LUTTE DU PRINCE DE KAUNITZ CONTRE L ORDRE DE SAINT-IGNACE
Outre le dessein d'unir la France et rAutriche, la France qui était son idéal, l'Autriche où il souhaitait vivement naturaliser les maximes de nos philosophes, nos goûts, nos mœurs, notre littérature, dessein que tout le monde jugeait inexécutable et qu'il exécuta cependant, le prince de Kaunitz voulait renverser la longue domination des jésuites dans son pays et même provoquer l'abolition légale de l'ordre.
C'était, au premier coup d'œil, un plan téméraire. Lesmoinesde Saint-Ignace possédaient, gouvernaient l'Autriche comme un fief de leur société. Par l'éducation, l'intrigue, la' confession et les autres sacrements, ils dominaient la famille royale, le corps diplomatique, la noblesse, le peuple et les soldats; ils disposaient de toutes les places, de tous les revenus, de tous les honneurs ; ils savaient ce qui avait lieu dans toutes les familles. La terreur enchaînait les langues, la censure paralysait l'imprimerie et jusqu'à la pensée. Un document latin, écrit squs le règne de Charles VI, où un commencement de régénération
avait déjà eu lieu, contient à cet égard une plainte touchante, extraite de Tacite, mais qui semble inspirée par les douleurs des populations autrichiennes :
« Nous avons certes donné Une grande preuve de patience, et comme on a' vu chez les anciens la liberté parvenir à ses dernières limites, nous avons connu les limites extrêmes de l'asservissement, les inquisiteurs nous ayant ravi jusqu'au droit de parler et d'écouter. Nous aurions perdu la mémoire en même temps que la voix, si nous avions pu oublier aussi bien que nous taire ! L'esprit nous revenait enfin ; mais, par suite de la faiblesse huniaine, les remèdes sont plus lents que les maux ; les corps se développent lentement et périssent vite : ainsi on paralyse plus facilement les intelligences qu'on ne les ranime, on abolit les études avec moins de peine qu'on ne les restaure (1). »
L'histoire n'offre pas un second exemple d'un tel empire obtenu, exercé ^u moyen d'une doctrine religieuse, non par une caste comme celle des brahmes, mais par une société, par une fraction du corps sacerdotal. Comment un seul homme pouvait-il annuler tant d'influence, détruire un monument si solide? D'imposantes fortifications, toutes sortes d'ouvrages
(1) Voici le texte de ce passage important : « Dedimus profectô grande patientiae documentum, et sicnti vêtus œtas vidit quid ultimum in libertate esset, ita nos quid in servitute, adempto per inqui&itores etiam loquendi audiendique commercio ! Memoriam ^uoque ipsam cum voce perdidissemus, si tàm in nostrâ potestate fuisset oblivisci quàm taceve ! Nunc demùm redibat aniraus ; naturâ tamen infirmitatis Inimanse tardiora sunt remédia quàm mala, et ut corpora lente augescunt, citô extinguuntur, sic ingénia studiaque oppresseris facilius quàm revocaveris. »
souterrains le défendaient : que de pièges à éviter, que de bastions à prendre ! Mais les difficultés mêmes stimulent les esprits supérieurs comme les âmes généreuses : •
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire,
dit très-bien Corneille. Les dangers qui le menaçaiçat n'effrayèrent donc point l'habile ministre; seulement il enveloppa ses desseins du plus profond secret, et travailla dans l'ombre à les faire réussir.
Une mesure de précaution lui parut d'abord nécessaire avec les ennemis qu'il allait combattre. Dès ce moment, il ne toucha plus à aucun mets qui n'eût ét^^ accommodé par son maître d'hôtel et servi par un domestique entièrement dévoué. Nulle considération ne put, même un seul jour, endormir ou aveugler sa prudence. Si un grand personnage , si l'empereur, si l'impératrice IHnvitaient à dîner, il acceptait l'invitation, mais s'abstenait de tous les aliments servis sur la table. Son fidèle serviteur lui apportait son repas,y compris le pain, le vin et l'eau : son extrême sobriété facilitait l'opération. L'aflFreuse mort du pape Clément XIV prouva combien le sage ministre avait raison de se tenir sur ses gardes.
Un heureux hasard lui mit entre les mains des papiers de la plus haute importance. Nul ordre religieux n'a provoqué plus de mécontentements, plus de défections que Tordre de Saint-Ignace, n'a vu plus de transfuges l'abandonner et abandonner en. même temps l'Église catholique, pour embrasser les doc*
trines de la Réforme. Un de ces jésuites, que fatiguait un joug accablant, travaillait dans la chancellerie secrète de la société, à Vienne, où il tenait la correspondance du provincial. C'était un homme ingénieux, qui connaissait et menait très-bien les affaires. Il avait déjà sollicité mainte fois la résiliation de ses vœux et exprimé le désir de figurer parmi les membres du clergé séculier. On n'avait point puni ce témoignage de dégoût et de lassitude, comme on l'eût fait en d'autres temps, mais on avait toujours repoussé sa demande. Il n'espérait plus parvenir à ses fins, lorsqu'un jour, dans la boistBrie de la maison professe, il découvrit une armoire cachée derrière un double panneau. C4ette armoire, que l'on semblait avoir oubliée, contenait une foule de papiers mystérieux, lettres, billets en chiffres, comptes de finances et autres pièces. Le postulant, nommé Joseph Monsperger, vit, à son extrême surprise, les confessions générales de plusieurs souverains, ministres, princesses et grands personnages, que Ton avait rédigées dans les derniers temps du règne de Charles VI et pendant les dix premières années du règne deMarie-Thércse. Les unes se trouvaient étrites de la main des confesseurs mêmes ; les autres n'étaient que des copies, les originaux ayant été expédiés à Rome. Muni de ces précieux documents, le jésuite pensa qu'il obtiendrait enfin sa libération.
Un de ses camarades d'études, appelé Tobie Barrer, était secrétaire particulier du prince de Kaunitz. Monsperger va le trouver, obtient qu'il le présente au clairvoyant ministre, et lui fait part de sa décou-
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verte. L'homme d'État lut avec une extrême attention les pièces qu'il lui apportait, les garda> comme bien on pense, et les mit en réserve pour s'en servir quand l'heure serait venue. Le jésuite put dès lors quitter Vienne, aller trouver le pape, lui demander l'annulation de son engagement. Si le chef du cabinet autrichien ne l'avait protégé, le séditieux aurait, selon toute vraisemblance, disparu à jamais dans les cachots du fort Saint- Ange. Soutenu et rassuré, il menaça Clément XIII de divulguer les secrets de l'ordre, si on ne brisait pas sa chaîne. Le pontife romain se vit dans l'obligation de céder. Monsperger revint tranquillement habiter les environs de Vienne, où il mourut fort âgé, sous le règne de Joseph II, après avoir mené, pendant toute la seconde partie de son existence, une vie douce et champêtre.
Pour conduire à bonne fin son œuvre périlleuse, le libérateur de l'Autriche sentait qu'il avait besoin d'appuis. Les moines de Loyola embrassaient toute l'Europe dans leurs intrigues, étaient partout présents, partout armés de la dissimulation, de la violence, de la cupidité, d'une ambition inexorable. Détruire une de leurs places fortes, ce n'était pas assez : il fallait que toutes leurs citadelles croulassent en même temps. Alors, peut-être, ne se relèveraientils pas de leur chute. Le prince de Kaunitz l'espérait du moins, quoique l'ordre, frappé à mort et enseveli pendant quarante ans, soit enfin sorti du tombeau, évoqué par l'esprit de réaction qui infeste notre époque.
L'habile ministre, en conséquence, travaillait les
ambassadeurs des puissances étrangères à la cour d'Auiricbe. Poinbal, Aranda et Choiseul, qui expulsèrent les jésuites de Portugal , d'Espagne et de France, avaient tous les trois représenté leur nation à Vienne, subi tous les trois IMnfluence du grand politique. L'ordre mystérieux avait enfin trouvé un antagoniste capable^ de le vaincre, habile, calme, silencieux, persévérant, infatigable, sans illusion, sans préjugés, sans faiblesse ; il l'attaquait dans le centre même de sa domination; il voulait le frapper au cœiir et lui arracher sa plus belle proie, cette malheureuse 4u triche qu'il avait depuis cent cinquante ans réduite en servitude , séparée de la civilisation et de l'Allemagne, enveloppée de ténèbres, inondée de sang et de larmes.