CHAPITRE XIV
RBTRAIXË DES TUBCS; LEVK EXPULSION PS HONGRIE.
h^ Hoogroîs n'avaîeni pris qu^UEie pari tpès^iadireeto au siège de Vienne. Profitant, da l'ocii^upatioii qm les Tores donnaient aux AUemand^i. Tékéli essayar d'étendre ses conquêtes daqs son pay9 nutaU Aveo vingt mille Magyars et huit mille Mabométa^, il ycHiluit enlever le ch&teau de Preshourg, énei^giqite^ ment défi^idu par les Impériaux ; quoique la ville fût au pouvoir de Tennemi, Charles de Lorraif^ seeourut à propos la forteresse, déjoua l'entreprise des Turcs et des patriotes. Ceux-ci se jetèrent alors sur la Mo* ravie, la pillèrent et la saccagèreat de telle façon qu'elle ne put se remettre de kn^teiup.. M^ Ift déroute du grand- vizir força Tékéli à battre en retraite, à chercher un asile sur le sol musulman.
Les vaincus s'étaient sauvés tout d'une traite jusque sous les murs de Raab : laissant derrière lui ses bagages et ses richesses, Mustapha n'avait emporté que le costume dont il était vêtu. Il s'arrêta enfin près de Gran, où il rassembla les débris de son armée, puis adressa un rapport au chef des croyants. Il y attribuait sa défaite à la lâcheté, à Tineptie du pacha
— 30* — de Bude^ heai^frère du GraQ4*Seignrar^ et à la trahisoA de Tékéli. Pour se dispeosûF de prouvei: cette «tecusation, il fit étrangler Ibrahim et cinquante autres chefs militaires. Le même supplice aurait terminé les jours de son alliée si le Hongrois n'avait eu la précau-tion de se tenir sur ses gardes* Tékéli réfuta, dans une lettre à Mahomed IV , les imputation!^ calomnieuses du vizir» expliqua toutes les fautes qu'il avait commises, et lui laissa toute la responsabilité de la catastro* phe. Sa justification , appuyée par Taga des janissaires et par d'autres capitaines, obtint une entière crésuiee ; l^ veuve d'Ibrahim demanda le châtimrat du meurtrier. Le divan prononça contre lui une sm^ tenc# capitale, et, le 25 décembre, il fut étrs^lé à Belgi^ade, où il réunisss^it des troupes pour. une non* velle ex{îédition« La mosquée qu'il avait fait bâtir avant scm, départ, dans le but de se concilier la faveur du eid, abrita ses restes. «
Qnq afis après, lorsque les Autrichienâ emportèrent Belgrade,, les jésuites convertirent en église le tenople musulmso^. Une nuit, sept soldats chrétiens y péoétrèreot, ouvrirent le tombeau du général, afin de dérober ses vêtements et ses biJQux. Deux révérends pères les ayant surprisi, les lansquenets ne dé-^ guisètfeqt pas \mr iatention. Les jésuites w firent pas d'esclandre, laissèrent les maraudeurs e^lev^r leur butin, mais gaipdèrent pour eux le crâi^e du supplicié. Kara^Muetapha, pendant le sié^e de Vienne, avait juré qu'ii tranchemt la tèla de Kolaiw^ ei l'enverrait au Grand-Seigneur. Ce fut la sienne qui servit de présent. Le§ jésuites l'offrireut à l'éyêque de Nqus-
tadt, qui la donna lui-même aux Yienuais. La régeueé la fit déposer dans l'arsenal^ où les curieux l'examinent encore.
La fuite même des Turcs avait été désastreuse pour les populations chrétiennes. Pendant leur séjour sur le sol autrichien, ils avaient détruit quatre mille quatre-vingt-douze villages autour de Vienne et huit cent soixante et onze dans les environs de Presbourg; quatre mille voitures apportant des vivres, expédiées de Bude et arrivées au camp le 29 juillet, n'avaient repassé la frontière musulmane que chargées de femmes, de jeunes filles et de jeunes garçons réduits en esclavage. Tous ceux que les hordes mahométanes purent saisir durant leur fuite éprouvèrent le même sort. D'après un manuscrit contemporain , cinquante-sept mille deux cent vingt personnes de tout âge furent emmenées par les Turcs : six mille vieillards, onze milte deux centquinze femmes mariées, quatorze mille neuf cent vingt-deux jeunes filles, parmi lesquelles deux cent quatre appartenant à la haute noblesse, et vingt-six mille quatre-vingt-treize enfants des deux sexes, âgés de quatre à cinq ans, formaient cette troupe lamentable, cette armée de l'exil et de la servitude (1 ) . Les romanciers cherchent des sujets dramatiques : où en trouver de plus frappants, de plus variés que dans l'histoire? Quel motif, par exemple, que la destinée de ces jeunes filles nobles, charmantes, délicates, élevées avec soin, entourées de luxe et de prévenances, puis soudainement arrachées à leurs
(1) Auguste Sohimmer : Lts Siégea de Vienne par les Turcs.
familles, eonduites dans un pays lointain, vendues dans lin bazar^ livrées aux caprices d'acheteurs ignorants, stupides et impérieux ! Que de scènes pathétiques, originales, depuis le moment de l'invasion ! que de misères, que d'insultes, que de catastrophe» douloureuses et inattendues ont troublé le cœur, bouleversé l'existence ^e ces pauvres femmes !
Léopold ne fit pas un long séjour dans sa capitale • délivrée. Le 16 au matin, il prit la route de Linz, où il passa dix mois, pendant qu'on effaçait les traces de l'invasion, nettoyait les rues, enlevait les décombres, rebâtissait les maisons et hôtels, mettait à neuf le château. Il n'acceptait delà royauté que les joies, le faste, le commandement et les adulations. L'idée ne lui venait point que son titre lui imposât des devoirs. Loin de se considérer comme le serviteur de la rtatior, comme le plus haut fonctionnaire public, vingt mil- Uoos d'hommes lui paraissaient nés pour satisfaire son orgueil, flatter ses passions, pourvoir à son bjen-être et à sel plaisirs. Cela seul motivait leur existence.
Les manœuvres des jésuites , leur système de conversion et d'oppression, avaient attiré sur l'Autriche l'efiFfoyable tempête qui avait failli renverser la maison de Habsbourg. Une chance prodigieuse venait encore de la sauver. Mais cette chance, ce bonheur inouï, on ne devait pas y compter, le miracle pouvait ne pas avoir lieu ; et alors la famille impériale eut été punie, la responsabilité de sa ruine eût pesé tout entière sur l'ordre cruel qui la conseillait. Cette remarque importe à la moralité de l'histoire. Bien des crimes réussissent, sans le moindre doute; mais ces
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crimes sont t(CH|jf3jurs des actiooâ téméraires^ des coups 'désespérions, que le sort ne favorise pas constamment. S'ils échouent, la honte et le malheur châtient les coupables ; ni l'estime ni la pitié n'adoucissent leur chute ignominieuse.
Six jours après, la délivrance de Vienne , Jean Sobieski, Charles de Lorraine et le comte de Slarhemberg se mirent en marche, pour continuer, les opérations militaires. On s'étonnera sans doute que le roi de Pologne continuât de servir l'empereur. L'ingratitude et la sécheresse de Léopold eussent dégoûté les cœurs les plus généreux , les âmes les moins sensibles y eussent complètement justifié son départ. La reme de Pologne insistait pour qu'il abandonnât le stifpide monarque. De hautes considérations , qu'il a exposées lui-même dans une lettre à sa femme, l'empêchèrent de remettre au fourreau son épée. « Notre intérêt, dit-il, nous ordonne premièrement de combattre un ennemi qui nous attaquerait en Pologne s'il n'était pas occupé ici. Secondement, nul n'a fait un serment aussi solennel que le mien, lorsque j'ai juré au cardinaHégat de ne point abandonner mon allié- Troisièmement , si je lîi'éloignais, l'empereur s'arrangerait avec les Turcs à mes dépens. Quatrièmement, les armées chrétiennes m'ont élu pour leur généralissime, et même si l'armée polonaise m'avait quitté, je serais resté seul; j'aurais fini la campagne avec les troupes impériales, bavaroises, allemandes. Ils sont bien mal intentionnés ceux qui veulent nous faire rentrer dans notre pays ; c'est vouloir le dévaster et le mettre hors d'état de payer
— suies impôts. » Les bandes mal disciplinées de Tépoque avaient effectivement pour habitude de piller amis et ennemis, d'épargner aussi peu leurs provinces natales que la terre étrangère.
L'armée chrétienne se dirigea vers Gran , la place de guerre la plus forte de toute la Hongrie. Elle commande le Danube, et, par un pont jeté sur le fleuve, communique avec un faubourg fortifié, seconde citadelle qui en rend l'approche difficile; on la nomme Parkany. Le roi de Pologne marchait à l'avant-garde. Il rencontra plus tôt qu'il ne pensait les hordes musulmanes , combattit seul des forces bien supérieures en nombre, fut obligé de fuir après avoir perdu deux mille hommes, et n'échappa au cimeterre des Ottomans que par un merveilleux hasard. iMais il ne lui fallut pas longtemps pour prendre sa revanche. Le surlendemain, les confédérés s'avançaienten lignes profondes vers Parkany. Une armée considérable les attendait dans la plaine. La mêlée fut terrible ; partout les Infidèles eurent le désavantage. Peu à peu les chrétiens les enveloppèrent, les adossèrent au fleuve, et commencèrent une boucherie effroyable. Parkany, emporté de vivp force , ne pouvait abriter les vaincus. Ils se précipitèrent sur le pont de bois, qu'une charge énorme eut bientôt rompu. Les cadavres entassés formaient au bord du Danube une sorte de parapet haut d'une toise : ceux que les piles du pont arrêtaient composèrent à leur tour une jetée sanglante, par laquelle trois ou quatre mille hommes se sauvèred. Vingt mille Turcs avaient péri le jour où les Allemands et les Polonais dégagèrent Vienne : un
plus grand nombre furent massacres le 9 octobre.
Comme Faction finissait, Tékéli parut sur les montagnes avec quarante mille Hongrois. Il ne put que vérifier par ses propres yeux le triomphe de ses CBuemis.
Après quatre jours de siège, Gran se rendait le 28 octobre, et le roi de Pologne faisait aussitôt célébrer la messe dans la cathédrale de Saint-Etienne, où Ton invoquait Âliah depuis cent quarante ans. Il s'étonnait lui-même qu'une place si forte eût si vite capitulé. Ce prompt succès en amena d'autres. Une foule de Magyars renoncèrent à la lutte : les comtés de Trentschin, de Tyrnau, do Neitra, firent leur soumission. De nombreux châteaux arborèrent successivement les couleurs autrichiennes. La ville forte de Levens reçut le général Dunewald. Neuhausel, séparé des Turcs, était une proie infaillible réservée pour le printemps. La mauvaise saison ne permettait pas de prolonger la campagne. Durant le siège même, les pluies avaient détrempé les chemins ; la neige tombait à présent d'un ciel gris et morne, tourbillonnait dans les rafales d'un vent glacé. 11 fallait prendre ses quartiers d'hiver. Les Impériaux s'établirent au bord du Danube: les Polonais, campèrent sur les rives de la Tlieiss, eurent pour résidence les comtés d'Éperies et de Tokay. Sobieski essaya vainement de réconcilier les Hongrois et leur chef Tékéli avec l'empereur. L'exigence d'une part , la méfiance de l'autre , rendaient presque impossible la conclusion d'une paix durable. #
Pendant la négociation, Tarmée de Lithuanie arriva
comme un flot de barbares. Elle ne s'était pas mise en marche assez promptement pour être utile, et aux services qu'elle ne rendait pas substituait le pillage et la destruction. La Hongrie fut mise à sac avec autant de cruauté que si des Infidèles en avaient peuplé les provinces. Irrité de ces violences, de ces déprédations, Tékéli se jeta sur les Polonais, ne leur laissa ni trêve ni repos. De chaque village, de chaque buisson, les paysans ou les soldats faisaient feu. Sobieski se désolait. Pressé par sa femme de revenir, menacé d'un complet abandon par ses troupes, en butte aux vengeances des Hongrois qu'il aimait, révolté de l'ingratitude de l'empereur, il finit par reprendre le chemin de son pays, où il arriva dans les derniers jours du mois de décembre. '
Charles de Lorraine d'abord et ensuite le prince Eugène de Savoie continuèrent sa glorieuse entreprise, pendant qu'il les secondait de loin, en attaquant les troupes musulmanes par la Bessarabie et la Moldavie. Les deux généraux prirent Bude, écrasèrent l'armée ottomane à Mohacz en 1687, arrachèrent toute la Hongrie au sultan, L'Europe fut pour jamais délivrée de la crainte des Turcs, mais elle devint la proie des jésuites.
La malheureuse Hongrie n'avait plus d'alliés. Le roi de Pologne se croyait obligé envers la maison d'Autriche par le sermentqu'elle lui avait fait prêter; les Jslamites, sans cesse battus, ne pouvaient la secourir; Louis ^' XIV eut la sottise et la bassesse de la sacrifier. En juillet 1684, il conclut avec les deux branche3 de la maison d'Autriche^ l'allemande
el l'espagnole, la trêve de Batisbonne, qui devait durer vingt ans. Le père Lacbaise, son confesseur, et le bigot Le Tellier, offusquaient son intelligence, le métamorphosaient peu à peu en docile instrument. Une année après cette déplorable victoire, ils en obtinrent une seconde, la révocation de Tédit de Nantes, ^ Le système autrichien fut appliqué en France. La démolition des temples, Texil des ministres, les dragonnades, les garnisaires, là défense d'émigrer sous peine de confiscation, les enfants arrachés à leui-s familles, la lente mort du bagne pour les récalcitrants, le fouet et la marque pour les femmes; la ruine, la menace et la mort employées comme moyens de persuasion ; le gibet, la hache et la roue, comme moyens d'exécution, prouvèrent que les jésuites trouvaient leur méthode excellente et voulaient en faire profiter tous les peuples, s'ils n'étaient point arrêtés par d^s obstacles invincibles. Douze cent mille Français quittèrent leur patrie, allèrent indigner l'Europe du spectacle de leur malheur, l'enrichir de leurs talents et de leur industrie. En même temps, Tordre perfide excitait Jacques II, qui venait de monter sur le trône, à essayer dans les Iles-Britanniques l'œuvre infernale que l'on commençait en France, qui avait déjà réussi en Autriche. Le prince n'agissait que par les conseils de ces prêtres intrigants. L'ambassadeur d'Espagne lui fit un jour des représentations à cet égard: « Mais, lui répondit Jacques, n'est-ce point l'usage en Espagne que le roi prenne toujours avis de ^n confesseur? - — Sans doute, lui répartit le Castillan, et c'est pour ce motif que tout va si mal chez nous, » Mai» la ré-
solution était prisé : lés bûchers s'allumèrent^ le fanatisme aiguisa sa hache ^ les meurtres juridiques déshonorèrent les tribunaux et enrichirent les magistrats.
Ce fut en Hongrie néanmoins que la cruauté des jésuites se donna surtout libre carrière. Aussitôt que les victoires des généraux français et du roi de Pologne eurent livré ce malheureux pays, comme un champ de carnage, aux funèbres opérateurs, on n'y entendit plus que le grincement des verrous, le bruit du ^aiye qui décapitait les hérétiques et les seigneurs, les cris des jeunes filles que Ton violentait, les plaintes et les malédictions des familles épouvantées.
Les talents, la bravoure, le renom de Tékéli, rattachement que lui témoignaient les Hongrois, pouvaient encore, d'un moment à l'autre, le rénd!*e formidable. On se débarrassa de lui par un tour des plus adroits, qui révèle une expérience consommée. L'importante forteresse de Neuhausel était tombée entre les mains des Allemands, Éperies venait de se rendre, les troupes impériales marchaient sur Cassovie* Les Turcs avaient reçu des coups si terribles que leur alliance devenait peu profitable. Us n'avaient d'ailleurs jamais voulu employer Tékéli que pour agrandir leur territoire ou fortifier leur domination. Le vaïvode de Transylvanie menait une conduite équivoque, tergiversait entre les Hongrois et le cabinet de Vienne. Le chef magyar se laissa tomber dans un profond découragement. Tout espoir de vaincre l'ayant abandonné, il prit le parti de se ré-
coQcilieibavec l'empereur^ si on lui offrait, des conditions honorables. Précédemment déjà ii avait obtenu un sauf-conduit pour ses négociateurs. La nouvelle démarche exigeait le plus grand mystère. Etienne Szirmay, le confident et Tami du jeune héros, qui l'avait député d'autres fois vers Léopold, entreprit de conduire secrètement cette affaire, en échappant à la surveillance des espions turcs et aux soupçons des capitaines hongrois.
Pour éloigner toute idée de la mission qu'il allait remplir, il s'entendit avec le général autrichien Caprara. Un soir donc, près de Samos, il tomba volontairement dans une embuscade et fut mené à Vienne comme prisonnier de guerre. Il y présenta la lettre de Tékéli, où le chef magyar promettait de servir désormais l'empereur comme un autre Scanderbeg, de prouver par ses actions que du sang chrétien coulait dans ses veines. Il était prêt, disait-il, à rompre solennellement avec les Turcs, à se séparer des proscrits, à livrer les places de guerre qui étaient entre ses mains. On ne devait craindre désormais de sa part ni dissimulation m versatilité ; car une si éclatante démarche ouvrirait un abime entre lui et la Sublime-Porte. Son plénipotentiaire ne doutait pas que cette proposition ne fût acceptée sur-le-champ, que l'affaire ne prît la plus heureuse tournure ; mais Tastuce cléricale l'avait attiré dans un piège et devait tromper cruellement son espoir.
La lettre de Tékéli, avec les instructions et la procuration de Szirinay, furent envoyés à Mahomet IV. Par cette perfidie, on voulait du même coup rompre
ralliance des insurgés et des Turcs, disperser les bataillons magyars en les privant de leur chef, La soumission de la Hongrie supérieure deviendrait alors une affaire certaine. Pendant que cette redoutable manœuvre produisait son action délétère, on gardait prisonnier à Vienne le généreux Szirmay. Lorsqu'on sut que le poison avait opéré, on enleva pendant la nuit le mandataire du comte ; il fut mené d'abord à Prague, puis à Brunn, en Moravie, et finalement à Glatz. Sans lui faire subir d'interrogatoire, on le jeta dans une obscure prison : toutes ses demandes, toutes ses prières n'obtenaient qu'une réponse : <r Votre chef n'existe plus ; attendez sous les verrous le bon plaisir de l'empereur. »
Cependant le pacha de Grosswardein recevait l'ordre d'arrêter le jeune comte, n'importe par quels moyens, et de l'envoyer à Andrinople chargé de fers. N'ayant' aucun soupçon, le hardi général courut au-devant du malheur. Le 13 octobre 1685, Énée Caprara ayant cerné Kaschau, Tékéli emmena derrière la Theiss les débris de ses troupes et alla camper à un mille de Grosswardein. Il se rendit ensuite, avec trois officiers supérieurs, chez le pacha, qui guettait l'occasion de mettre la main sur lui : le comte voulait lui prouver la nécessité dé secourir sans délai la ville investie. On le reçut de la manière la plus honorable, aussi bien que ses compagnons ; ils furent invités à un banquet royalement servi; mais comme on se levait de table après le café, l'aga des janissaires prononça quelques mots, et les convives, saisis, enchaînés par des soldats, furent conduits à An-
drinopie bous bonne garde« Quelles tristes réflexions durent accabler le malheureux jeune homme, pendant qu'on l'entraînait loin de sa patrie et de son armée ! Personne ne connaissait les raisons qtii avaient déterminé les Turcs ; on ignorait également le sort de Szirmay. La captivité du jeune chef sembla donc le résultat d'une perfidie atroce, et causa parmi les siens la plus vive indignation. La Porte ayant offert de le livrer à la cour autrichienne, si on acceptait enfin des propositions de paix plusieurs fois repoussées, la colère des Magyars atteignit son paroxysme. Toute relation avec ceux qu'ils regardaient comme des traîtres leur devint odieuse. Une fei*m.entation extraordinaire agitait les troupes cantonnées près de Grosswardein . Jean Szuts et François Deak'abàndonnèrent avec leurs régiments l'armée de l'indépendance, marchèrent en droite ligne vers Kallo, et y firent leur soumission à Tempereur. Les autres insurgés, formant un corps de sept mille hoïnmes, furent volontairement conduits, par leur chef Petnehazy, dans le camp d'Énée Caprara, oii ils abjurèrent tout sentiment d'hostilité envers la cour. Si grande était leur exaltation, que leur commandant voulut ouvrir aux Autrichiens les portes de Cassovie assiégée. Il entra dans la ville avec l'autorisation du général, instruisit les bourgeois et la garnison du perfide traitement que venait de subir Tékéli, leur démontra l'inutilité de la résistance, puisqu'ils ne pouvaient plus espérer le moindre secours, et obtint d'eux qu'ili^se rendraient. Le 25 octobre, ils reçurent les troupes impériales , les soldats passèrent sous les drapeaux ennemis.
Le ressentiment et l'indignation égarèrent partout les défenseurs de la cause nationale. Les citadelles de I\egecz, Tokai, Patak, Unghvar, se livrèrent ellesmêmes avec un morne empressement. La cour n'avait garde d'éclairer les populations. Elle exploitait habilement l'erreur qu'elle avait fait naître. L'aveugle colère des Hongrois devait leur causer plus de préjudice que toutes les persécutions et toutes les défaites, les jeter pour longtemps sous les pieds de la tyrannie. La femme du prisonnier, la fille dû ban des Croales mort sur l'échafaud, Hélène Tékéli, demeura seule inflexible dans le château de Munkacz. Sa haine^ son amour, son héroïque fermeté n'étaient pas des ennemis que l'on pût vajncre, et l'inexpugnable forteresse bravait les armées impériales (1). CependanI les Turcs, attaqués partout dans la Hongrie ottomane, éprouvaient partout de sanglants échecs ; saisis de terreur, ils ne savaient même plus se défendre et ne prenaient que de fausses mesures.
La captivité d'Émeric ne dura guère que trois mois. Un nouveau vizir comprit la faute que l'on avait faite en irritant les Magyars, en secondant les artifices du cabinet de Vienne. Il relâcha le comte et ordonna de
(1) Hélène a\iiit épousé en premières noces le prince Rakoczy, dont nous, avons rappcîrté plus haut la fin mystérieuse. Sa mère, la femme du ban des Croates Pierre Zriny, étant devenue folle dans sa prison, n'avait pas tardé à mourir. Son frère Antoine, incarcéré au château de Kuifsteiu, dans le Tyrol, y languit vingt ans, à ce que la tradition rapporte, car on ne put jamais avoir de ses nouvelles. C'était un homme doux, spirituel et honnête : il avait d'ailleurs, comme son père, ime si haute taille, qu'il lui fallait se pencher pour parler avec quelqu'un. {Mémoires çf« comte Niklos^ t. II, p. 145.)
le traiter avec les mêmes honneurs qu'autrefois, comme prince souverain de Hongrie. Mais cette réparation venait trop tard. Tékéli n'avait plus de soldats, plus de capitaines, plus d'armes ni de numéraire : les Autrichiens occupaient les forteresses, les provinces où il commandait jadis. En vain adressa4-il à ses compatriotes les manifestes les plus éloquents, les proclamations les plus vives : pas un homme de quelque importance ne répondit à son appel. Les troupes, les fonds que lui avaient promis les Mahométans, ne purent lui être confiés, car le Grand-Seigneur était déjà réduit à faire monnayer sa vaisselle d'or et d'argent pour subvenir aux frais de la prochaine campagne. Les nobles qui témoignèrent imprudemment leur joic.de sa délivrance, périrent sur Téchafaud dans la ville de Dcbreczin. Le comte ne se releva jamais du coup terrible que lui avait porté l'astuce autrichienne. Il fit encore une guerre de partisans, de tirailleurs, avec des bandes peu considérables, mais perdit toute importance militaire et politique.