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LUTTE DES BÉNÉDICTINS CONTRE LES JÉSLTTES ; RÉFORMES DE TOUTE ESPÈCE

A mesure que l'intelligence baissait dans Tordre de Saint-Ignace, l'ordre savant et honnête des bénédictins montrait une activité chaque jour plus grande^ prenait un ascendant salutaire. Des hommes d'élite se trouvaient justement à leur tête; Bessel, par exemple, qui, dès sa première jeunesse, avait témoigné une haine irréconcilial)le pour les jésuites. Il s'était fait recevoir de très-bonne heure parmi les religieux de Saint-Benoît, et, dès cette époque, avait le dessein de fortifier, de rendre illustre entre toutes l'école supérieure de Salzbourg. Malgré leurs prières, leurs stratagèmes et leurs efforts, malgré les influences qu'ils avaient fait jouer de Vienne, de Munich et de Cracovie, les moines astucieux n'avaient jamais pu s'y introduire, non plus que dans l'archevêché. Or, c'était un florissant domaine, qui excitait leur convoitise et leurs regrets. Bessel voulait donc métamorphoser cette province en place d'armes, pour y former des ennemis de l'ordre espagnol, pour combattre de là son autorité despotique.

• Mais le sort lui préparait des moyens d'action plus étendus et une situation plus favorable. C'était aux portes de Vienne, dans la splendide abbaye *de Gottweih, imposant manoir qui domine le cours du Danube, vis-à-vis de Krems et de Durrenstein, qu'il devait commander la lutte. Il résida quelque temps sur cette poétique éminence, à partir de 1693, sans se douter qu'il serait un jour supérieur du monastère. Envoyé bientôt à Seligenstadt pour y enseigner la philosophie, soQ talent frappa l'électeur de Mayence, qui le prit en affection, le chargea d'un message à Rome, et le nomma ensuite chancelier.. Ce fut alors qu'on lui confia l'importante mission d'endoctriner la ravissante Elisabeth de Brunswick - Lunebourg, la mère de Marie-Thérèse. L'empereur Charles VI l'avait demandée, mais ne pouvait se marier avec elle si elle n'embrassait d'abord le catholicisme. Pendant qu'il instruisait la belle princesse, le docte religieux opéra une conversion bien plus importante, fit adopter la croyance ultramontaine par le futur ministre Bartens- * tein, qui était alors très-jeune. Parvenu au faîte des honneurs, le savant diplomate resta l'ami dévoué de Bessel, qu'il employa, conjointement avec son ordre, à l'exécution de vastes projets.

Bessel, devenu abbé de Gottweih, changea le monastère en laborieuse académie. Par ses soins, quarante mille volumes, douze cents incunables , sept cents manuscrits furent rassemblés : on forma des collections de toute espèce. Les religieux s'entendirent avec le célèbre couvent de Saint-Biaise, dans la forêt Noire, pour exécuter en commun des travaux

considérables. Deux bénédictms seulement, Herrgolt et Ruslen Heer, entreprirent le gigantesque ouvrage qui a pour titre : Monumenta augustœ domus Ausiriacœ^ et d'autres publications historiques : les Cadavera Habsburgica translata, VHistoria nigrœ Sylvœ, le Codex Rudolphtnus, le Rudolphus Anticœsar;ih furent énergiquement secondés par Martin Gerbert, le futur prince ecclésiastique, en sorte que toutes leurs expéditions à travers le passé atteignirent glorieusement leur but.

Un autre monastîhre bénédictin, celui de Mœlk, rivalisait de magnificence et de zèle avec le couvent peu éloigné de Gottweih. On le reconstruisit même de 1707 à 1746, comme on avait rebâti l'autre maison, brûlée en 1718. Il avait pour protecteur spécial le comte de Zinzendorf, premier ministre, qui préférait, ainsi que Bartenstein, l'ordre de Saint-Benoît à l'ordre de Saint-Ignace. Nommé supérieur de l'abbaye, Berthold Ditlmayer en fit une sorte d'Escurial, un splendide monument, au pied duquel le Danube roule ses flots verts et tranquilles. L'intelligence y allumai comme un phare, qui répandit au loin ses brillantes émanations. Huber, Anselme Schramb , Martin Kropf,et deux intrépides chercheurs, Bernard et Jérôme Petz, unirent leurs efforts à ceux du prieur pour exécuter de. vastes entreprises scientifiques. Le grand-chancelier Zinzendorf emmenait toujours avec lui ces deux frères, ainsi que des bibliothèques vivantes, lorsqu'il devait paraître dans un congrès. Ils ne tardèrent point à devenir célèbres, non-seulement en Allemagne, mais en France et au delà des Alpes,

Bientôt ils s'associèrent un homme non moins érudit et non moins laborieux , Cbrysostome Hanthaler, moine de Cîleaux, qui habitait près d'eux, à Lilienfeld. Ils publièrent ensemble des ouvrages d'une grande importance, mais oii ne règne pas toujours la bonne foi : on les accuse de falsifications historiques en faveur des Habsbourgs (1). Cette faute, que leur reprochent les savants, était une recommandation auprès de ^larie-Thérèse.

Pendant que les bénédictins enlevaient aux jésuites l'honneur d'accomplir tous les grands travaux historiques et diplomatiques de la monarchie, d'autres hommes regrettaient l'état déplorable où ils voyaient l'instruction et méditaient la réforme des études. Il fallait tirer l'Autriche des ombres de la mort, déchirer le suaire intellectuel dont l'avait enveloppée la congrégation. Oui, soiis le règne des jésuites, de ces fameux instituteurs, ce fut une noble, urgente et pénible entreprise que de rectifier l'enseignement. Nul n'en sentait mieux la nécessité, nul n'y contribua plus fortement que le baron Gérard van S\vieten,le meilleur disciple de Boerhave.Il était né à Leyde, le 7 mai 1700; mais, pour le bonheur de sa patrie adoptive, ses opinions catholiques le firent expulser de la chaire qu'il occupait dans sa ville natale. Il se réfugia sur les bords du Danube, où son mérite et ses connaissances lui ouvrirent la route des honneurs. Marie-Thérèse le choisit pour son premier

(1) Voici les titres de leurs prAcipaux ouvrages : Mowimenta Auitriaca, Anecdota, Codices epittolares, Scriptgres renm AustriMarum, Austria ex archicis MelUcensibus illustrata.

médecin, le nomma commandeur de Tordre de Sain l'- Etienne, directeur de la bibliothèque du palais, pré sident de la commission de censure. Grâce à la haute considération et à la déférence de l'impératrice pour lui,vanSwieten exerçait une influence considérable, qui éclipsait même celle des ministres et des généraux. Elle dura vingt ans, jusqu'à sa mort, survenue en 1772. Quoique partisan des vieilles croyances, il était né, il avait longtemps vécu sur une terre de libres penseurs ; il en avait rapporté dje saines habitudes d'esprit, le goût de l'observation et de la réflexion, des principes judicieux, des idées nouvelles. Sa haute raison ne put tolérer le triste spectacle que lui offrit l'université de Vienne. C'était comme une ruine du moyen âge, fréquentée par des spectres malfaisants. Il ne se donna point de relâche qu'il n'eût expulsé les pernicieux fantômes. La sombre institution fut jetée dans la poussière, et un établissement moderne sortit de ses décombres, un édifîcç où pénétrait la lumière du soleil, où circulaient des brises salutaires. On imita ses réformes sur tous les points de l'Autriche que l'ordre de Saint-Ignace n'avait pas envahis , où les populations n'étaient pas absolument contraintes de laisser hébéter leurs enfants.

Pour l'aider dans son œuvre de régénération, Swieten avait appelé près de lui un Souabe que distinguait sa libre intelligence, l'honnêteté de son caractère, une instruction variée, presque inépuisable. Joseph von Riegger était né le 29 juin 1705, à Fribourg en Brisgau. Il avait été reçu, dès l'âge de

seize ans, docteur en philosophie ; avant d'atteindre sa majorité, il était docteur en droit civil et en droit canon. A vingt et quelques années, il occupait, à l'université d*Inspruck , une chaire de fondation récente, où il enseignait le droit de la nature et des gens, l'histoire de la législation politique en Allemagne, l'histoire des empereurs et de l'empire germaniques. La haine que lui portaient les jésuites, leurs manœuvres incessantes contre lui, ne l'empêchèrent pas d'être nommé huit fois- doyen de la faculté de droit, deux fois recteur magnifique, d'être député trois fois vers la cour au nom de l'Université. Les principaux établissements juridiques du pays et de l'étranger le consultaient sur les problèmes les plus difficiles, les plus embrouillés du droit civil et du droit criminel. En 1749, lorsqu'on réforma l'Académie noble, dite Académie savoisienne^ fondée primitivement pour les jeunes seigneurs qui devaient remplir un jour les hautes fonctions de l'État, Marie- Thérèse confia la chaire de droit politique au savant Riegger, puis la chaire de droit canon, enseignement auquel les luttes religieuses donnaient une extrême importance et un vif intérêt d'actualité. En 1751, il entra dans la commission de censure présidée par van Swieten. Heureux temps que celui oii les hommes d'avenir sont chargés de surveiller la presse, où la routine seule est mise à l'index! Marie-Thérèse ellemême employait les mots de patriote, de réformateur, de libéral et de radical, ces mots qu'on a cherché, depuis lors, à flétrir. Ils avaient sous son règne une expression glorieuse : on les décernait comme des titres

d'honneur. Libéral signifiait le contraire d'esprit mesquin, rampant, dominé par l'habitude, égoïste et pusillanime; radical signifiait le contraire de mobile, de superficiel , d'inconséquent (1). Le palais de Vienne tremblerait maintenant sur sa base, si un étourdi osait les prononcer devant l'empereur autrement qu'avec mépris. . ^

En 1756, Riegger occupa enfin une chaire dans la capitale. A la même époque, on le nomma conseiller de la chancellerie de Bohême et rapporteui -général des affaires ecclésiastiques. Bientôt ses Institutions de jurisprudence cléricale servirent partout de base à l'enseignement. On ne reçut pas avec une moindre faveur sa collection des ordonnances civiles sur les affaires religieuses, ses dissertations sur lés, conciles, sur les châtiments ecclésiastiques, sur l'origine et les vraies bases du droit canonique, sur Tordre teutonique, sur le droit des nonces relativement au libre exercice de la religion, sur les privilèges de la puissance laïque à l'égard des choses sacrées, sur ceux du foi de Hongrie, comme légat-né du Saint-Siège. Ses autres mémoires sur l'autorité du pape et ses justes limites, sur celle des métropolitains et des évêques, sur les relations de l'Église et de TÉtat, comme sur les bornes des deux pouvoirs; ses argumentations lumineuses contre les exorcismes, contre les procès pour magie, contre les prisons monastiques et les vœux éternels prononcés dans un âge trop tendre, contre le nombre excessif des jours de fête, obtinrent

(1) Hormayr, Ànemonen, t. IV, p. 135 et 136.

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un égal succès. Nous en dirons autant de ses discours sur la stricte observation des lois relatives aux biens de main-morte.

Ces immenses travaux, qui suffiraient à la gloire de plusieurs écrivains, ne produisirent pas seulement un eflet théorique, ne demeurèrent point séquestrés dans le domaine de la spéculation. Chacun d'eux provoqua une ordonnance de Marie-Thérèse. Au fur et à mesure qu'ils paraissaient, rimpératrice décréta les règles suivantes . • — Aucun bref, aucune bulle ne peuvent être promulgués sans la permission de Tautorité laïque. Les nonces figurent parmi les agents diplomatiques de première classe, parmi les ambassadeurs, mais ne doivent point se mêler des affaires spirituelles, attendu qu'ils représentent purement et simplement une cour étrangère; leurs coûteuses inspections des établissements religieux, qui empiètent sur les droits de la puissance civile, sont à jamais interdites. Pour frapper de contributions les biens du clergé héréditaire (les charges principales de l'Église restaient dans les mêmes familles), on ne sollicitera plus l'autorisation du Vatican. Défense aux évêques d'entretenir une relation directe avec le Saint-Siège ou avec le nonce apostolique ; toutes les négociations entre Rome et le clergé autrichien doivent être conduites par la chancellerie ou le ministère des affaires étrangères, et par l'ambassadeur autrichien dans la ville aux se[)t collines, pour que les papes ne franchissent point les limites nécessaires du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, comme ils Tout fait si souvjBnt et si longtemps. Marie-Thérèse voulait en

outre fixer elle-même les bornes des diocc§ps, 3oit en divisant ceux qu'elle jugeait trop étendus, soit en réunissant ceux qui occupaient trop peu d'espace; elle arrêtait aussi aux frontières de son empire Tautorité des évêques limitrophes.

Non-seulement elle diminua le nombre excessif des jours de fête, qui nuisaient à l'agriculture, au commerce et à l'industrie, mais elle prohiba sévèrement les exorcismes, les procès pour sorcellerie (1758); elle détermina le chiffre des dots que pouvaient exiger les couvents (1763), établit l'uniformité des principes dans la théologie et le droit canonique, défendit de prononcer des vœux éternels avant que l'on eût vingt-quatre ans accomplis (1770), obvia aux détournements de fonds des monastères, à la dissipation de leurs ressources, les empêcha de placer leurs capitaux hors du pays, de capter les testamenis et de se faire attribuer des legs. Elle ordonna en outre la suppression de leurs cachots et des peines corporelles qu'ils infligeaient. Ces prisons monastiques voilaient toutes sortes d'affreux mystères : de révoltantes cruautés, d'immondes débauches s'y accomplissaient dans les ténèjjres; la corruption y offensait les lois de la nature, comme elle y bravait la justice et défiait la pitié (1).

(1) Il nous est impossible de traduire les tenries (jue le baron Hormayr emploie pour exprimer ces hideuses saturnales : « Es wiirde dem missbrauch derKlosterkerker (dieoftmals kaum glaubliche Grœuel grausamer Wilkiihr und neronischea- Wohlluste, hasufig unnaturlicher Laster der Onauie, der Paederastie, der Bestialitaît und heissgliihender Tribaden verbargen ) eine Schranke gesetzt. »

Marie-Thérèse abolit également le droit d*asile, grâce auquel une foule de mécréants trouvaient l'inpunité sous les voûtes des églises et des cloîtres. Enfin elle se réserva la collation des grands et des petits* bénéfices, en prenant des mesures pour que le pape ne pût influer d'aucune manière sur le choix des personnes.

Jamais peut-être un auteur n'exerça par ses écrits une influence plus prompte et plus décisive que Joseph Riegger. Une obscurité si complète a néanmoins enveloppé jusqu'à présent l'histoire d'Autriche, que son nom, peu connu en Allemagne, ne l'est pas du tout en France. Nulle biographie universelle ne mentionne, je crois, ce bienfaiteur d'un grand peuple. Ses divers traités, où il exposait un droit ecclésiastique contraire à celui que prêchaient les jésuites, où il invoquait l'autorité des plus savants, des plus fameux prélats, durent sans doute à leur coïncidence avec une célèbre pubHcation de produire un double effet. On sait quel mouvement intellectuel causa le Uvre du suffragant de Trêves, Jean-Nicolas de Hontheim, imprimé en 1765 sous le pseudonyme deFebronius (i). Mais beaucoup de réformes, que le savant professeur avait demandées, étaient accomplies auparavant.

Joseph termina sa carrière en 1775, peu de temps après son ami van Swieten. Comme il était sur son Ht de mort, un prélat, qui se disait envoyé par Mari^ Thérèse , se glissa jusque dans sa chambre et lui

(1) De statu praesenti ecclesias et légitima potestate Romani pontificis liber singularis, ad reunierulos dissidentes in religione christiand compositus. L'ouvrage a été traduit en français et publié en trois volumes in-12.

adressa une exhortation insidieuse: « Au moment de franchir le redoutable passage, lui demanda-t-il, n'éprouvez-vous point quelques doutes, «quelques. inquiétudes relativement à plusieurs de vos opinions? S'il en est ainsi, vous pouvez les rétracter sans craindre les jugements des hommes,' qui n'ont plus pour vous d'importance. » *

Un sourire doucen^ent ironique anima les traits du noble vieillard, pendant qu'il répondait: « Je viens précisément de me réconcilier avec l'Éternel. C'est au seuil du tombeau que nous apparaît la vérité. De toutes mes doctrines, je n'ai point à rétracter une syllabe. Vous venez, dites-vous, de la part de notre souveraine bien-aimée. Rapportez-lui que je meurs fidèle au Créateur, à l'impératrice et à moi-même. 0 messieurs les ultramontains, quand donc saurez-yous rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu, à César ce qui appartient à César? »

Un troisième personnage s'occupa énergiquement de la réforme des études. Ce fut un juif de Nickolsbourg, nommé Joseph de Sonnenfels, né en 1733. Son grand-père, rabbin supérieur dans la Marche de Brandebourg, possédait une instruction qui l'avait rendu célèbre parmi les Israélites. Son père ayant embrassé le dogme romain lorsque ses deux fils étaient encore en bas-âge, ceux-ci purent étudier au cpllége philosophique de Nickolsbourg, fondé par^ le généreux prince de Dietrichstein, grand-maréchal de la cour. Se trompant sur sa vocation, Joseph de Sonnenfels porta d'abord le mousquet: il fut ensuite traducteur et interprète, clerc de notaire dans une

étude de Vienne, puis maître comptable dans un nouveau régiment des gardes-du -corps, dits gardes nobles. Pendant qu*il errait ainsi de profession en profession^ il apprenait les langues, amassait des connaissances peu ordinaires. Mais, calomnié par des envieux auprès de Marie-Thérèse et de van Swieten, ses talents demeuraient inutiles. Le lieuteïiant-général de Petrasch, qui l'aimait et le soutenait, parvint à dissiper les préventions. Le jeune homme sortit enfin de sa position obscure : on le choisit pour professer les sciences politiques à l'université de Vienne. Swieten se préoccupait surtout de rétablir l'intelligence humaine dans son droit divin de libre recherche et de libre pensée; Riegger combattait avec persévérance le fanatisme, les empiétements des ul-' tramontains ; Sonnenfels traitait les questions d'humanité. Il voulail principalement tarir les pleurs, calmer les souffrances. 11 avait peu d'initiative, peu de hardiesse spirituelle, mais il possédait une érudition encyclopédique. Sincère, loyal, désintéressé, payant toujours de sa personne, animé des sentiments les plus philanthropiques, il s'appropriait avec une facilité merveilleuse l'expérience et les idées d'autrui, les transformait, leur donnait immédiatement un caractère pratique. La langue allemande, corrompue et viciée dans les États autrichiens par l'enseignement des jésuites, leur mauvais style et leur mauvaise volonté, reprit entre ses mains une vie nouvelle, sembla se relever comme une plante raeuiirie. Or, la langue, c'est le verbe; ;ses qualités et ses défauts signalent l'état des esprits, suivent

toutes leurs vicissitudes, contribuent à leurs progrès et à leur décadence. Sonnenfels changea rélocution des entretiens, où régnaient la pesanteur et la monotonie; sur la scène, où l'on ne jouait plus que d'ignobles farces, il introduisit un meilleur goût.

Il améliora le commerce et les finances, d^aprèa les idées saines que l'Angleterre et la France propageaient alors.

C'est à lui surtout et.au chancelier du Tyrol, le baron Joseph von Hormayr, que l'on doit l'abolition de la torture, longtemps avant le livre du marquis de Beccaria sur les délits et les peines. Il fit graduellement adoucir les effroyables supplices que Ton infligeait aux condamnés à mort.

Malgré son mérite, son savoir, sa probité, son amour de la justice, ou, pour mieux dire, à cauôe de ses vertus et de ses talents, Sonnenfels, le régénérateur, fut bien des fois dénoncé comme un impie, un sceptique, un criminel d'État, le fléau de la monarchie ; mais l'impératrice n'écouta jamais les délateurs, et le protégea contre toutes les inimitiés.

Les hommes habiles sont moins rares que les hommes capables d'apprécier le mérite : le jugement gst la faculté dont la nature se montre le plus avare. Le discernement de Marie-Thérèse, sa fermeté à soutenir ceux qu'elle croyait supérieurs et utiles, lui font donc le plus grand honneur. Elle avait toujours du loisir pour les recevoir et les écouter ; elle négligeait même dans ce but sa distraction favorite, elle abandonnait ses cartes ! Ce n'était pas seulement Swieten, Riegger, Sonnenfels, qu'elle traitait avec distinction,

Rautenstrauchy Bessel, Conrad Celtes, Scbmidt^ Spiesshammer (1), obtenaient les mêmes marques d'intérêt et les mêmes preuves d'estime, auxquelles les chefs de l'aristocratie nobiliaire eussent en vain aspiré.

Une de ses lectrices, mère de Caroline Fichier, tîontait un jour la scène suivante au baron Hormayr :

Un censeur envieux et hargneux avait biffé des pages entières dans un traité important de Sonnenfels. Indigné de cette conduite, Tauteur résolut de tout braver pour soustraire son œuvre à la mutilation. 11 arrive chez l'impératrice, au moment où une partie l'absorbe et la passionne ; il n'hésite point cependant et se fait annoncer par son amie la lectrice.

La moindre circonstance qui surprenait Marie- Thérèse, qui la troublait au milieu de ses plaisirsou de ses occupations, lui causait de vives impatiences, même dans un âge avancé. Elle quitta donc la table de jeu avec une certaine irritatioa, et parut dans l'antichambre, au bout de quelques minutes, tenant d'une main ses<;artes, éloignant de l'autre son bonnet q|t ses cheveux, qui lui tombaient sur la figure.

. — Eh bien !. qu'y a-t-il? . demanda- t-elfe. Est-ce qu'on vous tourmente encore? Que vous veulent-ils

(1) Jean Cuspînian ou Spiesshammer, de Schweinfurt, organisa les archives autrichiennes et la hibliothèque de la cour; Celtes fonda la Société littéraire du Danube ; Ignace Schmidt a écrit une histoire d'Allemagne. Etienne de Rautenstrauch, né à Platen, dans la Bohême, était supérieur du monastère bénédictin de Braunau ; il seconda Joseph II dans toutes ses réformes ecclésiastiques, et passe pour avoir été empoisonné en 1785.

donc? Avez- vous écrit quelque chose contre moi? je vous pardonne du fond de mon âme ; un vrai patriote doit fréquemment éprouver des accès d'humeur; mais je connais vos bons sentiments. Ou bien avezvous attaqué la religion? vous êtes un sot, dans ce cas. Je ne puis croire que vous ayez porté atteinte aux bonnes mœurs : vous n'êtes pas un animal immonde. Mais si vous avez critiqué mes ministres, oh! alors, mon cher Sonnenfels, vous serez contraint de vous rogner les ongles : je ne puis vous être d'aucune utiUté. Je vous ai, je crois, assez souvent prévenu. »

Et la noble femme courut terminer sa partie.

Sonnenfels et Riegger étaient tous deux de beaux hommes, portant sur leur figure Tindice du courage, modelés en vrais champions de l'avenir, quelque leur beauté ne se ressemblât point. Riegger avait une physionomie tout allemande, une carnation fraîche, brillante, une expression de droiture et d'impétuosité ; Sonnenfels, qui charmait par son noble type, par sa nature active, impressionnable, offrait un mélange singulier du savant germanique et du philosophe français. Heureux accord de la beauté des formes avec la supériorité, de l'intelligence et l'élévation du caractère !

Mais si bien doués que fussent ces hommes de talent et leurs collègues, tous leurs efforts auraient échoué s'ils n'eussent trouvé la protection et le concours de Marie-Thérèse, de Joseph II, du prince de Kaunitz qui les soutint quarante ans. Jamais l'instruction publique, la science, les belles-lettres ne

fussent sorties de leurs ruines, tant Tordre de Saint- Ignace avait accumulé de ténèbres sur la malheu reuse Autriche, tant il avait amoindri, déformé, paralysé les intelligences sous son haleine de mort!

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