L INFLUENCE FRANÇAISE EN LUTTE CONTRE L OPPRESSION CLÉRICALE
Une influence étrangère, cependant, allait combattre et annuler peu à peu Tautorité absolue des jésuites sur les bords du Danube. On ne sait pas généralement à quel point les idées françaises pénétrèrent en Allemagne au dix -huitième siècle. Elles s'infiltraient , elles montaient , elles descendaient partout ; mais c'était dans les hautes classes qu'on leur témoignait le plus de faveur. Les rois, les ministres, les princes, l'aristocratie entière dirigeaient, accéléraient le mouvement. Nos systèmes philosophiques, notre littérature, nos modes, notre langage, nos manières envahissaient les États germaniques l'un après l'autre. Les brises du printemps, qui fécondent toute une région, ne soufflent pas avec plus d'accord et de régularité. Si la transformation de 89 ne s'était pas accomplie chez nous, si même elle avait tardé dix ans, elle eût rajeuni l'Allemagne avant de îious infuser une vie nouvelle, et , au lieu de se tourner contre la France, au lieu de s'enfoncer dans les voies ténébreuses de la réaction, les peuples ger-
maniqnes nous eussent devancés dans la route du progrès.-
L'influence française trouva un accès plus facile aux bords de riflbe et de l'Oder qu'aux bords du Danube. Le rôto important et salutaire que HeQri lY se préparait à jouer au delà du Rhin, quand un meurtre inspiré par de mystérieuses manœuvres termina ses jours, avec wn si cruel à-propos; l'heureuse intervention du cardinal de Richelieu et du cardinal Mazarin dans la ^eriie dé Trente-Ans, les pensions que reçurent alors de nos ministres les princes luthériens ligués contre la maison d'Autriche, l'intelligente activité du marquis de Feuquières, du comte d'AvauK, d'Abel Servienetdu duc de Longueville ; les nombreux avantages que le traité de Westphalie assurait aux protestants, nous avaient acquis la faveur de l'Allemagne septentrionale et des populations qui avoisinent nos frontières. Les prospérités, le luxe et les conquêtes de Louis XIV éblouirent les souverains germaniques des mêmes divisions territoriales. Ce fut une mode d'imiter la pompe de ses fêtes et la splendeur de ses constructions, autant que le permettaient les ressources de chaque État. Christian, duc de Mecklembourg-Schwérin, montrait pour la France une telle prédilection, que, durant l'année 1683, il vint à Paris abjurer le protestantisme, et adopta 1^ nom de Louis. Sur toutes ses ordonnances, il mettait pour qualification, après sa signature : « Chevalier des ord/es du roi très-chrétien. » L'année même de sa soumission au pape, il conclut avec la France un traité, où non-seulement il l'autorisait à faire des en-
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rôlemento dans ses terres, mais s'engageait à lui livrer, en cas de besoin, la forteresse» de Dœmitz. Quand Louis XIY voulut anéantir la Hollande, pour quelques articles de journaux qui avaient offensé sQn amour-propre, le gallomane lui amena des troupes, malgré son conseil et malgré son chancelier.
A la même époque, l'électeur de Bavière, Ferdinand-Marie, peuplait sa cour de Français, et, richement soudoyé par la Fraûce, déclarait tout haut qu'il ne prendrait part à aucune guerre contre elle. L'électeur de Cologne tenait une conduite semblable. L'électeur de Mayence, l'électeur de Hanovre, le duc de Wurtemberg , suivaient sans scrupule leur exemple, acceptaient la protection et les libéralités de Louis XrV.
Un grand nombre de mariages, conclus entre les princes allemands et de jeunes Françaises accrurent notre influence dans les pays teu toniques. En 1648, le duc George de Wurtemberg-Mœmpelgard avait épousé Anne de Coligny ; le duc de Mecklembourg- Schwérin prit pour seconde femme, pendant que la première vivait encore, Angélique Montmorency de Boutte ville, mariée précédemment au feu duc de Châtillon ; le duc Maximilien-Philippe de Bavière s'unit avec une demoiselle de la Tour, fille du duc de Bouillon. La reine-mère, par ses habiles manœuvres, avait fait accepter à l'électeur de Brandebourg la guerrière M'^® de Montpensier, que Louis XIV appelait un gendarme. D'un autre côté, l'Allemagne nous envoyait quelques princesses. Le roi lui-même choi-
sissait pour le Dauphin Marie-Ânne de Bavière; Elisabeth * Charlotte , princesse palatine , remplaçait contre son gré, en 1671, la première femme du duc d'Orléans. La liste des alliances internationales, au dix-septième siècle, serait aussi longue que fastidieuse; nous nous garderons bien de la dresser.
Ces relations intimes et l'ascendant de la France, qui prenait chaque jour une nouvelle force, engageaient une multitude de Français à chercher fortune au delà du Rhin. Ils y occupaient les positions les plus diverses, ils y faisaient tous les métiers. Chambellans, valets, caméristes, palefreniers, servantes, cuisiniers, joueurs heureux, femmes galantes, chevaliers d'industrie, s'abattaient sur l'Allemagne comme une nuée de sauterelles. On donnait aux jeunes princes des gouverneurs français, aux jeunes princesses des gouvernantes de la même nation. Notre idiome, nos mœurs, notre costume passaient des châteaux dans la bourgeoisie, de la bourgeoisie dans le menu peuple. Le luxe augmentait à proportion, et la vieille rudesse allemande se métamorphosait en amour des plaisirs sensuels, en molles et délicates habitudes.
La révocation de l'édit de Nantes, qui aurait dû affaiblir entre l'Elbe et la Baltique l'influence française, puisque c'était une persécution dirigée contre la Réforme, soutenue avec tant de zèle, avec de si douloureux sacrifices par les populations septentrionales, eut un effet tout opposé, augmenta sensiblement l'action ' que notre patrie exerçait au delà du Rhin. La fleur de la nation traversait la frontière : elle ne pouvait qu'exalter de plus en plus les imaginations,
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accroître l'eslime publique pour ta race française. On ne confondait pas les vietimes avec le persécuteur, les sujets avec k9 gouveraement. Les Élato luthériens s'empressèrent d'accueillir les émisés : le Brandebourg, le Hanovre, la Hesse, le Brunswick, la Saxe, le margrave de Bayreuth,les vMes libres leur témoignèrent un vif intérêt, cfaerchèreot par ions ies moyens à leur faire oublier leur malheur. Frederick-Guillaume, électeur de Braedebourg, leur montra la plus ardente sympathie. Une foule de nos compatriotes ornaient déjà sa cour; il avait feit donner à sa fille une éducation toute française ; les bannis furent émerveillés de Tent^dre parler leur idiome sans aucun accent. L'électeur ayant organisé un eorps de troupes entièrement composé de nobles, les proscrits en formèrent trois régiments. Les Français obtinrent dans diverses cours luthériennes les premiers emplois. Les fonctions diplomatiques surtout leur furent réservées, leur adresse naturelle leur donnant un avantage considérable sur les n^>ciateun9 indigènes. Parmi eux furent également choisis les gouverneurs et précepteurs des jeunes princes, auxquels ils enseignaient l'art de se conduire et les belles manières. Toute la noblesse leur confia même bientôt ses enfants. La bourgeoisie ne voulant pas rester en arrière, des collèges, des pensionnats, pour Tun et l'autre sexe, ne tardèrent point à se fonder dans les grandes villes. On adjoignit aux institutions allemandes des professeurs de français. Nos livres, bons ou mauVais, se répandirent de ptus en plus. A Berlin, tes fugitifsouvrirenCdes' librairies, créèrent des imprimerfe^s françaises. Quel-
ques journaux et revues en sortirent, comme la BiblW" thèqne germanique^ dont la publication ne dora pas moins de trente-neuf ans, depuis 1720 jusqu'à 1759. Les proscrits s'étaient groupés sur plusieurs points de TAlIemagne et avaient formé des coihmunes entières, notamment celles de Friederichsdorf et de Dornholzhausen, dans ïa Hesse, où Ton continue à parler notre langue.
Tant d'avantages matériels, une influence morale si étendue ne pouvaient manquer de faire naitre Tenvie, d'exciter même la haine. Les hideux ravages commis par les troupes françaises dans le Palatinal, en 1689, leur lutte de huit années contre rAUemagne, jusqu'à la ^x de Ryswick, la guerre de la succession d'Espagne, qui renouvela les hostilités trois ans après, furent des occasions et des prétextes qui permirent aux rancunes de se déchaîner. De nombreux, de venimeux pamphlets circulèrent dans tous les États germaniques.Ces livres et brochures, destinés à combattre n.otre influence, révèlent l'extension qu'elle avait prise. Un des énerguraènes qui les rédigeaient épanche ainsi sa mauvaise humeur :
« Quel est celui d'entre nous. Allemands fourvoyés et dégénérés, qui a su se mettre en garde «outre Téclat trompeur de nos voisins? Qui n'a pas porté en France son argent et sa fortune héréditaire, le sang de nos campagnards et de nos bourgeois, qui ne Ty a point jeté par les fenêtres, pour rapporter en échange des chiffons semblables aux toiles d'araignée, ràrt de courber le dos eomine les chats, de débiter mains compliments vtrigaires, mais surtout
un esprit faux et léger, une bourse vide et, ce qui est plus fâcheux encore , une très-mauvaise conscience? Depuis je ne sais combien d'années, on ne pense, on ne dit, on ne rime, on ne chante, on ne désire, on n*ambitionne, on ne voit, on n'écoute, on ne flaire, on ne sent que des visages, des bouches, de la cuisine, des boissons et des inunondices français* Notre bel idiome nous pue au nez. Nous avons banni le langage héroïque des Teutons, mis sur le pavois des singeries françaises. Nos enfants apprennent plutôt à lire le français que le catéchisme et le Pater Noster ; à faire des courbettes, des grimaces et complimente français qu'à étudier la parole de Dieu. »
Le Machiavel français {Machiavellus ff^l^pis) emploie des termes plus injurieux encore ; voici de quelle manière il caractérise notre politique : « .C'est un oubli de Dieu et de ses commandements, une proscription de toute pudeur et de tout honneur, une guerre acharnée contre toutes les vertus, un anéantissement de la justice et des lois, une répudiation de la fidélité comme de la loyauté, une quintessence de toutes les hontes et de tous les vices, un modèle de trahison et de déloyauté, l'image de la corruption la plus impie. »
Un autre pamphlétaire signale les dangers de l'engouement pour la France : « Nous voulons défendre nos villes et nos campagnes, et nos adversaires dominent, asservissent depuis longtemps nos esprits; nos mœurs, notre langage, nos habillements, notre extérieur et notre intérieur sont devenus français. Et nous prétendons traiter, poursuivre les Français
comme des ennemis ! Mai3 nul homme de bon sens ne mettra en doute que là où les intelligences sont captives, sont envahies par Fétranger, peu d'hommes . combattront sérieusement pour Tindépendance, la foi et le salut de la patrie : beaucoup souhaitent, au contraifre, la domination du peuple qu'ils admirent (1). » « Parler presque toujours français^ dit un politique de la même école, parait une habitude sans in« convénient; mais il y a un poison caché au fond de cet usage. Les serviteurs français qui s'expriment bien, les lettres et correspondances, les romans et autres livres font pénétrer dans le cœur une estime et une affection particulières pour le peuple modèle (2). » Un patriote plus haineux et plus pratique chercha comment on pourrait abaisser notre pays, mettre un terme à notre influence. Croyant avoir fait de précieuses découvertes, il publia, en 1689, une brochure latine qui porte un de ces longs titres conformes au goût du temps : « Moyens admirables pour résister à Tennemi le plus invétéré de l'empereur et de l'empire, diminuer la puissance, abattre l'orgueil du peuple français, et recouvrer sans peine les territoires perdus, par un Allemand sincère. A Gennanopolis (3). » Les mesures que propose le gallophobe sont les suivantes :
(1) Das neugierige und verœnderte Deutochland {V Allemagne curieuse tt transformée), pages 208 et 213.
(2) Deuschlands Macht gegm angrxzende Kcmigreiche und Lœnder* ' ;
(3) Media qnibiis abjuratiBaimo Cœsaris Imperiique hosti, Gallo, miré résistif ejus potentia«t fastus infringi, amissaque facilius recuperari poa- Bunt, a sincero Gennano. Germanopoli, 1689.
N'admettre aucun ambassadeur, aucun dâégué français près des cours allemandes, aucun militaire de la même nation dans \e% troupes germaniques.
Prohiber Tusage de la langue française, l'interdire surtout aux femmes, vu qu'on ne pourrait suffisamment exprimer les conséquences désastreuseséde cette peste publique. m
N'employer aucun cbambellan, aucun valet de chambre français dans les cours des princes teutons.
Regarder comme suspect quiconque a des rapports intimes avec les Français.
Défendre aux savants indigènes de recevoir aucune pension du roi très-chrétien, attendu qu'ils se laissent éblouir par l'or étranger, puis corrompenl l'intelligence de leurs élèves.
N'admettre, au surplus, et ne tolérer aucun Français en Allemagne, les traiter avec le dernier mépris, et faire de leur nom même une expression injurieuse.
Prohiber tout ce qui vient de France, particulièrement les modes, coutumes et usages.
Pour dernière précaution, entretenir perpétuellement une armée fédérale sur les bords du Rhin.
Ce teutomane n'y allait pas de main morte, comme on voit. Enfin, car nous ne voulons pas multiplier ces extraits, malgré leur importance pour l'histoire, l'auteur de V Allemagne curieuse et transformée voulait qu'on s'abstint de visiter notre pays. « Qa'apprend notre jeunesse, quand elle a passé la frontière, s'écrie-t-il, sauf à baragouiner le français, à prati-
quer les vains artifices de rescrime, à daaser, à faire des compliments? Parcourez Vempire et demaodez- Youi^ce que nous avons gagné, $oit dans la guerre, soit dans' la paix, depuis que nous avons reçu chez nous tant de Français, qui manient la cuillère bien mieux que la plume, Tépée ou tout autre honorable instrument? On leur accorde néanmoins de hauts en>plois, parce qu'ils savent faire des simagrées, parce quMIs mettent en œuvre la politique et les manèges de leur pays, achètent les places, corrompent les autorités. »
Tous ces expédients iirfaillibles devaient cependant échouer contre les lois qui préludent au développement de la civilisation, et Tinfluence française, propice à l'Allemagne, devait poursuivre dans le nord sa marche envahissante.
Dans le midi, l'Autriche lui barrait le passage. La haine, la méfiance et le despotisme le plus absolu défendaient de nos idées cette Chine catholique et diplomatique. Depuis la victoire de la faction ultramontaine, le gourdin régnait sans partage sur les diverses populations prosternées devant le trône des Habsbourgs. Les autocrates avaient emprunté à la Turquie , leur voisine, ce commode instrument de domination. Pour le moindre délit, on bâtonnait les dociles et humbles sujets de la famille impériale. Le nombre réguher, officiel, des coups était de vingtcinq. Mais les Bohèmes, supportant avec impatience ce genre de châtiment, on l'avait divisé pour eux en quart, demie et trois quarts de volée.
Selon la liature des fautes, les coiiidamnés rece-
valent la schlague au pilori , dans la cour d'une prison de femmes perdues, sous la porte cochère du palais de justice, ou dans une cellule , sans témoins, ce qui. était regardé comme un adoucissement à la punition.
Énervé par le malheur, abruti par une éducation perfide, le peuple recevait tranquillement ces preuves d'intérêt et de sollicitude paternelle. Si la dignité humaine y gagnait peu, les Habsbourgs y trouvaient leur profit. En abaissant et dégradant la nation, ils fortifiaient leur autorité. Mais un semblable régime n'ouvrait pas la porte à notre influence, n'était guère en harmonie avec les idées qui fermentaient alors chez nous, qui préparaient la déclaration des droits de l'homme.
On servait, on adorait l'empereur ni plus ni moins qu'un dieu ; il habitait son château comme un temple, et ne se montrait que de loin en loin aux mortels. Le cérémonial le plus inflexibîe, le'plus minutieux, le plus fatigant, le plus monotone, était observé à son égard. L'étiquette espagnole s'y mêlait aux serviles procédés de la Turquie. Léopold et Charles VI témoignaient une vive horreur pour tout ce qui venait de France, les habits, le langage et les manières. Notre idiome, sous leur règne, était banni de la cour. On y parlait l'italien ou le dialecte spécial de Vienne, patois d'un accent très-prononcé. Le souverain et la noblesse portaient les mêmes vêtements qu'à Madrid : hautde-chausses, justaucorps et manteau noirs, souliers et bas rouges.
Si quelqu'un osait paraître dans le èalon impérial
en habit français, avec des bas de soie blancs, Char* les VI ne se gênait pas pour dire tout haut : « Voilà encore un de ces maudits Français !»
Le clergé entretenait soigneusement toutes les dispomtions hostiles à notre pays. Nos libres manières, notre langage moqueur, le sicepticisme que Jtrahissaient uos habitudes, lui inspiraient une profonde aversion. Or, il était maître absolu de T Autriche. Les États héréditaires, à eux seuls, renfermaient 1,500 monastères d'hommes et SOO de femmes. Les ordres . mendiants occupaient le plus grand nombre de ces maisons ; les franciscains en possédaient trois cents, les capucins deux cents. Mais nulle congrégation ne pouvait être comparée aux jésuites pour les revenus et les propriétés.
On déployait dans les cérémonies religieuses une pompe extraordinaire. Le pape ayant canonisé en 1729 Jean Népomuck, le plus saint homme qu'ait produit la Bohême, Prague et la capitale de l'Autriche se parèrent à l'envi pour célébrer ce grand événement. Les fêtes, auxquelles prirent part la cour, la noblesse et le peuple, ne durèrent pas moins de huit jours. A Vienne, une draperie couleur de pourpre ornait tout l'intérieur de la cathédrale. La population entière de la Bohême afflua dans les murs de Prague; quatre cents processions y arrivèrent, Tune après l'autre, de différentes villes, bannières déployées, au son des instruments et des cantiques. Elles apportaient les produits les plus remarquables de leur territoire. Bunzlau envoyait des grenats et des rubis,. Prachin ses perles et son sable d'or, Czaslau du mine-
rai d'argent, Grudim quelques morceaux de cristal, Leitmeritz du vin, Saaz des gerbes de blé^ Rakonitz son sel gemme, KœnigsgraBtz ses faisans, Pilsen un agneau blanc comme la neige, Kaurziem des arbres toujours verts. Une illumination prodigieuse fit resplendir les cent tours de Prague.
Peu de semaines, peu de jours se passaient, du reste, sans qu'une ou plusieurs processions défassent dans les rues de Vienne, quittant une église, une chapelle ou un monastère, et s'acheminant vers un autre édifice de la capitale, gagnant un village voisin ou même un célèbre pèlerinage éloigné de quinze et vingt lieues. Beaucoup allaient adorer la statue miraculeuse de la Vierge, àMarienzell, dans laStyrie ; toutes les jeunes femmes de l'Autriche venaient lui offrir en don leur anneau de mariage, afin de ne pas le perdre, ce qui était sans le moindre doute un expédient infaillible.
Mais de plus ^étranges spectacles frappaient les regards. On voyait fréquemment des individus dépouillés jusqu'à la ceinture, tenant à la main un martinet, parcourir les rues et les {riaces de la capitale, en se flagellant avec une ardeur fanatique. Les yeux tournés vers le ciel, chantant des psaumes, remplissant l'air de cris et de soupirs, faisant couler leur sang sous les lanières expiatoires, ils campaient la nuit dans les carrefours, dans les cimetières et autour des couvents. D'autres enthousiastes, pour imiter le Sauveur, traînaient sur le pavé de grandes croix pendant le carême ; plus la croix était énorme, plus la pénitence \eur semblait méritoire, et ces vastes machines gênaient la circulation.
En 1682, Ferdinand III avait ordonné à Ions les Autrichiens de s'agenouiller sur le passage du Saint- Sacrement ; la désobéissance devait être punie d'amende, de confiscation et de peines corporelles. En 1730, la femme de l'ambassadeur prussien, qui se crut autorisée à ne pas tenir compte de cette injonction, vu sa foi religieuse et les privilèges attachés aux postes diplomatiques, faillit payer cher son acte d*indépendance*
Elle était dans son carrosse avec sa fille, lorsqu'un prêtre^ portant le viatique à un malade, se trouva sur leur chemin. Elle fit arrêter sa voiture, mais n'en descendit pas. Ce témoignage incomplet de déférence choqua et irrita la multitude. Elle força les dames à qpiitter leur véhicule et à s'agenouiller sur la voie publique. M"* Brand résistait, criait tout haut qu'elle était la femme de l'ambassadeur nrussien, qu'on violait à son égard le droit des gens. La foule s'animait de {dus en plus et aurait fini par la maltraiter , si des ecclésiastiques n'avaient eu le bon sens d'intervenir.
La cour de Berlin se plaignit, comme elle devait le faire. On arrêta quelques-uns des fanatiques, et Guillaume I" se contenta, pour toute réparation, de l'aveu de leur faute et du pardon qu'ils en sollicitèrent, humblement agenouillés devant son ambassadeur.
La position des diplomates qui professaient la religion orthodoxe, était peut-être moins agréable encore. L'empereur exigeait qu'ils prissent part à toutes ses dévotions, et elles étaieùt si longues, si tristes, si monotones, qu'elles eussent effrayé un reclus. Èf
voye2 un peu les espiègleries de la fortune!- Dans cette cour sévère, ponctuelle, monastique, la France était représentée, en 1726, par un esprit fort, par un galant personnage, préoccupé ayant tout de ses plaisirs, par le duc de Richelieu enfin ! Je vous laisse à penser la mine que faisait le spirituel seigneur, pendant les interminables ollices auxquels sa charge le contraignait d'assister! Après le carême, il eut besoin de soulager son cœur et adressa au cardinal de Polignac la lettre suivante :
« J'ai mené ici une vie pieuse pendant Je carême, qui ne m*a pas laissé libre un quart d'heure par jour, et j'avoue que si j'avais connu l'existence que mène ici un ambassadeur, rien dans la nature ne m'aurait déterminé à accepter cette place, où, sous prétexte d'invitations et de représentations aux chapelles, l'empereur se fait suivre par les ambassadeurs comme par ses valets de chanAre. Il n'y a qu'un capucin, avec la santé la plus robuste, qui puisse résister à cette vie pendant le carême. Pour en donner une idée à Votre Éminence, j'ai été, de compte fait, depuis le dimanche des Rameaux jusqu'au mercredi d'après Pâques, cent heures à l'église avec l'empereur ! M. le comte du Luc, qui avait été dix-huit mois ici, dont il avait passé neuf ou dix avant de faire son entrée et le reste à être malade, nous avait laissé ignorer ce trésor de dévotion, que je viens de découvrir âmes dépens. J'avoue que je pense que la dévotion veut^uu peu plus de liberté, et que cette contrainte inouïe que l'on éprouve ici et qui n'est dans aucune cour du monde, est pour moi quelque chose d'insoutenable et dont
je ne puis m'empêcher de marquer ma mauvaise humeur à Votre Éminence, »
Pauvre pinson des Gaules enfermé dans la cage des Habsbourgs^ le duc de Richelieu, comme on voit, finissait par se désoler. Que lui répondait le dignitaire de rÉglise? Ses consolations méritent d'être lues :
fc Sur la peinture que vous me faites de la manière dont vous avez rempli tous les devoirs du carême, de la semaine sainte et de Pâques, je crois ne pouvoir mieux faire que de vous féliciter d'en être sorti : peut-être n'en aviez-vous jamais fait autant de votre vie. Imaginez- vous précisément la même chose d'un cardinal à Rome. Il est vrai que nous sommes payés pour cela. »
I^'aveu est leste et piquant. Un prince de l'Église déclarer à l'ami, au preneur de Voltaire, que ses émoluments seuls lui donnent le fe)urage de supporter les saintes expiations du carême I Le prélat n'était point, quand il écrivait ces lignes, sous l'influence du zMe pieux qui le fit entrer en guerre contre Lucrèce.