‹ Histoire secrète du gouvernment AutrichienChapitre 24 sur 36 · PROTESTANTS EXPULSÉS DES MONTAGNES DE SALZBOURG · texte numérisé non relu

PROTESTANTS EXPULSÉS DES MONTAGNES DE SALZBOURG

L'autorité absolue exercée en Autriche, pendant un siècle et demi, par les moines de Saint-Ignace, autorité que leur enleva le prince de Kaunitz, mais qu'ils ont pleinement reconquise de nos jours, est un phénomène étrange, unique peut - être dans l'histoire, et qui, par suite, demande à être examiné de près. Nous avons vu les terribles moyens dont les pieux conspirateurs firent usage pour établir leur domination. Une partie de ces expédients leur servait à la maintenir, et la persécution menaçait toujours leurs adversaires. Néanmoins, comme les jésuites n'avaient pas dans l'État de position officielle, ne portaient point la couronne, ne pouvaient ni occuper les ministères, ni commander les troupes, ni rfimplir les postes d'ambassadeurs, ni même gouverner les diocèses, puisque leur règle les éloigne de toutes les dignités ecclésiastiques ou laïques, ils ne régnaient qu'à force d'adresse, au moyen de perpétuels artifices. Cette machine compUquée, laborieuse, devait

fonctionner sans relâche, ^oiis peine d'être envahie par la rouille, détraquée par la négligence, mise promptement hors d'usage. Quel système de ruses pratiquaient les révérends pères? On pense bien qu'ils ne nous ont laissé eux-mêmes aucun renseignement à cet égard, et la servitude complète de la presse n'a permis de rien publier en Autriche, d'où nous puissions tirer maintenant quelque lumière. Mais une source d'informations nous reste : les dépêches des ambassadeurs à leurs puissances respectives et les narrations des voyageurs. Elles nous révèlent certains manèges qui font deviner les autres.

Ainsi, nous apprenons par Freschot (1) que les jésuites affectaient chez l'empereur le désintéressement et l'humilité la plus chrétienne, paraissaient indifférents à toutes les 'Choses de ce monde, au pouvoir comme aux richesses. Mais cette feinte abnégation ne les empêchait pas d'exercef une influence illimitée. Si quelqu'un leur déplaisait, se mettait en opposition avec eux , il était perdu sans ressources. Quelques services qu'il eût rendus à l'État, quels que fussent sa position ou son mérite personnel , on le destituait, on le proscrivait, on l'annulait, non point par des mesures violentes, par une persécution régulière et manifeste, mais par des moyens si adroits que les victimes semblaient tomber d'elles-mêmes. On voyait la chute et on ne pouvait constater d'où partaient les coups. La société, ne paraissant ni con-

(1) Mémoires de la cour de Vienne, Cologne, 1706, 1 volume in-lS.

naître l'individu ni songer "à lui, goûtait mystérieusement le plaisir de la vengeance.

Les moines espagnols tenaient donc la cour comme assiégée: rien n'y entrait, rien n'en sortait sans avoir subi leur contnMe. Les ministres, les chefs d'emploi, les subalternes devaient fléchir le genou devant eux, l'ecevoir leurs instructions et s'y conformer. Pour leurs adversaires, la justice devenait inaccessible comme la faveur : c'était leur voix qui parlait dans les tribunaux, c'était leur main qui ouvrait et fermait les prisons.

Hors du pays, dans les cours étrangères, leur influence ne diminuait pas : les ambassadeurs portaient le joug de leur autprité, ne pouvaient échapper ni à leurs obsessions ni à leur surveillance. Plusieurs membres de l'ordre allaient, venaient, rôdaient sans cesse autour d'eux, sous prétexte de leur faire la cour, de leur rendre service, de leur communiquer des nouvelles importantes, qui n'étaient le plus souvent que des puérilités. Ces relations cauteleuses, et tyrafnniques servaient, en outre, à donner du relief aux émissaires. Nul moyen d'éjuder leur obséquiosité menaçante et importune ; le moindre signe d'ennui, (le répugnance ou d'inquiétude était noté ; la moindre tentative de rébellion produisait les plus graves conséquences. Sur le signal donné de Paris, de Londres, de Rome, de Madrid ou de Lisbonne, les manœuvres commençaient à Vienne ; on dénigrait, calomniait l'ambassadeur récalcitrant ; les insinuations, les stratagèmes perfides allaient grand train ; avant même que le diplomate eût pu pré-

voir la tempête, il était révoqué de ses fonctions.

Deux cent cinquante jésuites, qui restaient en permanence à Vienne, occupaient toutes les avenues du palais. Deqx membres de la société apprenaient, par la confession , les pensées les plus secrètes de l'empereur et de l'impératrice. On remettait le premier entre les mains d'un homme grave, studieux, qui semblait absorbé dans la contemplation, préoccupé uniquement de son salut et des intérêts du ciel, puisque le ciel a des intérêts^ suivant les théologiens. Aussi le béat personnage demandait-il souvent à résigner ses fonctions, à les échanger contre la paix de la solitude et les dévotes extases du recueillement. On n'avait garde de le laisser faire, on le retenait, on le suppliait de ne point enlever au monarque la lumière de ses conseils ; après mainte simagrée, il cédait, il se résignait en soupirant, et ce pieux intermède, joué avec componction, fortifiait son crédit. A entendre ses collègues, d'ailleurs, il n'entretenait le souverain que du dogme et de la morale ; seulement, lorsqu'une décision avait été prise, le soir, dans le conseil des ministres, on était fort étonné d'apprendre le lendemain matin que l'empereur avait changé d'avis. Or, son confesseur lui avait seul parlé dans l'intervalle. On ne soufflait mot, on comprenait l'influence de la théologie sur la politique; mais les secrétaires d'État se dégoûtaient si bien de leur triste rôle, qu'ils ne tenaient plus à émettre une opinion.

Pour mener l'impératrice, on employait un frère d'une nature opposée. Avec les femmes, la dévotion

même doit être insinuante : l'austérité du visage et des manières, que la nature n'a point destinée à leur être ofiFerte en spectacle, leur cause une répugnance invincible. En conséquence , auprès de la souveraine on mettait un prêtre jeune, gai, souple, actif et disert. Ce que son affidé n'obtenait pas de l'empereur, l'aimable religieux l'obtenait de l'impératrice. Bien souvent même on ne tentait pas d'autre voie. La compagnie aime beaucoup à employer l'influence des femmes, naturellement portées au mystère. Quel champ leur ouvrait, d'ailleurs, la piété excessive des princesses ! Éléonore de Neubourg, troisième femme de Léopold P% poussait tellement loin la dévotion qu'elle se flagellait jusqu'au sang, mettait des bracelets intérieurement garnis de pointes de fer, suivait pieds nus les processions. L'empereur étant passionné pour la musique, elle l'accompagnait dans sa loge, par étiquette et par devoir; mais elle détournait soigneusement son attention du spectacle, elle tenait son oreille fermée aux notes mondaines. Un livre de psaumes, relié comme le texte de l'opéra, secondait son exaltation : elle paraissait lire la pièce, tandis qu'elle se fondait en prières. A la lecture, elle mêlait le travail, et brodait religieusement des nappes d'autel.

Dans certaines occasions, pour se donner l'apparence d'une sincérité tiomplète, les moines de Saint- Ignace soutenaient des avis différents et se séparaient en deux troupes. L'une disait oui, l'autre disait non. Ce jeu concerté d'avance produisait sur les simples un effet admirable. Les clercs expérimentés y trou-

yaieot un autre avantage : quelque décision que prtl l'empereur, qufei que fut le dénoûment de Taffaire, la compagnie avait toujours exprimé la même opinion que le mpnarque, toujours pressenti l'événement fipaK Les deux confesseurs jouaient le premier rôle dans cette comédie ecclésiastique. On en vit un exemple curieux, lorsque le roi d'Espagne eût fait un testament pour appeler au trône de la Péninsule Farchiduc Charles, le second fils de Léopold, qui fut depuis l'empereur Charles VI. Le père et la mère du jeune homme hésitaient à se séparer de lui; donc, il eût été maladroit de blesser leur tendresse inquiète, aussi bien que de prendre un parti décisif: Tambition pouvait l'emporter sur l'affection, et vice versé. Les jésuites se séparèrent en deux chœurs, l'un desquels chantait l'affirmative et l'autre la négative ; par ce moyen, ils étaient sûrs de ne pas chanter faux.

Les mariages devenaient encore un excellent moyen d'action. Peu de noces splendides avaient lieu sans leur entremise, et les beaux yeux, les frais visages, les dots attrayantes leur soumettaient la jeunesse.

Dans le but de maintenir leur ascendant parmi le bas peuple, les jésuites avaient formé une société secrète de pauvres étudiants. Ils leur fournissaient la pitance, et leur donnaient des instructions. Les émissaires faméliques se répandaient dans les cafés, les brasseries , les guinguettes et autres lieux de réunion, où ils écoutaient les propos des buveurs, afin de les transmettre aux doctes casuistes. Parmi ces espions se trouvaient quatre cents gaillards d'une

force herculéenne» qui soutenaient au besoin la réputation de l'ordre par des arguments péremptoires. Si une sédition avait éclaté dans la ville contre les moines tout-puissants, ils auraient eu pour garde cette troupe athlétique. On voit qu'ils n'oubliaient rien.

Comme le dénote la création d'une pareille société, l'esprit d'intolérance et de persécution animait toujours l'ordre ambitieux; il était toujours prêt à employer la violence pour terrifier ses ennemis et les adversaires du catholicisme, pour assurer l'exécution de ses projets. Sous le règne de Charles VI, pendant l'année 1731 (notez la date, je vous prie), la congrégation en donna une preuve éclatante, qui frappa l'Europe de stupeur. Des scènes odieuses rappelèrent, à une époque si voisine de nous, et la guerre de Trente-Ans et la révocation de l'édit de Nantes.

Nulle province de TAutriche n'oflEre un aspect plus ravissant que le pays de Salzbourg. Les étrangers, aussi bien que les Allemands, ne tarissent pas quand ils entreprennent l'éloge de cette région enchantée. Les lacs et les montagnes, les prairies et les bois, les rochers et les cascades, les torrents, les pics neigeux, les glaces éternelles y forment un ensemble admirable , un des poëmes les mieux réussis qu'ait imaginés la nature. Des bourgades, des villes pittoresques animent ces riantes solitudes. A la vie pastorale des armaillis, des laboureurs, à la chasse, à la pêche, à l'exploitation des forêts, les habitants mêlent l'exploitation des mines, surtout des mines de fer, qui abondent dans la province. Or, le poétique diocèse eut le bonheur d'échapper, pendant la guerre

de Trente-Aûs, aux calaiïiités de cette affreuse lutte.

D en fut préfeervé par la sagesse, par la politique supérieure de l'archevêque Paris Lodron , primat d'Allemagne et seigneur temporel du pays. Dès le commencement des troubles, il sut apaiser sans yiolence Tagitation des districts oti les maximes nouvelles comptaient le plus de sectateurs. Il les empêcha de s'unir avec les dissidents de Bohême, avec les paysans révoltés que commandait Etienne Fadinger. Lui-même n'entra jamais dans la ligne catholique, n'admit jamais Tordre de Loyola dans son diocèse, qui forma comme une oasis au milieu de l'Allemagne ensanglantée. Quoique soutenus par de puissantes familles indigènes, les luthériens y avaient une grande infériorité numérique: elle leur conseillait la prudence, elle détournait de leur tête la colère des Habsbourgs. Tant que dura îa persécution armée, le judicieux prélat fut, pour ainsi dire, l'ange gardien de ses vassaux, et, par une chance vraiment singulière, il occupa plus de treAte ans le siège archiépiscopal, vit le début et la fin de Thorrible guerre..

Pendant que l'Allemagne épuisée entrait dans une lente et pénible convalescence, le calme devenait plus profond, le bien-être augmentait sur les montagnes de Salzbourg; le grondement lointain du canon ne troublait plus le silence des forêts embaumées. Cette paix salutaire dura vingt-cinq ans. Mais il s'en fallait bien que la lutte du passé contre l'avenir, de la routine contre l'intelligence, tdu despotisme contre la liberté fût close à jamais. Les pasteurs des hautes prairies, les bûcherons, les artisans, tes mineurs, les

cbarboonier» causaient entre eux des problèmes qui venaient d'agiter l'Europe. Ces hommes simples et purs se demandaient pourquoi un si grand schisme avait transformé les chrétiens en bétes sauvages; pourquoi on avait vu plusieurs papes et antipapes se maudire, se cal(»miier mutuellement ; pourquoi les cbefe de l'Église avaient tant disserté , argumenté dans les conciles de Constance et de Bâle; pourquoi, enfin, les docteurs de la religion nouvelle, Luther, Zwingle et Calvin n'étaient pas d'accord entre eux. I^ défense de lire la Bible, où ils auraient voulu chercher des lumières, redoublait leur curiosité, en même temps qu'elle leur inspirait des soupçons. Dès Tannée 1670, de nombreux rapports furent adressés au gouvernement autrichien, pour lui révéler cet état des esprits.

Les opuscules d'un réformateur indigène accrurent leur tendance au libre examen. Joseph Schaitberger était né à Durnberg, en 1658. Ayant lu le catéchisme de Luther, il le trouva si satisfaisant que, depuis lors, il. combattit sans repos et sans détours les principes catholiques. Il ne pouvait manquer d'être arrêté; mais, dans les cachots de Hallein et de Salzbourg, il demeura inflexible. On le chassa, en conséquence, du pays. Le courageux apôtre choisit Nuremberg pour lieu de refuge , ville puissante, éclairée , qui était alors le centre intellectuel de TAUemagne. Il y publia un certain nombre de traités religieux, que leur forme rendait accessibles à tout le monde. Sa Lettre évangé-ligue adressée aux Tyroliens du vallon de Delleregen, célèbres par leur talent pour la fabrication des

tapis, eut un succès prodigieux. Leurs colporteurs l'introduisirent dans les montagnes de Salzbourg, d'où elle pénétra dans la Carinthie et dans la Styrie supérieure, grâce à la connivence de personnes discrètes, que Ton n'aurait jamais soupçonnées. Les charlatans, les marchands forains, et même les vendeurs d'images pieuses, de chapelets, de croix bénites, propageaient aussi les brochures de l'écrivain populaire, y joignant des Bibles traduites, que lisaient avidement les schlitteurs, fermiers, bûcherons et armaillis.

Le nombre des individus qui penchaient vers la Réforme, était déjà considérable sous l'administration du prince archevêque Gandolf de Kùenbourg, entre les années 1668 et 1688; il augmenta beaucoup pendant le règne de son successeur, le comte François de Harrach. Comme les montagnards cherchaient sincèrement la vérité, savaient mieux soigner les bestiaux ou poursuivre les chamois qu'analyser une doctrine, on les aurait peut-^tre facilement ramenés par la douceur, convaincus par des syllogismes et abusés par un étalage de vaine science. Mais la maison d'Autriche n'a foi que dans le sabre et les verrous; l'ordre de Saint-Ignace ne voulait employer que la force. On commença donc à persécuter les dissidents. Le plus léger écart des cérémonies extérieures du catholicisme fut châtié avec une rigueur inapitoyable. Un soupçon vous faisait traîner devant les commissions religieuses, subir un examen perfide et inquisitorial ; on fouillait la maison du prévenu pour y chercher des livres dangereux, et on le for-

Cait à renier publiquement toutes les sectes. Refusait - il cet éclatant désaveu , on le chassait du ^ territoire, on l'envoyait languir dans un étemel exil, et, comme pour ajouter l'ironie à l'intolérance, on lui faisait payer un droit d'émigration ! En mai 1695, Michel Plastnigg, paysan de Windischmattray, dut ainsi abandonner sa province natale. Sa femme, qui le chérissait, voulut le suivre sur la terre étrangère, emmener avec elle ses quatre enfants mineurs. Mais on la sépara de ses fils, sous prétexte que les opinions damnables de leur père compromettraient leur salut. Le frère du banni ne put même obtenir la permission de les élever, quoique son orthodoxie ne fut pas suspecte, qu'il jurât de vivre et de mourir dans la croyance ultramontaine. On plaça ses neveux chez des étrangers, où on surveilla leur instruction. Une foule de scènes pareilles affligèrent l'Oberland.

Ces mesures oppressives n'étaient pas faites pour exciter l'enthousiasme en faveur du catholicisme. Le rude habitant des montagnes ne comprend pas la soumission à l'arbitraire. Il voit ses granits braver la fureur des tempêtes, ses coupoles neigeuses défier le soleil, ses torrents bondir par dessus les obstacles : la nature lui enseigne la résistance. Il ne se courbe donc pas plus devant la tyrannie que ses rochers ne cèdent à la molle étreinte des nuages. Les pasteui's des hautes terres, néanmoins, n'avaient pas encore adopté de doctrine précise , ils Vappartenaient ni à la communion d'Augsbourg, ni à la communion helvétique. Mais quelques livres, quelques principes de toutes les sectes réformées circulaient parmi eux ;

ils avaient emprunté certaines opinions aux vaudois^ aux hussites, aux luthériens, aux calvinistes, et en avaient formé un bizarre mélange.

Elles avaient cependant une base commune : les maximes de TÉvangile ; un but commun : celui de ramener les coeurs vers la pureté des temps primitifs. Or, les mœurs du clergé autrichien offraient un spectacle entièrement opposé. Il semblait avoir réduit la piété à la servile observance de quelques pratiques minutieuses, de quelques cérémonies extérieures. La justice et la charité n'entraient pour rien dans sa dévotion. « Son ignorance faisait sourire, sa corruption excitait le mépris, sa violence fanatique inspirait la haine, nous dit le baron Hormayr, son avidité effrayait, et ses débauches continuelles rappelaient une sentence de la Bible sur les pasteurs qui tondent leurs brebis jusqu'à la peau. » L'inimitié des communes de Salzbourg et de leurs supérieure ecclésiastiques allait donc. tous les jours s'envenimant. Au lieu de corriger leurs vices, les prêtres déchaînaient la persécution dans leurs tranquilles vallées.

Les plus honorables citoyens furent traités comme des criminels et menacés de la potence. « Je suis un pauvre homme, disait Pierre Wallner, mais il n'y a pas un moment où je ne sois prêt à mourir pour la vérité. » L'oppression devint si cruelle que les montagnards perdirent patience. Le 5 août 1731, leurs délégués se réunirent à Schwarzach, pour conférer sur les moyens d'y mettre un terme. Réunis autour d'une, table, dans l'hôtellerie du village, ils récitèrent d'abord le vingt-sixième psaume. Ils délibérèrent ensuite et

arrêtèrent les mesures qu'il fallait prelidfe. QuelqUesims voulaient provoquer une sédition générale, occuper militairement les défilés du pays ; mais des opinions plus modérées prévalurent. Les campagnards y gagnèrent peu. Instruit de leur conciliabule, l'archevêque sollicita l'intervention de Charles VI comme prince autrichien, défenseur et patron du diocèse. L'empereur envoya aussitôt trois mille six cents hommes, que l'on dissémina dans toutes les vallées, où, pendant un espace de quatre mois, ils coûtèrent à la province 1,039,440 florins. Le 30 août 1731, le conseil aulique prohiba comme séditieuses les réunions auxquelles assisteraient plus de trois personnes. On arrêta beaucoup de pères de famille, on en exila un grand nombre.

Dans cette calamité publique, vingt-trois paysans des dix cantons prirent le parti d'aller à Regensbourg, que les Vrançais appellent Ratisbonne, et d'exposer teur situation aux envoyés des puissances schismatiques. Ils voyaient bien qu'il fallait se déclarer pour l'une où pour l'autre des confessions dominantes, mais ils ne savaient laquelle choisir. Les naïfs campagnards présentèrent au synode une liste de tous les Salzbourgeois qui regardaient l'Évangile comme l'unique source de la vérité: ce rôle contenait les. noms de dix-sept mille sept cent quatorze adhérents. Mais comme c'étaient des chefs de famille, ils représentaient un bion plus grand nombre de personnes lasses du joug catholique. A cette démarche répondit une mesure violente, que semblaient interdire les opinions et les mœurs du dix-huitième siècle. *

Le 31 octobre de la même année, le gouvernement autrichien publia un édit par lequel tous les dissidents étaient condamnés à Texil. Les gens établis devaient abandonner le territoire dans l'espace de cinq mois, les gens non établis dans un laps de huit jours, s'ils ne reniaient point l'Église protestante ; les journaliers, les mineurs, les bûcherons, qui n'abjureraient point les doctrines hérétiques, seraient expulsés sur-le-champ. Une foule de montagnards vendirent leurs terres et leurs meubles, avec les pertes considérables qu'entraînait la dépréciation générale des biens, vu la quantité des offres. Les pères de famille partaient les premiers, allaient chercher un lieu de refuge où ils appelaient ensuite leurs femmes et leurs enfants. C'était une désolation presque universelle.

Les ambassadeurs desÉtats protestants réclamèrent en vertu du traité de Westphalie. L'article quatre du paragraphe trente-neuvième, qui n'a jamais reçu son exécution en Bavière et en Autriche, porte que les réformés auront trois ans pour quitter un pays catholique si le souverain exige leur départ, et que, dans tous les cas, ils pourront faire Hbrement administrer leurs biens. Suivant son usage, la cour de Vienne demeura sourde et muette. Il ne restait plus qu'à tendre une main secourable aux fugitifs.

L'électeur de Hanovre les accueillit avec empressement. Le roi de Danemark provoqua dés quêtes en leur faveur dans toutes les égUses. Le 2 février 1732, le roi de Prusse publia des lettres-patentes où il \e\it offrait un asile. La cour de Berlin engagea même les prêtres catholiques à employer partout leur influence

— lUO —

pouir faire bien recevoir les proscrits. Un grand nombre vinrent donc s'établir sur celte terre hospitalière. Frédéric - Guillaume envoya dans leur patrie deux commissaires, chargés officiellement de recouvrer leurs dettes actives. L'archevêque de Salzbourg, en compensation, fit veiller de la manière la plus rigoureuse au payement de leurs dettes passives. On retint le capital des dons annuels qu'on leur extorquait au profit des établissements pieux, du culte paroissial et des maisons de charité. Un droit de préemption fut même dévolu à ce capital soustrait, quand l'abondance des charges faisait vendre les biens aux enchères. Toute TAllemagne réformée suivit l'exemple que donnaient les souverains. Quoique les villes libres ne fussent plus dans l'état de force et de splendeur où le commerce de l'Orient les avait jadis élevées, elles se montrèrent généreuses envers les émigrants ; beaucoup y trouvèrent de l'emploi, beaucoup furent aidés par les institutions philanthropiques. Dans une foule de communes urbaines, les autorités allèrent au-devant des proscrits, pendant que les cloches sonnaient à grande volée ; le bourguemestre leur adressait un discours ; les habitants, répandus en foule hors des murs, chantaient les fameux cantiques luthériens : « Dieu est notre forteresse ; — Nul n'est abandonné du Seigneur; — Soutiens-nous, maître, suivant ta promesse. » On n'aurait pas plus solennellement accueilli des princes étrangers. A Aiisbach, quand les voyageurs furent arrivés sur la place de l'Hôtel-de- Ville, on leur distribua quatre cîent trente catéchismes de la confession d'Augsbourg. Un vieillard de

quatre-vingt-sept ans, George Fœrster, remercia la ville au nom des proscrits. Les bourgeois se disputèrent ensuite l'honneur et la satisfaction de les héberger. Une collecte dans les églises donna la somme relativement très-forte de 3,974 florins 6 kreutzers.

La Bavière, cette humble vassale de TAutriche, ne témoigna point aux bannis le même intérêt. Elle ne leur accorda qu'une semaine pour traverser son territoire : on leur désigna la route qu'ils devaient suivre et on fit garder tout le trajet par des soldats. Cinq cents montagnards prirent ce chemin ; trente mille avaient abandonné leur patrie. Un certain nombre s'embarquèrent pour l'Amérique, où ils fondèrent une colonie protestante sur les rives de TEbénezer, dans la Géorgie.

Le vaste commerce d'objets en bois sculpté, dont Nuremberg est maintenant le centre, y fut transféré à cette époque. On les avait jusqu'alors fabriqués au bord du Kœnigsee ou lac Royal, dans la province de Salzbourg. La majorité des artisans quitta le pays et alla, sous un ciel moins inhospitalier, faire concurrence aux tailleurs d'images restés dans les montagnes.

Cette émigration eut pour le diocèse des conséquences presque aussi funestes que l'expulsion des Maures pour l'Espagne. Les mtines d'or, d'argent, de fer et de cuivre furent abandonnées : les pluies, les infiltrations, les glaces, les neiges éternelles comblèrent leurs galeries. Le désert envahit promptement le sqI. Les champs jadis fertilisés devinrent des landes incultes ; les fonds humides se changèrent en marais

pestilentiels, d'où s^exhalait la fièvre. Au lieu de robustes cultivateurs, bronzés par l'air pur des montagnes, on rencontrait çà et là quelque berger pâle et frissonnant. Les maisons délaissées tombaient en ruine. Ceux qui avaient ficheté pour un prix dérisoire les biens de leurs malheureux compatriotes, et qui voulurent les exploiter, durent presque tous recourir à des honunes de peine, faire des avances plus ou moins considérables. Leurs entreprises échouèrent, et le peuple vit dans leur banqueroute un châtiment providentiel.

CHAPITBE XXIU.

dernieres tentatives des jésuites pour convertir l'allebiagne ; décadence de l'ordre.

Les jésuites n'avaient point abandonné leur projet de soumettre toute l'Allemagne au catholicisme : la guerre de Trente-Ans ne leur en avait donné que la moitié ; ils convoitaient le reste de cette proie, les lambeaux qu'on avait arrachés de leurs mains. Ils ne pouvaient, ils n'osaient plus procéder ouvertement par la force ; ils n'avaient plus de Wallenstein pour promener le deuil, la ruine et la mort de la Lombardie à la mer Baltique. Mais là oii les circonstances ne leur permettaient point de faire marcher le canon devant eux, ils se glissaient en rampant. Convertir les souverains schismatiqués, puis susciter contre leurs peuples des persécutions plus ou moins sournoises, était devenu leur principal expédient. La dernière fois qu'ils employèrent la violence, ce ne fut point directement, avec l'épée de l'Autriche, mais par l'entremise de Louis XIV; le fastueux monarque étant devenu leur instrument et leur .vassal. La révocation de l'édit de Nantes avait signalé l'importation en France du système autrichien. Quatre ans après,

les dragonnades, ce moyen de persuasion auquel les jésuites tiennent tant, parce qu'ils l'ont inventé, portaient sur les bords du Rhin la foi et la terreur.

« Au mois de février 1689, dit Voltaire, il vint à l'armée un ordre de Louis, signé Louvois, de tout réduire en cendres. Les généraux français, qui ne pouvaient qu'obéir, firent donc signifier, dans le cœur de l'hiver, aux citoyens de toutes ces villes si florissantes et si bien réparées, aux habitants des villages, aux maîtres de plus de cinquante châteaux, qu*il fallait quitter leurs demeures, et qu'on allait les détruire par le fer et par les flammes. Hommes, femmes, vieillards, enfants, sortirent en hâte* Une partie fut errante dans les campagnes; une autre se réfugia dans les pays voisins, pendant que le soldat, qui passe toujours les ordres de rigueur et n'exécute jamais ceux de clémence, brûlait et saccageait leur patrie. On commença par Mannheim et par Heidelberg, séjour des électeurs; leurs palais furent détruits comme les maisons des citoyens ; leurs tombeaux furent ouverts par la rapacité du soldat, qui croyait y trouver des trésors ; teurs cendres furent dispersées. »

Sur les ruines de dix-neuf cent vingt-deux communes jadis luthériennes, on proclama le catholicisme ; le peu d'habitants échappés aux violences de nos troupes, à la famine, aux rigueurs de l'hiver, furent contraints de prier suivant le rit dont on leur démontrait victorieusement la supériorité. Cette oppression dura huit ans. Lorsqu'on traita enfin de la paix, à Ryswik, le Palatinat crut que la liberté de

conscience allait lui être rendue. Les délibérations des plénipotentiaires touchaient à leur fin, etTespoir de la population malheureuse semblait effectivement sur le point de se réaliser. Mais les jésuites de France, d'accord aA^ec les jésuites de Vienne^ lui préparaient un coup de Jarnac. La veille même du jour où devait être signé l'acte définitif, les trois représentants de la France vinrent, le soir, déclarer que les négociations n'aboutiraient point, si on laissait les communes endoctrinées par le fer et la flamme retourner au protestantisme. Les envoyés des États luthériens jetèrent les hauts cris à cette nouvelle exigence; mais on ne tint compte de leurs réclamations. Toutes les parties belligérantes étant lasses de la guerre, on sacrifia les milliers d'hoinmes que le roi de France avait éclairés en incendiant leurs maisons.

Les protestants d'Allemagne soupçonnèr6«rt; l'Autriche d'avoir comploté cette perfidie, et lui en gar*^ dèrent rancune. Ils se trompaient si peu que Léopold regrettait de ne pas avoir obtenu davantage. Le comte d'Auersperg, son ambassadeur à Londres, dit au secrétaire d'État Blathwait que cette convention, après tout, n'avait pas octroyé aux catholiques la moitié autant de paroisses que les catholiques en avaient abandonné aux luthériens par la paix de Munster. La branche convertie de Neubourg, qui avait hérité du Palatinat dans l'année 1685, approuvait l'obstination de Louis XIV : elle aussi aimait mieux un désert qu'un pays peuplé de schismatiques»

Depuis cette époque, la milice du Saint*Siége n'eut plus Toccasion d'employer les belliqueux moyens qu'elle préfère, mais elle ne ralentit pas ses efforts et enveloppa toute l'Allemagne comme d'un filet. L'année même où l'on signa le traité de Ryswik, l'électeur de Saxe, pour monter sur le trône de Pologne, renia le protestantisme si courageusement défendu par ses ancêtres. Les princes de Hanovre et la famille régnante de Brunswick se prosternèrent devant l'Église orthodoxe. En abattant ces rameaux dégénérés, la mort seule put mettre un terme aux progrès du papisme dans le Nord : la succession de Hanovre, tombée entre les mains de l'Angleterre, fut spécialement un grave échec pour les ultramontains ; mais les princes de Hohenlohe imposèrent la communion romaine à leurs sujets. Nous avons raconté de quelle manière trente mille montagnards furent expulsés, çomm%iiérétiques, du pays de Salzbourg, eu 1731. En 1733, un adepte de la congrégation ayant hérité du Wurtemberg, forma le dessein d'y rendre la suprématie aux vieilles croyances : le comte Schœnborn, évêque de Wurtzbourg et vice-chancelier de l'Empire, devait seconder Charles- Alexandre. La mort soudaine, qui surprit en 1737 le duc fanatique, ne lui permit point de réaliser ses projets. Son fils ayant les mêmes opinions religieuses, le Saint-Siège n'en continua pas moins de dominer le Wurtemberg pendant soixantequatre ans. Le prince héréditaire de Hesse-Cassel, gagné à son tour, mais craignant d'indigner son père, embrassa dans le plus profond secret la doctrine catholique en 174'9. Sans la résistance victorieuse de

Frédéric pendant la guerre de Sept- Ans, la perspicacité de son génie et ses efforts soutenus, les jésuites eussent peut-être accompli par l'intrigue, au dix-huitième siècle, l'œuvre pour laquelle ils avaient déployé une si affreuse énergie dans le siècle antérieur.

Un autre obstacle néanmoins eût pu les arrêter: je veux dire leur propre décadence. L'ordre de Loyola ^t un instrument de guerre, une épée à deux tranchants. Elle produit de terribles effets dans la lutte, cette épée que ne tient jamais l'instigateur du combat, qu'il fait manier par d'autres, en s' effaçant luinjême et en se mettant à l'abri des coups. Les hostilités finies, à quoi peut-elle servir? Dans les temps calmes, c'est le marteau du forgeron, le soc du lat)Oureur, la navette du .-tisserand, l'aiguille de la ménagère, la houlette du pâtre, qui ont u^ie utilité réelle at inaontestable. La lame sanguinaire ne peut alors que se rouiller pendue aux murailles, où sa vue seule dQQne le frisson, tant elle évoque d'odieux souvenirs!

Tel fut le sort de la congrégation en Autriche, telle sera toujours et partout sa destinée. Le repos, si prévieux pour les nations, ruine et déconcerte l'ordre guerrier. l.es arts de la paix le trouvent gauche et inhabile. Son stratagème fondamental consiste alors à paralyser l'entendement humain, à prévenir la réflexion et la discussion. Mais, dans l'atmosphère léthargique répandue autour de lui, la torpeur le gagne lui-même. Les jésuites passent pour d'excellents instituteurs : Frédéric II prétendait que, sous le rapport de l'enseignement, ses provinces catholiques perdraient beaucoup, s'il les expulsait. J'ai peine à

croire que ce ne fût pas là un vain prétexte (1). Le talent des jésuites comme professeurs me parait un de ces préjugés qui ne soutiennent ni Texamen de la raison, ni la lumière des faits. Les partisans de l'immobilité absolue peuvent-ils enseigner la gymnastique de l'esprit? Les contempteurs, les adversaires de la raison peuvent-ils former des intelligences saines et robustes? Est-ce avec la scolastique du moyen âge, avec les subtilités de saint Thomas et de Duns Scott, avec toute cette alchimie fabuleuse, qu'on explique la nature des choses, que l'on fait comprendre l'histoire, la société, le bien et le beau, l'utile et le vrai, l'homme et le monde? Il existe de nos jours des établissements où l'on corrige les difformités de la taille : les écoles des jésuites semblent, au contraire, avoir pour but de déformer les esprits, de les rendre contrefaits et rachi tiques. Les annales de l'Autriche le prouvent péremptoirement. Dès que les moines ambitieux gouvernèrent sans contrôle le peuple et l'emperelir, les généraux et les ministres, les femmes et les enfants, une éclipse commença dans l'intelligence de la nation ; bien mieux, leur propre vue s'obscurcit, la lumière qu'ils cachaient aux autres se retira d'eux.

L'ordre de Loyola cultivait obstinément la mé-

(1) En avançant ce paradoxe, le roi de Prusse, comme Pa fort bien expliqué M. de Saint-Priest, voulait blesser les philosophes français, les punir de leurs nouvelles théories démocratiques ^^iiussi longtemps que la religion avait été le seul but de leurs attaques, il avait sympath^^é avec eux ; lorsqu'ils frondèrent le pouvoir absolu, il se fâcha tout rouge et quitta leurs rangs.

moire^ en comprimant la raison, l'esprit de recherche et d'initiative, sources de toute clarté, instruments de tout progrès. Leur but principal était d'engourdir les cerveaux, de plonger la race humaine dans une obéissance aveugle, comme dans une geôle, soit ea fait de doctrines religieuses, soit en fait de maximes politiques et même de connaissances étrangères au principe d'autorité. Leur système d'éducation, le seul qu'ils aient jamais suivi, tendait à créer des hommes médiocres en tout genre, environnait les talents supérieurs d'un cercle infranchissable. Jamais enseignement ne fut plus sec, plus monotone, plus sépulcral ; leur science avait la régularité d'un tombeau de famille, où chaque case reçoit un cercueil ; une instruction morte remplissait tous les compartiments de leurs études. Ils développaient exclusivement les* ressources, les facultés inférieures de l'homme, l'instinct imitatif, la dialectique, la mimique; aux idées et aux faits, leur méthode énervante substituait les mots, l'étude des langues, et quelle étude ! Dans leurs collèges on remplaçait Tite-Live par Jovius et Natalis ; Salluste par Sadolet et Bembo ; Cicéron par Osorius ; Virgile, Horace, Térence par Vida, Prudence, Sannazar, les premiers étant trop païens, les seconds plus orthodoxes. On apprenait donc aux élèves le grec et le latin sans critique, sans pénétrer au delà des mots pour expliquer les choses, sans donner aucune notion de l'esprit qui animait les anciens, qui leur communiquait du goût, de la perspicacité, de la bravoure et de la grandeur. La théologie et la prétendue philosophie enseignées

par les ttévérends pères acbevaietit la déroute de rinteliigêttce : elle s'eiichevèlrait dans ces formules insidieuses, elle s'égarait dans ces broussailles de mots aride^> elle tombait accablée sous \e poids de liiaximes routinières, combinées en faveur du despotmme clérical et de l'oppression politique. Quand les professeurs perdaient eux-mêmes le fil de leurs idées> ils se tiraient d'affaire en déclarant que beaucoup de choses ne peuvent être comprises parce qu'elles sont incompréhensibles. La physique, lestement dégagée de ses calculs, était réduite à quelques expériences avec la machine pneumatique et la ma* chine électrique, deux grandes raretés à cette époque dans les États autrichiens et dans la Batière ; on la transformait donc en amusement. La géologie et l'histoire naturelle ne figuraient même point sur le programme. Du droit, on n'enseignait que la lettre morte* Quand un jeune noble avait perdu trois ou quatre ans à étudier des sciences informes, il obtenait un diplôme et s'imaginait connaître tout ce que Ton peut savoir.

Partout, Tordre de Loyola faisait une guerre ouverte aux nationalités, dédaignant, sapant les vieilles coutuihes, les anciens privilèges et les garanties locales, cherchant à étouffer les langues modernes pour les remplacer par un latin barbare. Ainsi, en Autriche, l'allemand, le bohème et le hongrois étaient en butte à leur mépris sincère ou , affecté : l'idiome de rÉgHse devait dominer les autres systèmes d'expression, comme l'autorité du Vatican les autorités laïques. La même proscription frappait les littératures

nationales, dont les racines plongent dans le sol d^. la patrie, dont les chants évoquent une foule de souvenirs, rappellent de glorieux exploits, protègent contre l'oubli les traditions et les droits populaires. Les jésuites mettaient à la place leurs classiques mutilés^ leurs, histoires mensongères , qui travestissent les faits, suppriment les nations pour exalter les familles royales, mentionnent avec un laconisme dédaigneux les princes affranchis de leur tutelle, prônent emphatiquement les souverains agenouillés devant leur congrégation. Un roi, un homme puiissant, a-fr-il agi conaîûe leur vassal^ demandé^ suivi leurs conseils, favorisé leurs projets, porté humblement leur bannière, c'est un saint, un génie, un modèle de bonté, de v^rtù et de raison. Voilà comment les falsificateurs d'annales ont préconisé le fade Guillaume de Bavière, l'élroit, le cniel Ferdinand II, le grotesque et obtus Léopold I*% auquel ils donnent le titre de grand !

Un ecclésiastique bavarois, nommé Laurent Westenrieder, nous a conservé dans leur formule officielle les maximes qui gouvernaient l'éducation donnée par les jésuites. C'est une recette merveilleuse pour abâtardir les esprits. « Que les nôtres n'adoptent jamais d'opinions nouvelles, se conforment aux jugements de la société, disent tous la même chose. — Lefe hommes enclins aux nouveautés seront bannis des chaires. — Que tous suivent les mômes données dans leur enseignement, repoussent les livres profanes et d'un bon style {procul habeant libros profanas et politwris sermonis). — La morale et les mathématiques ne doivent être enseignées qu'autant {jue l'exige

notre but. — Eûfiu il faut interpréter la philosophie de manière à ce qu'elle concorde avec la théologie scolastique. »

Une dernière sentence trahit ouvertement leur colossale ambition» a Ce serait nn grand bonheur pour les peuples si, après avoir détruit la race pernicieuse des hommes politiques, on réunissait le pouvoir temporel au pouvoir spirituel, de manière que tout fût gouverné et administré par nous. » (Maximum in papuli utilitatem cessurum esset^ si, pestifero seminî politicorum sublato et temporali dominio cum spirituali conjunctOy solumm^do a nobis res regerentur et administrarentur . )

Les conséquences de cette paralysie intellectuelle, de cet assoupissement factice,. ne pouvaient tarder à se produire. La Bohême, la Hongrie, TAutriche, la Bavière, si actives, si florissantes au seizième siècle, où abondaient alors les talents supérieurs, tombèrent dans une atonie, dans une indigence spirituelle, dans une stérilité d'hommes supérieurs qui efifrayent Fhistorien. Avant l'invasion des jésuites, une douce aurore y épanchait une lumière croissante ; mais à l'aube ne devait point succéder le jour ; les prêtres espagnols ramenèrent les ténèbres, les illusions et les frayeurs de la nuit.

Le rapide abaissement des intelligences ne tarda point à devenir manifeste. On manqua bientôt de sujets capables pour travailler dans les bureaux des ministères, pour gouverner les provinces, pour remplir les fonctions diplomatiques à l'étranger. Les familles nobles,qui se réservaient les emplois supérieurs.

voyant leurs fils sortir ignôiants et inhabiles des collèges de Tordre, prirent le parti de les envoyer étudier au dehors. Où les jeunes catholiques allaient-ils chercher l'instruction que ne pouvaient leur donner les révérends pères? Dans les universités luthériennes de Leipzig, Wittemberg, Helmstœdt et Halle, dans les universités calvinistes d'Utrecht et de Leyde. Les illustres professeurs de la congrégation en avaient réduit là un grand peuple ! Après avoir répandu des flots de sang pour détruire le schisme, ils étaient contraints de laisser les générations nouvelles désertei* leurs cours, aller prendre leçon chez les docteurs de l'hérésie. Là cependant elles s'éclairaient plus que ne l'eussent voulu les frères de Saint-Ignace ; elles partaient les yeux couverts d'un triple bandeau, elles revenaient sans préjugés, sans dévotion mesquine, habituées à se servirdeleur raison. Ainsi se formèrent le comte Jean Guillaume de V/urmbrand-Stuppach, qui devint président du conseil aulique, secrétaire d'État, chevalier de la Toison- d'Or; le comte d'Harrach, ambassadeur à Madrid près de Charles II, au moment oii allait disparaître la branche espagnole des Habsbourgs ; le gouverneur Jœrger et son fils ; Tattenbach, Stubenberg, Traulmansdorf et trois Kaunitz: l'aïeul du chancelier, un des libérateurs de Vienne assiégée par les Turcs, signataire du traité de Ryswyk ; son fils, ambassadeur à la cour de Rome et dans toutes les cours électorales ; le prince enfin qui gouverna l'Autriche sous Marie-Thérèse et Joseph IL L'ambitieuse communauté eût voulu travailler à sa propre chute qu'elle n'eût pas agi autrement.

L*impératrice Marie-Thérèse elle-même avait reçu "des jésuites réducation la plus pitoyable. Elle ne sut jamais Torthographe, ni, par conséquent, la grammaire. Elle avait puisé ses connaissances historiques dans les maigres abrégés que Tordre affectionne. Tous les développements de son intelligence, elle les dut à elle-même, à sa riche nature, à Texpérience politique et au maniement des affaires. Ses précepteurs ne lui avaient inspiré ni le goût des beaux-arts, qu'elle manifesta pendant son règne, ni l'estime des travaux historiques, dont elle sut' faire un si habile usage pour soutenir ses prétentions sur divers territoires, et pour fortifier sa puissance à l'intérieur; mais ce furent des bénédictins qui rédigèrent ses manifestes. '

La langue allemande tombait en friche, comme une terre abandonnée ; on ne savait même plus s'en servir pour traiter des questions de droit. Arlequin, Pierrot, Polichinelle, occupaient tous les théâtres, où ils débitaient les plus sottes, les plus grossières plaisanteries. Le beau monde passait du pédantisme à la frivolité ; les conversations, lourdes et banales, inspiraient un profond ennui. L'art d'écrire agonisait, pour ne pas dire davantage ; et cependant les jésuites prohibaient tous les livres publiés dans l'Allemagne du nord.

La religion était pratiquée, interprétée d'une manière inepte et puérile. Les processions qui avaient lieu dans toute l'Autriche, le vendredi saint et le vendredi de la semaine antérieure, donneront une idée de ce culte barbare. L'immense cortège s'arrê-

tait devant des estrades, où Ton figurait certains épisodes de l'Ancien et du Nouveau Testament, avec un réalisme peu propre à édifier les âmes chastes. On voyait Madeleine, représentée par une jeune fille trèssuccinctement vêtue , qui se pâmait au pied de la croix ; Ruth et Booz, Juda et Tharaar, David et Bethsabée, Suzanne et les vieillards libertins, nul détair de ces intermèdes scabreux n'était omis. L'autorité n'osait point les défendre, parce que les jésuites les regardaient comme nécessaires à la pompe de leurs fète^j conîme un moyen d'y attirer la foule. Plus le spectacle était inconvenant, plus en effet il charmait la multitude; la .jeunesse y accourait avec empressement et harcelait quelquefois de ses railleries les personnages bibliques. Dans la semaine sainte de l'année 1674,, les étudiants se livrèrent à une si fougueuse intempérance de langue, huèrent tellement les acteurs, que la garde urbaine fut requise pour les disperser. Mais les ferrailleurs universitaires n'obéirent point à ses injonctions. Leur résistance provoqua une lutte, qui terminaparun dénoûment tragique la solennité burlesque.

Une instruction pour le choix des personnes qui devaient monter sur les estrades et y jouer un rôle, fera voir combien les moines de Loyola dégradaient la religion et quels soins frivoles les préoccupaient ; nous traduisons littéralement :

« Pour représenter Dieu le Pore, il faudra un homme grand> droit,vigoureux et bien proportionné, avec une longue t>arbe grise assez épaisse, sans teintes jaunâtres ou rousses comme sans lacunes, formant

une masse unie sous le visage, une personne, enfin, qui ressemble à feu le docteur Sixt ou à l'hôtelier de la Cigogne. Relativement au Christ, l'organisateur de lar procession devra chercher, au moins quinze jours d'avance, dans les rues et dans les églises, un individu de stature convenable, pas trop gros, d'un teint qui annonce la santé, ne louchant pas, ayant le nez bien fait, toutes ses dents et une physionomie agréable, ne portant pas une longue barbe grise, mais, au contraire, une petite barbe châtain ou d'une nuance plus claire et terminée par deux pbintes ; bref, ne présentant aucune difformité; de bonnes mœurs, d'ailleurs, et craignant Dieu. Les grands prêtres Melchisédech, Aaron, Annas, Caïphe, etc., auront, soit des barbes grises longues et épaisses, soit de courtes barbes frisées, ou deux houppes au menton ; leur visage sera boursouflé par la graisse, leur corps replet à proportion, et, s'ils n'ont pas l'embonpoint voulu, on fera usage de coussins pour les grossir. On mandera de Mittewald les deux frères qui tiennent la forge, et que leur taille colossale rend propres à figurer les géants Goliath et Urie. Outre la somme convenue, on leur donnera dpuze florins de gratification. Le diable vomissant du feu recevra un demi-florin et tous les matériaux qui lui sont nécessaires, comme du soufre, de l'eau-de-vie et du coton. Pour représenter saint Georges, on prendra un bel homme et le plus fort de la ville, attendu qu'il doit sauver Marguerite, la princesse royale, et, comme un autre Tell (le nom de Tell prodtfit ici le plus singulier efl^et), percer vigoureusement et adroitement le

gosier du monstre qui le menace ; il faut que le sang contenu dansjd'énormes boyaux jaillisse sur les dames jusqu'au second étage, et arrose les spectateurs en les faisant fuir eà et là, ce qui amuse beaucoup le peuple. »

Dans les premières années du dix-huitième siècle, on apporta de Hongrie à la cathédrale de Vienne, une statue de Notre-Dame, que l'on prétendait avoir vue pleurer, comme une foule d'autres statues au cœur sensible. On l'intronisa sur le grand autel, où elle devint l'objet d'une fanatique dévotion. Elle passait pour guérir tous les maux et pour rendre l'office des médecins inutile. Des milliers de malades, espérant être guéris par son intercession, envoyaient à la cathédrale des ex-voto représentant la partie affligée ou même la personne entière. Les dons étaient en or ou en argent, cela va sans dire, car les saints aiment beaucoup les métaux précieux. Ils se multiplièrent si vite que, dès l'année 1706, les barbares oflFrandes couvraient les murs, les piliers de l'Église et montaient jusqu'en haut des voûtes.

Quand on songe que vingt millions d'homnues avaient été sacrifiés en Allemagne, pour rendre possibles, chez un peuple déjà éclairé par la lumière de la Réforme, ces grotesques cérémonies, ces pratiques superstitieuses!...

Page 1