyars, par des écrivaiYis hostiles à la cour de Vienne : ce sont deux jésuites, deux persécuteurs, deux partisans de la maison d'Autriche, qui les racontent : Wagner, dans son histoire latine de l'empereur Léo-

pold; Jean Korni^li, dans sa chronique turco-hongroise.Ne désapprouvant point ces horreurs, ils n'ont pas cru nécessaire de les cacher : la réaction a porté ainsi témoignage contre elle-même.

L'excès du mal en abrégea la durée. Les sanglantes représailles des bannis effrayèrent les 'Allemands : les soldats, les officiers tremblaient de tomber entre les mains de leurs adversaires, et le général Kopp était battu dans toutes les rencontres. L'empereur voyait le moment où personne ne voudrait s'exposer aux chances d'une si horrible guerre. Il fut contraint de rappeler son lieutenant, de lui substituer le comte de Wlirben, en prescrivant de respecter désormais la vie des prisonniers.

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