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CHAPITRE XVIII

LIBfPÉRATRlCB MARIE-THÉRÈSE ; SA DÉVOTION EXALTÉE, SON INTOLÉRANCE.

Lorsque Marie-Thérèse monta, en \ 741 , smleterire du sermenty non loin de Presbourg, on put croire que TAutriche allait se rajeunir, entrer dans une nouvelle ère de force, de gloire et de prospérité. Autour de l'éminence se pressait Taristocratie hon^ise, avec son costume pittoresque et sqs magnifiques chevaux. Les belles formes de l'impératrice, l'éclat de son teint, ses traits charmants, ses yeux gris qu'animait la plus vive expression, rappelaient le noble type et les grâces de sa mère, Elisabeth de Brunswick, et neitenaient en rien des Habsbourgs. L'émotion de la cérémonie, la chaleur du jour, avaient, pour ainsi dire, coloré son visage d'un reflet céleste. L'inquiétude que lui causait la ligue redoutable formée contre elle, l'espoir de vaincre., la résolution d'apporter dans la lutte un courage inflexible, ajoutaient à son prestige naturel l'élévation et l'intérêt des sentiments dramatiques. Sa haute taille, ses longs cheveux blonds qui tombaient en flots d'or sur ses épaules, sa robe de brocard, son manteau de velours cramoisi doublé d'hermine, achevaient de lui donner une physionomie

imposante et presque surhumaine. Lorsqu'enfin, saisissant l'épée nue de saint Etienne avec une impatience héroïque, elle jura d'observer fidèlement les lois et coutumes des Magyars, puis traçant daiis Tair une croix vers les quatre points de l'horizon, promit de défendre le pays contre tous ses adversaires, de quelque lieu qu^ils vinssent, un frémissement d'admiration parcourut rassemblée> des cris d'enthousiasme et des protestations de dévouement saluèrent la jeune reine.

Et cependant l'heureux avenir dont elle semblait te pronostic et te gage fie devait point se réaliser. Sans doute Marie^Thérèsê sauva la monarchie avec Taide des Hongrois ; mais elle ne la sauva que des eniiemis du dehors. BBe ne guérit pas les maux intérieurs qui la rongeaient, elle n'anéantit pas l'influence déplorable des vieux principes, elle ne sut régénérer ni lé gouvernement ni la nation. Dans ce corps jeune et gracieux habitait l'esprit des ruines ; la fraîcheur du visage masquait la décrépitude des idées; lé sombre génie espagnol, la mesquine et intolérante dévotion de Ferdinand H, obsédaient Marie-Thérèse comme deux fantômes, lui inspiraient la plupart de ses actions, de ses discours, de ses mesures politiques.

Elle consacrait habituellement cinq heures par jour à de pieux exercices, et même davantage. Si étrange que cela puisse paraître dans une souveraine d'ailleurs très-active , très-occupée , le fait n'admet pas le môfifHire doute , attesté comme il l'est par de nombreux témoins. Son ardeur superstitieuse augmentait avec les années. Au mois de mars 1778, elle demeura t»ois heures agenouillée en public, dans la

cathédrale de Vienne , pendant qu'elle priait le Sm^ gneur de détourner la guerre dont elle était menacée pour la succession de Bavière. Une de ses filles, Tar*^ chiduchesse Elisabeth, confia un jour à une dame que quand elle suivait sa mère à la chapelle , la séance durait si longtemps qu'elle ne comprenait plus ni ce qu'elle disait, ni ce qu'elle entendait.

Pendant le carême, l'impératrice exécutait opiniâtrement les prescriptions de l'Église. Nulle carmélite n'observait un jeûne plus rigoureux, ne se mortifiait avec une plus ardente exaltation. Les archiduchesses étaient contraintes d'imiter son -abstinence, de se livrer aux mêmes excès de piété. Cette dévotion monacale n'était pas toujours de leur goût. L'une d'elles en fut victime dans des circonstances vraiment tra* giques, . -

L'archiduchesse Josèphe , la sixième fille de Tinipératrice , charmait tous les yeux par sa beauté , ga« gnait tous lès cœurs par ses manières affables. Le roi de Sicile, Ferdinand IV, avait demandé la main de sa sœur ainée, l'archiduchesse Jeanne. Mais celle-ci était morte en 1762, avant l'époque fixée pour le mariage. Au bout de quelques années, on décida que l'aimable Josèphe la remplacerait. La fiancée devait partir le 15 septembre 1767 , et on avait terminé les apprêts de son voyage lorsqu'une lugubre scène de piété les rendit superflus.

Marie-Thérèse ne voulait point qu'elle abandonnât TAutriche sans s'être conformée à l'usage de la famille, et avoir accompli ses dévotions parmi les tombeaux de ses aïeux , dans Téglise des capucins. Elle

exigea donc alîsoluuient que sa fille allât se mettre en prière sous les voûtes sépulcrales. Josèphe éprouvait uae grande répugnance à obéir et qpmme un pressentiment de sa fin malheureuse. Elle supplia sa mère de ne pas lui imposer une si triste cérémonie, dont la détournait une horreur insurmontable et un effroi ^ mystérieux. L'autocrate ne se laissa pas plus émouvoir que le destin* L'archiduchesse fondit en larmes pendant qu'elle montait dans la voiture qui allait la conduire au monastère , et descendit en frissonnant les marches du caveau funèbre.

Trois mois auparavant y sa belle-sœur , la seconde femme de l'empereur Joseph II, y avait été ensevelie. Elle était morte de la petite vérole, ce fléau de la maison d'Autriche , auquel n'ont pu résister les Habsbourgs. La maladie avait exercé de tels ravages sur la princesse, que l'opération de l'embaumement avait été jugée impraticable. Sa chair répandait une affreuse odeur : le bruit courait même dans le peuple que, malgré toutes les mesures sanitaires, les miasnoes du cadavre infectaient encore le souterrain. L'événement confirma cette opinion. A peine l'archiduchesse eut-elle quitté les salles ténébreuses, qu'elle fut prise d'un sourd malaise. Bientôt 1^ petite vérole se déclara ; les efforts de la science échouèrent contre ce mal terrible, et, le 15 octobre , un mois après le jour fixé pour son départ, la jeune princesse rendait le dernier soupir. Les couronnes que l'on dépose sur les tombeaux remplacèrent pour elle la couronne nuptiale, et les cierges funèbres lui tinrent lieu d'illuminations»

Le cœur d'une mère y si fortifié qu'il puisse être contre les sentiments naturels , ne reçoit pas sans frémir de par0ils coups. L'impératrice , depuis ce temps, alla seule prier Dieu dans la sombre nécropole. Mais elle n'exempta ses filles que de cette lugubre cérémonie. Partout ailleurs, il fallait qu'elles imitassent sa dévotion exagérée. Si elles manquaient à un exercice pieux , efte témoignait hautement sa mauvaise humeur, s'informait des causes de leur absence et les réprimandait le jour suivant.

Comme le remarque très-bien le touriste adulais Wraxal, son éducation et ses goûts la destinaient à porter la crosse d'une abbesse plutôt qu'à gouveriier un empire.

Les hérétiques de toutes les confessions lui inspiraient une vive répugnance. Elle croyait fermement que pas un seul n'entrerait dans le ciel et que la miséricorde divine serait sourde pour eux. Mais eBe détestait particulièrement les Anglais, qui lui sotiblaient plus opiniâtres que les autres, plus éloignés de la vraie croyance et du repentir. Lorsque son dernier fils, l'archiduc Maximilien, voulut visiter la France et les Pays-Bas , elle lui enjoignit de ne franchir la mer sous aucun prétexte. La crainte qu'il ne se laissât infecter par les principes et les mœurs irré- ' Hgieuses de la Grande-Bretagne, qu'il ne perdît de sa foi , de son humilité catholiques , motivait cette rigoureuse défense. Elle exigea une promesse semblable de Tempereur Joseph H , lorsqu'il se ren^t à Pari« en 4777. « Les Anglais, lui cBt-eBe , sont presque sans exception des incrédules, des libres-penseurs

et des déistes. Je tremble que des rapports avee un tel peuple ne souillent ton caractère , n'^ranlent ta confiance dans tout ce que les chrétiens demeurés fidèles regardent comme sacré. »

Lorsque la vieillesse et une obésité monstnieusé devinrent des obstacles insurmontables qui empêchaient Marie-Thérèse d'aller à l'église et même à son oratoire , il fallut prendre des mesures pour que ses pieuses habitudes n'en souffrissent point. Depuis la mort de son mari y elle ne quittait plus le troisième étage du palais. Au-dessous de sa chambre y on arrangea une chapelle. Quand l'heure de la messe arrivait , un mécanisme faisait ouvrir le plancher. Le prêtre montait à Tautel, et Marie-Thérèse suivait l'office divin sans quitter son fauteuil.

Son extrême dévotion eut des conséquences fâcheuses pour ses sujets. La première fut un prosélytisme violent, austère, minutieux et infatigable. Il existait en Autriche, depuis longues années, une pieuse fondation possédant un revenu de' 600,000 florins, qu'on distribuait en pensions aiux renégats du protestantisme. Une grande faveur entourait cette classe d'hommes sous le règne de l'impératrice ; pour les non-cathcdiques opiniâtres, c'était beaucoup d'être soufferts. Invoquant un droit prétendu de réformer les esprits et les mœurs, Marie-Thérèse poussa l'intolérance jusqu'à faire saisir les luthériens, encore assez nombreux, qui habitaieat l'Autriche supérieure, la Styrie et la Carinthie, pour les interner dans leBannat et la Transylvanie, où la race saxonne jouissait de la Hberté religieuse; elle appelait cette tyrannique

mesure des transplantations, assimilant les hommes aux végétaux. Mais les végétaux meurent sans souffrir; les hommes endurent de longues souffrances avant les douleurs suprêmes de l'agonie. Qu'importait à la fanatique souveraine? Les pauvres dissidents étaient obligés de vendre leurs biens pour des prix dérisoires, pour les sommes qu'on voulait leur offrir. Dans les provinces, où on les jetait ainsi qu'un rebut, ils ne trouvaient ni terres, ni travail, ni ressources : les pays de montagnes sont toujours très-pauvres. Ils mangeaient donc le peu de numéraire qu'ils avaient apporté ^vec eux, puis l'indigence ouvrait un soir leur porte, venait comme un spectre s'asseoir à leur foyer, joignait ses tortures aux chagrins de l'exil et de la persécution. Ils finissaient par succomber, après d'inutiles efforts pour lutter contre un malheur sans issue.

Dans les provinces, des commissions reUgieuses surveillaient âprement les luthériens et les calvinistes. On leur enlevait de force les livres où se trouvaient exposées leurs doctrines, on les empêchait de communiquer leiirs principes à leurs enfants. « Malgré cela, écrit le grand-chanceher Furst, il y a encore un nombre infini de protestants qui gardent en secret leurs opinions et ne se soumettent au catholicisme que d'une manière extérieure. »

La seconde conséquence fâcheuse produite par l'exaltation de l'impératrice, c'était une solhcitude oppressive pour le salut et la moralité de ses sujets. Elle enlevait sans scrupules à leurs familles d'opulentes héritières qui professaient le luthéranisme, les en-

fermait dans des cloîtres, et les mariait ensuite avec des courtisans dévoués au système orthodoxe. Ain« fut traitée la comtesse Banffy, par exemple, dont le frère avait abjuré le protestantisme et devint plus tard gouverneur de la Transylvanie. La jeune personne était élevée dans cette province, sous les yeux d'une parente qui lui communiquait son zèle pour le calvinisme. Les deux orphelins appartenaient à une puissante famille, possédant de nombreux domaines sur les bords de la Samos et de la Maros : ils formaient les derniers rejetons de-la branche aînée. Tous ces motifs n'arrêtèrent point Marie-Thérèse. Elle envoya un escadron s'emparer de la comtesse, la fit amener à Vienne et instruire dans les principes ultramontains. Son éducation terminée, elle l'enrôla parmi ses dames d'honneur, et la maria, en 1778, au comte Jeaa Esterhazy, son compatriote, mort seulement de nos jours, pendant l'année 1834*

Marie-Thérèse multipliait ces mariages forcés, qui produisaient tantôt des effets ridicules, tantôt des effets déplorables. Elle unit de la sorte, par mesure administrative, un homme qu'elle protégeait depuis Tenfance, le comte François Esterhazy, d'un caractère doux et tranquille, avec une Starhemberg, femme charmante d'ailleurs, mais colère, farouche et indomptable. Un hardi galant, nommé Schulenburg, ne tarda point à l'enlever et à la conduire en Suisse. Marie-Thérèse les fit réclamer par son ambassadeur. La Confédération livra les amoureux transfuges. Le délinquant fut condamné à mort comme séducteur •• Mais le mari, que cette heureuse aventure délivrait

pour touj(Hir8 de sa femme, ne voulut pas que le jeune homme fût si mal técompensé d'un éminent service. Il intercéda, obtint sa gràce^ le combia de remerciements et de prévenances (1).

Chaque année on saisissait des bandes de filles pu^ bliques ou de femmes légères, que l'impératrice faisait transporter dans la Croatie et laSlavonie, sans examiner si ce n'était pas corrompre les mœurs de certaines provinces, pour améliorer celles des grandes villes et de la capitale. Une iastitution bizarre témoigna de son zèle pudique. Elle forma cinquante cornmissions de chasteté^ qui devaient surveiller jour et nuit les mœurs de ses sujets. Les membres de cette police virginale parcouraient sans cesse les mes et les places de Vienne, arrêtaient, conduisaient au violon toutes les femmes qui osaient se montrer seules en public. Si décents que fussent leur costume et leur maintien, si pressantes que fussent les nécessités qui les contraignaient de sortir, qu'elles cherchassent des moyens d'existence ou reportassent de l'ouvrage terminé, il leur fallait suivre au corps-de-garde la vertueuse milice. Un seul moyen leur assurait une libre circulation, c'était de porter ostensiblement un rosaire et un livre de messe, comme si elles se rendaient à l'église.

Les jeunes débauchés, adversaires naturels des candides gardiens^ subissaient de durs châtiments. Ainsi, en 1752, une société de libertins, qui ne respectaient ni les lois de l'abstinence ni ceUes de la mo- # *

(1) Vchse, Getchichtê des œstreicMschm Hofs, t. VII, p. 306.

destie, furent arrêtés à Nussdorf, près de Vienne, lieu habituel de leurs réunions. Parmi eux se trouvaient les deux fils du bourgmestre de Dantzig. Leur père offrit pour les sauver une somme importante. La dernière des Habsbourgs se montra inexorable. Les prévenus expièrent au carcan leur amour de la bonne chère et des jolies filles.

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