‹ Histoire secrète du gouvernment AutrichienChapitre 21 sur 36 · PREMIÈRES RÉFORMES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES RÉFORMES

Un secret motit poussait Tardente souveraine à déployer cette rigueur* Il s'en fallait bien que son mari se piquât de lui être Adèle. Nul visage gracieux ne le laissait indifférent, nul aimable sourire n'échappait à son attention. Dévote et passionnée, l'impératrice lui gardait toute sa tendresse, abdiquait par scrupules religieux ses droits de représailles. Sa piété veillait sur son amour, le concentrait dans son cœur et l'y faisait brûler comme une flamme dévorante. Une lettre officielle , écrite en français par le comte de Podewill, le 10 janvier 1747, prouve que l'on savait à.quoi s'en tenir sur cet article :

a II est constant , dit l'ambassadeur , qu'elle est fort jalouse de son époux et qu'elle fait tout au monde pour empêcher qu'il ne prenne quelque attachement. Elle a fait fort mauvais visage à certaines dames à qui l'empereur commençait à en conter. Elle voudrait, par le même principe , bannir toute galanterie de sa cour. Elle marque beaucoup de mépris pour les

feihmes qui ont des intrigues, et en témoigne presque autant pour les hommes qui les recherchent. Je sais qu'un jour elle a parlé fort vivement au comte d'Esterhazy; pour lequel elle a beaucoup d'amitié et qui est de toutes ses parties de jeu , au sujet d'une in» trigue qu'il a avec la femme du comte d'Althann, Elle cherche à éloigner de l'empereur tous ceux qui donnent dans la galanterie , et Ton prétend que le comte de Colloredo (le vice-chancelier), qui en fait profession, ne parviendra jamais à être bien dans son esprit. Il a môme été pendant un temps dans une espèce de disgrâce pour avoir fait quelques parties de plaisir avec le prince. La même. chose est encore arrivée à plusieurs autres. Elle voudrait faire un ménage bourgeois. » Les commissions de chasteté lui servaient à connaître toutes les actions , toutes les démarches de François !•'; les pudiques agents surveillant la fidélité du prince. De sorte que plusieurs royaumes étaient mis en pénitence pour les galanteries de l'empereur et pour que son amour fût réservé, autant que possible , à la tendresse jalouse de sa femme !

L'exaltation religieuse à laquelle s'abandonnait Marie-Thérèse avait cette conséquence regrettable qu'elle la faisait sans cesse tomber dans les pièges des hypocrites. Sa sincérité même leur venait en aide. Comme elle assistait publiquement aux offices, les papelards avaient soin de s'y trouver en même temps qu'elle. Là, ils ne négligeaient rien pour éveiller son attention. Ils s'agenouillaient à portée de sa vue, se prosternaient sur le visage, tenaient les bras levés comme

par esprit de inortification» récitaient leurs prièlres avec une feinte ardeur, avec des é\^m et des soupirs çoQtipuçls. Rédiger ou traduire des çeuvres pieuses, des traités de déyotioo, était encore ua si^r moyeu dcilui plaire, d'obtenir sa protection et sesi bonnes grà-^ ce^f Les courtisans ne dédaignaient auciiu acte d'hypocrisie pour se mettre ep faveur, pour parvenir au but 4e leur cpnvpi tise» Les femmes de chambre et les valets ^ pied trafiquaient de leur influence surTimpératrice ou du privilège de lui parler qu'ils devaient à leur place : il^ lui recommandaient de béats personnages, tout confits eu sainteté, qui leur avaient d'abord graissé la patte. Marie-Thérèse leur octroyait au nom du ciel de terrestres avantages. Quelquefois cependant ses caméristes étaient, comme elle, abusées par des tartuffes. Ceux-ci alors atteigpjiifnt d'fttttant mieux leur but qu'ils jouaient double*jeu.

ta piété de la souveraipe prit un carpictère plus sombre, plus fervent, plus espagnol, en un mot, après la fin soudaine de son mari bien-^aimé. Le 18 août 1765, François mourait d'une attaque d'apoplexie dans le château royal d'Inspruck, où il était allé pour célébrer les noces de son second fils, plus tard grandduc de Toscane, puis empereur sous le nom de Léopold IL II tomba commç frappé du tonnerre et expira iflstantanépient. Rien ne put conspler sa femme, malgré le courage qu'çïlle montra ei) préparant elle-même son linceuL Elle ne voulut voir personne pendant plusieurs joiu:s et hâta les apprêts du convoi, qui devait transporter à Vienne le corps du défunt sur Tlnn et sur le Danube.

Ce malheur inopiné attrista aussi profondément la dernière maîtresse de l'empereur, la ravissante princesse Auersperg. Elle avait suivi la cour dans le Tyrol. Une occasion solennelle mit bientôt les deux rivales en présence. La flottille mortuaire était amarrée devant Hall, attendant Tordre du départ. L'impératrice voulut se montrer une fois encore avant le sinistre voyage. Quand elle sortit de son cabinet, elle trouva tous les seigneurs et toutes les nobles dames rangés sur sa droite; à gauche se tenait seule la princesse Auerspei^, évitée comme une^proserite par ce monde astucieux. Elle était complètement habillée de noir, et son long voile ne cachait pas les pleurs qui brillaient sur ses joues. Un sourire dédaigneux effleura les traits de la veuve, pendant qu'elle examinait la foule des courtisans. Presque tous avaient montré pour la favorite une complaisance sans bornes, quand elle exerçait une influence due à sa beauté. Pas un seul maintenant ne voulait avoir l'air de la connaître. Après avoir constaté leur servile inquiétude, Marie-Thér^e, d'approchant de la délaissée, lui tendit la main et lui adressa tout haut ces paroles : « Nous avons réellement beaucoup perdu, ma chère ! » Elle honora ensuite de quelques mots, suivant l'ordre et le rang, les autres personnages groupés à sa droite. Aussitôt la cour entière se pressa autour de la jeune femme qu'elle évitait cinq minutes auparavant.

Marie-Thérèse fit transformer en chapelle la salle où était mort l'empereur ; on construisit l'autel à l'endroit même où il avait cessé de vivre; Une troupe

de nonnes eut mission d*y prier constamment pour rame du défunt^.

Pendant quinze ans, Timpératrice porta le deuil le plus sévère. Elle se fit couper les cheveux, comme si elle appartenait à un ordre monastique ; ses habits, ses tentures, ses équipages étaient invariablement noirs. Elle abandonna le premier étage du palais de Vienne, qu'elle habitait avec son*mari, et se fixa.au troisième. On en couvrit toutes les murailles de velours noir. Le 18 de chaque mois, elle se renfermait dans ses appartements et ^^'était visible pour personne; elle passait de même tout le mois d'août, pendant lequel l'empereur avait si subitement échappé à son affection. Elle restait donc séquestrée, inabordable, quarante-deux jours par an.

Elle avait fart construire d'avance son tombeau près du tombeau de François, graver son inscription funèbre, où manquait seulement la dernière date. L'heure n'avait qu'à sonner, elle pouvait partir : sa • demeure était prête dans la région de l'éternel silence. Vers la fin de sa vie, elle passait chaque jour des heures entières au milieu d'une sotnbre chapelle, devant un crucifix qu'ornaient, pour toute décoration, des têtes de mort. A droite se trouvait l'image de l'empereur, exécutée après son décès; à gauche, l'image de l'impératrice elle-même, comme elle devait paraître quand les crises de l'agonie auraient terminé son règne. Incapable de se mouvoir, elle se fit plusieurs fois descendre, au moyen d'un fauteuil porté par des câbles, dans le souterrain où dormait pour toujours son cher François. Pendant une dernière visite.

lorsqu'on allait enlever la princess.e, les cordes se rompirent.Cet accident lui parut un pronostic. « Il veut me retenir! s'écria-t-elle. Oh! je viendrai bientôt! » Quelques jours après, effectivement, elle tomba malade, et mourut, le 29 novembre 4780, à Tâge de soixante-quatre ans.

Marie-Thérèse n'était point une femme ordinaire : elle avait une intelligence forte, une imagination puissante, une activité que rien ne fatiguait, un courage indomptable. Malgré la dévotion excessive qu'on lui avait inspirée dès son enfance , grâce aux traditions espagnoles des Habsbourgs et aux manœuvres des jésuites , la superstition diminua sous son règne. L'impératrice modéra la violence de Tédit par lequel Ferdinand III avait ordonné de se mettre à genoux sur le passage du Saint-Sacrement, quel que fûtTétat du ciel et du pavé. On limita aux piétons la nécessité d'obéir. Pour les personnes en équipage, il leur suffit de se découvrir la tête et de s'incliner dans l'attitude d'un homme qui salue. Les dévots ne profitaient point de cette tolérance: ils descendaient de voiture et se prosternaient devant l'ostensoir. Les indifférents, les libres-penseurs faisaient tourner bride, quand ils entendaient la clochette du sacristain. Les gens riches obtinrent aussi la faveur de suivre les processions et pèlerinages dans leurs carrosses ; la longueur de la route donnait souvent de l'importance à ce privilège.

Marie-Thérèse diminua en outre , avec le concours du pape, le nombre des fêtes religieuses, qui s'étaient multipliées au delà de toute mesiïre. Ni le clergé cependant ni le peuple ne voulurent admettre cette

réforme. Elle augmentait dans les campagnes les jours de corvée, elle blessait dans les villes le plus puissant de tous les démons qui oppriment l'humanité : le génie de la routine. Personne ne voulait faire usage des facilités nouvelles accordées au travail. Il fallut que le gouvernement exigeât , comme raccomplissemefit d'un devoir, ce que la bulle octroyait comme une liberté. Il ordonna de poursuivre la construction des monuments publics, le théâtre du palais entre autres^ pendant les jours consacrés auparavant à l'oisiveté. La police força les commerçants d'ouvrir les boutiques ; mais cette mesure n'atteignit point 'le but qu'on se proposait : les boutiques demeurèrent ouvertes, seulement nul adieteur n'y entra, ou si quelqu'un, par hasard, violait cette muette coalition, les marchands l'arrêtaient tout court en lui demandant des prix fabuleux. Qui l'emporta du gouvernement ou de la sottise publique ? Ce fut la sottise. L'autorité, de guerre lasse, fut réduite à laisser le bourbeux torrent suivre son cours ; mais elle empêcha les dévots de se flageller dans les rues et d'y traîner sur leur dos des croix énormes.

Une influence décisive étouffait dans le cœur de Marie-Thérèse la vieille haine des Habsbourgs pour la France , et lui faisait tourner en souriant les yeux vers ce pays jadis abhorré. L'empereur, qu'elle idolâtrait, dont elle n'eut pas moins de seize enfants, cinq tils et onze filles , appartenait à une vieille race française : le sang des Guises se mêlait dans ses veines au sang des Bourbons. Par son père, il était le petit-fils du célèbre Charles de Lorraine , qui eut, avec Jean

Sobieski, la gloire do forcer les Turcs à lever le siège de Vienne. Sa mère était fille du duc d'Orléans, frère de Louis XIV, Né en-France, le 8 décembre 4708, il avait déjà treize ans lorsqu'il fut emmené dans la capitale de T Autriche. Il y vit grandir sous ses yeux sa future épouse. En 1729, son père étant mort, il alla prendre possession de la Lorraine et prêter, comme vassal, le serment d'allégeance à Louis XV pour le duché de Bar. Sept ans après, Charles VI Tunissait avec sa fiHe unique, Marie-Thérèse, qui devait hériter de toutejs ses couronnes et avait alors vingtsept ans accomplis. En 1787, le jeune prince céda la Lorraine à la France moyennant le duché de Toscane, où venait de s'élettftdre la* famille des Médicis. Sa femme, devenue scmveraine, le fit nommer empereur d'Allemagne le 13 septembre 1745.

François I*' introduisit à la cour autrichieûne les jtianières , les goûts, l'idiome et le costume français. Les hommes de son pays n'ont point en général la mémoire dès mots; il leur ressemblait à cet égard, comme sous beaucoup d'autres rapports , et ne put jamais apprendre l'allemand. Il fallut bien que la haute société apprît la langue maternelle de l'empereur. ■ Elle continua Cependant à faire usage de l'italien, qui avait été longtemps de mode, et commença en outre à se familiariser avec Tanglais.

François de Lorraine avait dans ses habitudes et ses façons d'agir un laisser-aller qui dépassait souvent les bornes de la cotivenancie. Toute espèce d^ gène lui était insupportable. Il traitait si familièrement, même en public, les personnes avec lesquelles il était

lié, qu'elles lui manquaient parfois de respect, yétiquette espagnole lui inspirait la plus profonde horreur; il ne parvint cependant à L'abolir qu'en partie: la lectrice de Marie-Thérèse, pour offrir un exemple, continua de remplir ses fonctions à genoux. Mais, en ce qui le concernait personnellement , il la supprima tout à fait, n ne voulut pas permettre, notamment, que les dames lui baisassent la main , conune l'exigeait la tradition. Il renonça d'abord au costume espagnol pour les jours ordinaires , puis pour les jours de fête. Dans les occasions les plus solennelles, il se montrait fort simplement vêtu ; ses magnifiques pierreries le distinguaient seules du moindre courtisan.

Sa sobriété formait aussi contraste avec la gloutonnerie allemande. Ses plaisirs principaux étaient la chasse , dont il raffolait , le billard, le jeu de ballon, les dés et le pharaon. Il témoignait d'ailleurs à ses compatriotes une grande amitié : on ne le voyait guère entouré que de Lorrains et de Hongrois. Pendant la guerre contre les Turcs, en 1737 et 1738, les Magyars lui avaient inspiré la plus haute opinion de leur caractère et de leur valeur : il fut toujours leur soutien et leur panégyriste auprès de Marie-Thérèse.

Lorsque la nation se* fut levée en masse, pendant Tannée 1742, pour sauver l'Autriche, Testime et la préférence que leur marquait déjà la princesse, malgré la haineuse politique suivie jusqu'alors, envers eux par les Habsbourgs, devint de l'affection et de la reconnaissance. Quelques minutes avant de mourir, elle exprimait encore sa gratitude pour eux et pour le ' prince de Kâunitz. Pouvait-elle prévoir, hélas ! qu'un

jour ses descendants itraiteraient comme des forçats et des bandits ce peuple de héros?

L'action de la France aurait été bien plus vive sous son règne, si le prince lorrain avait été dans le palais autre chose qu'un mari. La descendante de Charles- Quint se montrait en politique aussi jalouse qu'en amour : elle ne voulait partager ni l'exercice du pouvoir, ni la tendresse de François. Elle l'avait cependant fait élire empereur d'Allemagne , et l'avait de plus nommé co-régent de ses États. Mais ce n'étaient que des cajoleries adressées à l'époux, dans le but d'augmenter sa passion , de le rendre plus aimable et plus fidèle. L'autocrate n'entendait pas qu'il prît ses titres au sérieux. Dans les grandes solennités, il s'éclipsait, il restait avec les dames et avait coutume de leur dire : « J'attends près de vous que la cour s'en aille. L'impératrice et mes enfants composent la famille impériale. Je suis un simple particulier. » .

Il était d'ailleurs si timide qu'il baissait presque toujours les yeux ; si doux, que dans les petites querelles de niénage il cédait habituellement ou faisait les premières avances pour ameneria réconciliation. Il assistait aux séances du conseil aulique, mais n'y jouait guère que le rôle de comparse. Quand il voulait donner sérieusement son avis sur une affaire , et que son opinion ne se trouvait pas conforme à celle de son impérieuse moitié , elle le chapitrait sans miséricorde. Dans une dépêche du comte de Podewil, écrite en français , on lit ce passage caractéristique : «* Il m'a été assuré de bonne part qu'un jour, dans une conférence , l'impératrice ayant soutenu avec

beaucoup de chaleur une opinion contre l'avis de ses ministres, et l'empereur en ayant dit son sentiment, l'impératrice lui imposa silence d'une manière fort dure , en lui témoignant qu'il ne devait pais se mêler d'affaires auxquelles il n'entendait rien^ n

Quoique tenu ainsi en tutelle, le docile empereur, par la prédilection cpi'il avait inspirée à Marie-Thérèse pour les Français , n'en exerça pas moins sur la politique autricbienne une remarquable influence* Il s'opposa cependant à Falliatice de 1756 entre la cour de Vienne et la cour de Versailles. L'impératrice eut la condescencbnce de flatter dans une lettre la marquise de Pompadour« Les deux États ne promi-* • rent d*abord.que de se défendre mutueilemeat contre leurs adversaires ; mais bientôt l'alliance devint offensive et eut pour premier résultat la guerre de Sept- Ans, où Louis XV, où le duc de Choiseul, soû ministre, abandonnant les sages traditions de Henri IV, de Richelieu et de Louis XIV , travaillaient à consolider notre ennemie séculaire , à empêcher Frédéric II de former dans le Nord une puissance capable de la tenir en respect, (^affranchir tous les princes germaniques. Les causes de regrets ne se firent pas attendre : la France prodigua son or et ses soldats pendant une lutte cruelle , sans obtenir le moindre avantage.

Maiâ la glace était rompue entre les deux course Cette première alliance détermina Marie-'Thérèse à unir trois de ses filles avec des Bourbons.

La première fut l'archiduchesse Caroline* On h maria, en 1768 , au roi de Naples , Ferdinand IV , fe même qui avait dû épouser la princesse Jeanne et la

princesse Josèphe , inortes toutes deux avant la céré* meniez Elles avaient peu perdu en ne portant pëë la courocme nuptiale, leur futur n'ayant point led qualités qui eussent pu les rendre heureuses. L'impératrice eUe-mèmè le jugeait ainsi ; elte écrivait en 1769 à la comtesse de Le^chenfeld : « Je regarde la pauvre Josèphe comme un sacrifice de politique : pourveu que'elle fasse son devoir ettvers Dieu et son épou^^ et qu'elle fass^eson salut, dût-elle même être maitieureuse, je serois contente (1). » Ces paroles cruelles semblaient appeler un châtiment :. lé sacrifice fut plus amer que ne l'avait pensé l'autocrate ; elle avait renoncé pour sa fille au bonheur en ce monde : ce fut la princesse même que le sort enleva!

Quand on apprit à Ferdinand la mort de sa seconde fiancée, il en témoigna beaucoup d'humeur. Ses seulei^ eecupafions , ses uniques plaisirs, étaient la chasse et la pêche. Les convenantSes exigeaient qu'il s'abstint de l'une et de l'autre pour le moins pendant tout un jour. Gomitent parvieiKlrait^il dès lors à tuer le temps? Ses flatteurs (Perchèrent un moyen de le distraire. Ni le billard ni les cartes ne réussirent. Aucun projet d'amusement ne lui souriait , lorsque enfin un gentilhomme s'avisa de dire sans trop peser ses paroles : «Si nous imitions l'enterrement de la princesse? » Le roi de Sicile trouta l'idée charmante et délicate. Un jeune courtisan imberbe et d'apparence féminine devint Facteur principal de la mascarade. On l'habilla

(1) Comme la lettre est en français, nous avons conservé la rédactiw de Mftrîê-Thërèâe et ««s fautes d'orthographe,

ea archiduchesse , on retendit sur une civière, les mains et la figure découvertes ; puis , pour imiter les marques de la petite vérole, on lui moucheta la peau de gouttes de chocolat. L'ambassadeur d'Angleterre fut invité à la cérémonie. L'auguste personnage menait le deuil ; le cortège circula dans les chambres les plus somptueuses du palais de Portici ; William Hamilton, qui chassait presque toujours avec le roi, eut mission de présider aux compliments et visites de condoléance. Le prince fut enchanté de cette burlesque parade. Voilà comment il déplorait la triste fin d'une jeune personne accomplie !

Aux deux fiancées soustraites par la mort à une si fâcheuse alliance, la cour de Vienne substitua l'archiduchesse Caroline. Le mariage eut lieu le 42 mai 4768. Le lendemain, de très-bonne heure, Ferdinand quittait le lit nuptial pour aller à la chasse. Ses courtisans lui demandèrent si s# femme était de son goût. — « Oh ! répliqua-t-il négligemment, elle dort comme une morte et sue comme un pourceau {dorme corne unammazata e suda corne un porco) . » Un des spectacles qu'il donnait souvent à sa jeune épouse, c'était la scène triomphante qui terminait ses chasses : on accumulait devant lui toutes les pièces de gibier, on en formait un monticule. Le roi ôtait son habit, endossait une camisole de flanelle, et, le couteau de chasse à la main, se précipitait sur la venaison massacrée. Alors , il taillait , il dépeçait les animaux, il leur fendait le ventre, il tirait leurs entrailles et les amoncelait près de lui, à hauteur d'homme. Le tertre nauséabond fumait au soleil,

pendant que le prince, poursuivant sa besogne, couvrait de sang ses mains, sa figure et ses habits.

Un épisode non moins remarquable formait le dénoûment ordinaire de ses festins : lorsqu'il s'était copieusement repu et que l'abondance de la nourriture chassait le dîner de la veille, il l'annonçait tout haut à ses convives : « J'ai bien dîné, il me faut maintenant une bonne évacuation, » disait-il {sono ben pranzato, adesso bisogna una buona panciata). Et, choisissant les personnes qu'il voulait honorer, il les menait dans un lieu qu'environne habituellement plus de mystère. Là, pendant que Sa Majesté royale cédait aux inspirations de la nature, ses courtisans s'efforçaient de l'égayer par leurs propos, sans oublier le respect dû à son auguste caractère (4).

Appréhendant pour lui les idées sombres, l'idiotisme et les hallucinations qui avaient répandu leurs nuages sur l'esprit de son grand-père, de son aïeul et de son bisaïeul, ses parents lui avaient interdit les travaux sérieux et les études pénibles. Ce personnage intéressant et sa femme donnèrent le jour à Marie-Amélie, ex-reine des Français.

La seconde archiduchesse, mariée avec un Bourbon, se norilmait aussi Amélie; elle épousa, en 1769, le duc de Parme. La troisième, on ne la connaît que trop: le 16 mai 1770, on célébrait les noces de Marie- Antoinette et du Dauphin, quoiqu'elle n'eût pas encore tout à fait quinze ans. Elle monta sur le trône de France; màis,hélas! comment devait-elle en descendre !

(1) Le duc de Vendôme, sous Louis XIV, poussait l'inconvenance encore plus loin. Voyez les Mémoires de Saint-Simon.

Sa mère néaniooins désirait beaucoup voir réussir Tunioii projetée, quoique^ d'une autre part, ele éprouvât une sourde inquiétude. Lorsque les stipulations diverses eurent été faites , elle alla consulter une nonne, qui habitait un monastère voisin de la capitale et passait pour pénétrer les secrets de l'avenir. Sa fille était alors très-pieuse , et l'impératrice craignait surtout que son zèle dévot ne s'afTaibltt. Elle demanda en conséquence à la religieuse si la cour dépravée de Louis XV n'altérerait pas les meeurs et la croyance de l'archiduchesse. « Elle aura de grands revers, lui dit la pythonisse , puis elle redeviendra pieuse. » C'était tout ce que sa seconde vue discernait dans le lointain ! L'idée que la ferveur de I9 jeune princesse pourrait diminuer affecta si vivement Marie^ Thérèse, qu'elle foaàit en larmes. Elle eut ensuite toutes les peines du mande à maîtrisa son chagrin, ^ reprendre possession d'elle-même. Cette prophétie ne lui parut pas tellen^ent infaillible cependant qu'elle autorisât une rupture avec le cabinet de Versailles.

Ainsi l'empereur chai^eait les dispositions de l'Autriche envers la France, unissait moralement les deux pays, établissait entre les deux cours des tien$ de famille. Malheureusement , il était si peu instruit qu'il savait tout au plus lire et écrire; l'influence franiçaise n'aurait donc embrassé, sous son patronage, que le cercle étroit des modes, des habitudes, de la langue officielle et du cérémonial, Mms auprès de lui agissaient trois hommes supérieurs , qui ouvraient à nos idées, sur le sol rebelle de l'Autriche , une carrière infiniment plus large : c'étaient le prince de Kaunitz

et' les deux fils atnés de Marie-Thérèse » devenus après sa mort Joseph II et Léopold U. Chacun de ces hommes mérite une étude particulière et doit être connu de tous ceux qui désirent comprendre la situation actuelle de l'Europe.

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