TRAGIQUE EMPOISONNEMENT DU PAPE
L'heure approchait où les jésuites allaient perdre enfin leur plus précieuse conquête, cette monarchie autrichienne qu'ils accablaient sous le poids d'une double tyrannie. Le système d'abrutissement pratiqué sur la population était, depuis longtemps, combattu par des hommes généreux, avec une persévérance infatigable. Attaquées moins ouvertement, leur domination religieuse et leur puissance politique rencontraient néanmoins çà et là une sourde opposition. Le prince de Lobkowitz leur avait même fait sur ce terrain une guerre ouverte, dès la seconde moitié du dix-septième siècle. Mais, vaincu dans la lulte, arraché de Vienne et mort interné dans un de ses propres châteaux, comme nous l'avons raconté, sa défaite avait enjoint la prudence aux ennemis de Tordre. Pour renouveler le combat, il ne fallait rien moins qu'un empereur.
Joseph I" détestait la congrégation. Il avait eu pour gouverneur, dès sa huitième année, le prince
4e Salm, homme clairvoyant, réfléchi et sans préjugés, qui n'aimait ni les frères de Saint-Ignace ni la superstition, et occupait dans Tannée le poste de feldmaréchal. Il éloigna de son pupille les moines rusés, lui inculqua des maximes de tolérance et fut toujours présent à ses leçons. Il fit d'ailleurs instruire avec l'archiduc son propre héritier, Louis-Otto de Salm. Les précepteurs du futur souverain pensaient de la même manière et lui inspiraient les mêmes sentiments. L'un était le docteur en droit Wagner, qui lui enseignait l'histoire et la politique : le feld-maréchal mêlait souvent aux discours du maître les résultats de sa propre expérience. L'autre précepteur, chargé de l'instruction religieuse, n'appartenait point à l'ordre desjésuites (c'était la. première fois qu'on voyait cette anomalie) ; le baron François-Ferdinand de Rummel, originaire du haut Palatinat, qui fut nommé évêque de Vienne en 1706, avait des idées libérales, une intelligence droite et y'n cœur honnête. Il se plaisait à éventer les intrigues des jésuites, à éclairer leurs manœuvres souterraines; les révérends pères, de leur côté, lui portaient une haine cordiale, et cherchaient par tous les moyens à le faire révoquer de ses fonctions.
Leur dépit augmentant de jour en jour, la fureur les aveugla, et ces maîtres subtils employèrent un expédient pitoyable. Pendant plusieurs nuits, une voix mystérieuse intima au prince, déjà grand, de congédier son précepteur ecclésiastique. L'archiduc, ennuyé de ce manège, retint un soir l'électeur de Saxe, Frédéric- Auguste , qui possédait une force hercu-
léenhe. Ils éteignirent les lumières et attendirent. Le timbre caverneux ne tarda point à gronder dans le si-' lence de la nuit. Les deux princes courent aussitôt vers l'endroit d'où partaient les notes lugubres, saisissent le conseiller oflScieux et le jffécipitent dans les fossés du château. Le bruit de sa chute leur prouva que ce n'était pas un pur esprit. Ferdinand de Rummel ne tint pas l'aventure secrète. A la mort de l'empereur Léopold, le jésuite Wiedeman, dans une emphatique oraison funèbre, ayant voulu prouver, par une suite de faits entremêlés de nombreuses erreurs, que les princes élevés sous la direction de l'ordre avaient seuls été heureux et victorieux, Joseph le bannit de tous ses États% Une série de batailles gagnées au bord du Rhin, en Italie et en Belgique, montrèrent combien le faux prophète avait mal lu dans l'avenir.
Pour mettre le comble au désappointement des tartufes de Saint-Ignace, Joseph I®'' osa rompre avec la coutume et choisir un confesseur qui n'appartenait point à la congrégation. Les jésuites furent transportés de colère. Aussitôt on s'occupa de soulever le pontife romain contre la mesure et contre l'ecclésiastique préféré. Le chef de l'Église le somma de comparaître devant lui. Mais Joseph II ayant raconté cette aventure, dans une lettre au duc de Ghoiseul écrite pendant le mois de janvier 1770, nous allons lui laisser la parole. « Le confesseur prévoyait le terrible sort qui l'attendait à Rome, s'il se mettait en chemin, et il supplia l'empereur de l'exempter du voyage. Le monarque s'efforça vainement de détourner le coup ; le
nonce apostolique exigea au nom de son maître le départ de la victime. Indigné de cette persécution, le prince dit alors que si son confesseur devait absolument partir, il ne partirait point seul, et qu'il aurait pour escorte fous les frères de Saint-Ignace, qui ne rentreraient plus dans ses États. Cet te déclaration énergique, et d'une hardiesse inouïe relativement àl'épo que, fit cesser les démarches hostiles des jésuites. »
bans plusieurs affaires politiques déjà, *on avait soupçonné la droiture des révérends pères, notamment dans l'insurrection triomphante des Hongrois, commandés par le jeune prince Rakoczy. On les soupçonna encore d'avoir favorisé l'invasion du Tyrol, quand les troupes bavaroises y pénétrèrent sous les ordres de Max-Emmanuel. L'ordre, au surplus, ne peut être fidèle à aucune nation, les intérêts généraux de la société dominant de beaucoup ses intérêts en un seul pays. Après la défaite de Max-Emmanuel à Blindheim, les jésuites se hâtèrent de sacrifier les vaincus (méthode* peu héroïque, mais adroite et prudente), et livrèrent sans regret la Bavière aux Habsbourgs. Nulle puissance néanmoins n'avait fait autant pour leur ingrate communauté. Joseph se félicita de cette trahison, qui lui était avantageuse ; il en profita cotnme un homme politique, mais il méprisa dans son cœur ceux dont la bassesse lui rendait service.
Le malheur de l'Autriche voulut que Joseph I" eût un règne très-court. Au mois d'avril 17 H, il mourait âgé de trente-trois an^ précipité du trône dans lo tombeau par la petite vérole et par une médication absurde. Le peuple crut à un empoisonnement.
Charles VI ne témoigna pas la même répugnance pour les jésuites. Comme son père Léopold, on l'avait destiné au service des autels; la mort imprévue de son frère Joseph le détourna seule de la sacristie et l'afiFubla du manteau impérial. Un membre de la congrégation, André Braun, avait été son précepteur. Il se montra moins docile pourtant que ne Tespéraient les sycophantes de Loyola, et restreignit leur action politique : Tordre ne devait plus revoir les beaux jours de sa toute-puissance. Charles VI maintint la li- • berté religieuse que .son frère Joseph avait accordée à la Silésie, empêcha de persécuter les frères moraves et de troubler les protestants hongrois dans l'exercice de leur culte, la paix de Zathmar, conclue en 1711, leur ayant garanti Tindépendance spirituelle. Son long règne fut une époque de transition. Il corrigea les abus qui s'étaient glissés dans les cloîtres, força leurs administrateurs à rendre des comptes, fit surveiller par des curateurs les abbés et les abbesses prodigues, soumit à l'inspection des évêques les monastères qui s'en prétendaient exempts, limita l'usage des prisons claustrales, ressource cruelle d'un mystérieux despotisme , que Marie-Thérèse supprima tout à fait.
La licence des moines et des nonnes en voyage fut sévèrement réprimée ; on chassa de TAutriche les frères mendiants, qui venaient du dehors exploiter les populations; les cénobites indigènes, qui voulaient se rendre aux chapitres généraux de leurs ordres, en France ou en Italie, durent solliciter auparavant l'autorisation de l'empereur et celle des
évoques. La femme de Charles VI, la ravissante Elisabeth de Brunswick, n'ayant eHabrassé la foi romaine que pour monter sur le trône des Hab^ourgs, n'était pointanimée d'un grand zèle catholique. On la soupçonnait même -de prédilections peu orthodoxes, et le bruit courait dans le peuple qu'elle lisait secrètement des ouvrages contraires au dogme ultramontain. Or, la blanche Élise, ainsi que la nommait son mari, exerçait sur l'empereur une influence due à son ambition comme à sa beauté. Elle aimait le pouvoir, e;lle s'occupait des affaires poUtiques, et voulait* jouer un rôle dans l'État. Ses aimables sourires profitaient aux partisans des doctrines nouvelles.
Le mécontentement de l'armée, qui supportait avec peine l'administration défectueuse, le gouvernement hypocrite des diplomates en soutane, et qu'on laissait d'ailleurs manquer de tout, ébranlait aussi ia domination dei? jésuites. Deux militaires, le prince de Lobkowitz et le prince de Salm, avaient inauguré la lutte contre les ambitieux casuistes.
Enfin, la rivalité des autres congrégations leur portait, par moments, de rudes atteinte^. Les diflférents ordres monastiques ne voyaient pas sans jalousie le pouvoir excessif, les immenses richesses de l'adroite société. Ils cherchaient donc à miner sa position, à lui enlever la suprématie. Les bénédictins leur disputaient hautement la première place, non par l'intrigue, mais par le savoir, le talent, le travail, par les moyens les plus dignes d'approbation. D'autres coiïipagnies religieuses y mettaient moins de scrupules, employaient la dissimulation et la ruse, dans l'espoir
de supplanter les docteurs en astuce. Un récollet fut bien près de réussir pendant le règne de Léopold I".
Ses supérieurs l'avaient dépêché à Vienne, où Faustérité de ses mœurs, son zèle pour le salut des âmes, la ferveur de ses discours excitèrent une admiration générale. L'empereur 'voulut voirie saint homme ; l'apôtre, comme on le devine, ne demandait pas mieux que de satisfaire son désir. Le prince fut si touché de son onction, si émerveillé de sa pieuse ardeur, qu'il le retint à la cour, afin de pouvoir sans cesse conférer avec lui, non-seulement sur des problèmes de haute dévotion, mais encore sur les afiaires politiques. Les deux personnages ne se quittaient plus, et le moine était au comble de ses vœux. 11 fallait seulement mettre à profit cette chance admirable. Le pieux émissaire ne perdit pas de temps.
Peu à peu, en utilisant avec adresse les circonstances favorables , il montra au souverain les nombreux inconvénients du pouvoir illimité qu'exerçaient les jésuites, les abus de tous genres qu'ils commettaient; l'empereur l'ayant écouté sans déplaisir, le frère entra ouvertement en campagne. 11 peignit les jésuites comme une association d'intrigants qui exploitaient* la monarchie, ne travaillant que pour eux-mêmes, et sacrifiant au besoin la gloire, la conscience, l'intérêt de l'empereur. Aussi lui déguisaient-ils presque toujours la vérité. Cependant, ils accumulaient d'immenses richesses, disposaient des charges et des revenus de la couronne, distribuaient les emplois civils et les grades militaires. Le peuple, se voyant abandonné à ces maîtres impérieux,voyant
les plaintes, les réclamations inutiles et le prince gardé à vue, se détachait de lui, le prenait même en aversion. Tant d'avantages matériels possédés par les jésuites, tant de faveurs obtenues, • tant d'influence usurpée assuraient-ils au moins leur dévouement à l'Autriche? Pouvait-elle compter sur leur affection et leur zèle? Bien loin de là; comme leurs plans, leurs intrigues embrassaient le monde entier, ils étaient toujours prêts à la trahir, à se concerter avec ses ennemis dans un but d'intérêt supérieur : plus ils gagnaient de terrain, plus en conséquence ils devenaient dangereux. Si un jour la maison d'Autriche, qui depuis longtemps secondait leurs efforts, leur paraissait un obstacle, ils n'hésiteraient point à machiner sa perte. Leur accorder tant de grâces, leur laisser prendre tant d'autorité, c'était donc leur fournir des armes, c'était presque les induire en tentation.
« Sans doute, ajoutait le rusé franciscain , ils manœuvrent d'une si adroite façon qu'ils paraissent ne pas y toucher. Leur astuce trompe les hommes superficiels; mais les gens éclairés voient nettement leur tactique. Vous ne pouvez, en conscience, mettre vos royaumes à la merci d'une pareille congrégation, qui, au besoin, vous pousserait dans l'abîme, et qui, en attendant, vexe, . fatigue , appauvrit les peuples dont le ciel vous a confié la garde. »
Ces justes observations rendirent l'empereur soucieux ; son imprudence lui apparut dans tout son jour. Le frère mineur revint donc à la charge, finit par tourner contre les jésuites l'esprit et le cœur de Léopold* Il leur témoigna une froideur croissante, qui
parut un présage certain de leur chute. Un vieux reste d'afifection les maintenait encore près de lui, mais chacun pensait les voir bientôt expulsés de la cour.
Dans un si grave péril, les moines de Loyola se conduisirent avec une profonde habileté, ils feignirent de ne pas voir baisser leur crédit et agoniser leur faveur. Humbles, doux, patients, ils circulaient comme d'habitude autour de Léopold. Sur leurs vidages souriants et calmes, on n'apercevait pas la moindre trace de dépit ou d'inquiétude. Ils employaient avec tout le monde des manières polies et obligeantes,qui témoignaient d'une imperturbable sérénité. Cependant ils guettaient l'occasion de la vengeance, ils épiaient leur antagoniste d'un œil à demi voilé, où la plus ardente haine se cachait sous une feinte inattention. Le frère mineuf ne pouvait dire un mot, faire un pas, sans que la société en fût instruite.
Malheureusement pour lui, le saint homme avait des faiblesses. Acharnés à suivre ses traces , les agents de l'ordre espagnol le prirent en faute, et même la faute devait être grave, car elle entraîna sa perte. On donna toutes les preuves, tous les détails.nécessaires à Léopold, qui bannit le religieux de sa cour, en défendant néanmoins de le. molester, en lui permettant d'exercer dans la province l'art qu'il possédait de capter l'estime et l'affection. Quel péché avait-il commis? S'était-il laissé prendre aux doux pièges d'une Elmire autrichienne? On l'ignore et on l'ignorera toujours, car ce dénoûment d'une lutte
secrète fut enveloppé d'un mystère impénétrable. Les moines espagnols demeuraient maîtres du terrain ; ils ne voulaient pas autre chose. Mais je vous laisse à penser avec quelle joie ils reprirent leur ascendant, leur béate omnipotence, remontèrent, pour ainsi dire, sur le trône qu'ils avaient un moment quitté ! Comme les petites querelles de ménage raniment la tendresse, la froideur passagère qui avait régné entre eux et Léopold accrut leur intimité, redoubla leurs effusions de cœur. L'astre lugubre de Saint- Ignace," éclipsé pendant quelques jours par la tempête, recouvra toute sa morne splendeur, toute sa pernicieuse influence.
Bien des causes avaient donc préparé le succès du prince de Kaunitz et la chute de l'ordre artificieux, qui a séparé l'Autriche de la communion européennje. Lorsqu'enfi/! l'opinion publique se souleva contre lui dans tout le monde civilisé, ces tortueux spéculateurs, alourdis, énervés par leurs propres doctrines et par leur système d'éducation, n'étaient plus capables de tenir tête à l'orage. Quelle tactique employèrent-ils pour se défendre? Quelles machines de guerre firentils jouer? Quelles mines creusèrent-ils sous les pas de leurs antagonistes? L'ordre entier était debout, au nombre de vingt mille hommes, sans autre eqiploi que celui de l'intrigue ; partout il avait des églises, des séminaires, des écoles, des maisons professes; d'immenses trésors facilitaient ses entreprises, secondaient ses manœuvres ambitieuses et ses rancunes. Il tomba cependant conjme un arbre pourri à la base, que l'on croyait d'une solidité invincible et que le
moindre vent couche sur la terre, où le passant admire ses gigantesques proportions.
En Portugal, dans ce pays qu'ils opprimaient depuis deux cents ans, dont ils dégradaient, abrutissaient et ruinaient la population, ils se laissent enlever sans résistance le pouvoir absolu par une de leurs créatures, un homme violent et borné, le marquis de Pombal. Leur domination le fatiguait, et il voulait exercer lui-même une autorité plus que royale, grâce au faible caractère de Joseph I". Tout d'un coup il fait cerner militairement leurs maisons (en 1759 ), y interne les simples frères, jette dans, les prisons les chefs de Tordre, et accuse trois d'entre eux d'avojr formé un complot, attenté aux jours du roi. Bien mieux, il livre à l'inquisition le père Malagrida, qui meurt sur le bûcher. En France, la congrégation abandonne aux tribunaux un de ses membres, le nommé Lavalette, agioteur entreprenant, dont les spéculations avaient mal tourné. De là un scandale immense, une exaltation générale contre l'institut. La grand'chambre du Parlement de Paris condamna solidairement les moines de Saint-Ignace à payer 1,502,266 hvres et tous les frais. Pour eux, c'était une misère, et l'on ne conçoit point l'accès d'avarice qui les empêcha d'étouflfer ce malheureux procès.
Autre maladresse plus grave encore*: Pérusseau et Desmarets, successivement confesseurs du roi, exigent absolument qu'il cesse de fréquenter M*"® de Pompadour, lui interdisent même toute relation innocente avec elle, et pour le contraindre, lui refu-
sent les sacrements. Le prince dissolu et bigot ne voulait ni abandonner sa maîtresse, ni suspendre ses dévotions. Il souhaita dès lors un prêtre moins scrupuleux ; M"' de Pompadour et le duc de Choiseul le préparèrent facilement à Texpiilsion des jésuites. Pour les inventeurs d'une morale plus que relâchée, pour les disciples d^Escobar, ne voilà- t-il pas une rigueur bien judicieuse et bien opportune I Eux qui s'étaient montrés si accommodants avec M"' de Maintenon, qui faisaient si bon marché de toutes les vertus, pourquoi devenaient-ils en un moment si chatouilleux? C'est que leur intelligence affaiblie n'avait même plus le degré de clairvoyance nécessaire à l'intrigue. Ces maîtres dans l'art de louvoyer, de glisser entre les écueils, avaient perdu leur principale ressource. Lorsque la tempête se déchaînait contre eux, ils ne savaient plus faire usage ni de la rame ni du gouvernail. Leur conduite à Madrid et à Rome prouva aussi leur décadence intellectuelle.
Leur adresse ne semble pas avoir été plus grande sur les bords du Danube. Nulle part je n'ai trouvé les indices d'une résistance habile et opiniâtre. Les préjugés de Marie-Thérèse en leur faveur, son attachement pour eux, la puissance de la tracîîtion et de l'habitude les défendaient mieux que leurs propres manèges. Longtemps, bien longtemps l'impératrice ne voulut pas suivre l'exemple du Portugal, de la France, de l'Espagne et de la cour de Naples. Chaque fois que le prince de Kaunitz lui proposait d'expulser l'ordre ambitieux, lui demandait sa signature, elle répondait: « Lesjésuites sont le boulevard de toutes
les autorités. » Quand le ministre insistait, la pressait d'arguments victorieux, elle avait recours aux larmes. Il fallut donc employer les grands moyens-, faire usage des papiers que le prince tenait du jésuite Monsperger. Il mit sous les yeux de l'impératrice sa confession générale, écrite par son directeur, le père Hambacher, et envoyée par lui à Rome au chef de la société. D'autres pièces curieuses édifièrent la souveraine, portèrent dans son esprit une conviction irrésistible* Elle essuya ses pleurs et parapha le c^ret de bannissement.
Les jésuites quittèrent donc cette malheureuse Autriche, contre laquelle s'était si impitoyablement exercée leur fatale adresse, où ils avaient rassasié de sang la haine quefeur inspirait le protestantisme. Ils voulaient se venger de l'Allemagne, de cette Allemagne qui avait enfanté l'hérésie, et jamais plus cruelle immolation n'assouvit une- fureur implacable. Genseric, Odoacre, Attila, Gengis-Khan, les Suèves, les Huns, les Goths, les Vandales n'étaient,. en comparaison de l'ordre funèbre, que des bergers de Théocri te ; ils n'ont pas, sans compter le reste, détruit, comme les moines lugubres, vingt millions d'hommes dans un espace de cinquante ans. Ah ! si toutes leurs victimes avaient pu sortir de la tombe pour leur former un cortège insultant et ironique ! si on avait pu voir ces légions de fantômes se lever dans toute l'AJlemagne, depuis la Croatie jusqu'au Mecklembourg, les héros morts par le glaive, les martyrs sacrifiés sur les échafauds, les populations englouties sous les ruines des villes incendiées, les familles entières exter-
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minées par la faim^ les jeunes filles assassinées après mille outrages, les enfants mis à la torture pour obtenir la conversion de leur» parents, jamais si horrible spectacle n'aurait épouvanté la conscience et le regard des hommes ! L'interminable procession aurait couvert soixante lieues de terrain.
Un dernier exploit devait signaler leur chute. Le ai juillet 1773, Qément XIV publiait le bref Domiiffur ac Redemptor y qui abolissait la compagnie. C'était un honme robuste, comme l'attestaient son visage, son maintien, ses proportions et sa parfaite santé. Huit mois encore on le vit se promener dans Rome avec les allures de la jeunesse. On ne voulait pas, en le frappant trop tôt, déceler la main d'où partait le coup. Mais un soir, en quittant la table, Me pape éprouva une commotion intérieure suivie d'un grand froid. Dès lors tous les signes d'un empoisonnement se manifestèrent : des vomissements , des faiblesses dans les jambes interdirent la marche au souverain pontife; un enrouement singulier voila sa parole, et une inflammation du laiynx le força de tenir la bouche constamment ouverte. Des songes affreux tourmentaient son sommçil, des douleurs continues lui tordaient les entrailles. Bientôt la raison l'abandonna : il se levait, il se prosternait devant une image de la Vierge, en criant : « Grâce, grâce ! on m'a fait violence ! » Six mois entiers dura cette œuvre de haine, cette agonie de toutes les heures. Enfin, au moment de mourir, les nuages qui enveloppaient son intelligence se dissipèrent : il voulut prononcer quelques mots ; un moine aposté près de son lit se pencha vers
son oreille : la parole expira sur sa bouche, et il rendit le dernier soupir.
La vue de son cadavre justifia tous les soupçons. « Il avait perdu jusqu'à cette forme humaine que la nature laisse encore à nos dépouilles au moment où elle les livre à la mort, nous dit M. le comte Alexis de Saint-Priest. Déjà, quelques jours avant sa fin, ses os, suivant l'expression énergique de Caraccioli, s'exfoliaient et diminuaient, comme un arbre qui, piqué dans sa racine, se flétrit et perd son écorce. Les hommes de Fart appelés pour l'embaumer trouvèrent un cadavre au visage livide, aux lèvres noires, à l'abdomen enflé, aux membres amaigris et couverts de taches violettes. Le volume du cœur était très-diminué, tous, les muscles détachés et décomposés dans l'épine dorsale. On eut beau remplir le corps d'aromates et de parfums, rien ne put dissiper l'horrible exhalaison. Les entrailles de la victime rompirent le vase qui les contenait. Lorsqu'on dépouilla le corps des vêtements pontificaux, une grande partie de la peau y demeura collée. La chevelure resta tout entière sur le coussin de velours qui soutenait la tête, et un simple frottement fit tomber tous les ongles l'un après. l'autre. » Assurément,' les missions des Indes avaient fourni à la société une drogue merveilleuse.
0 charité chrétienne ! ô pardon des injures ! ô fraternité de la primitive Éghse, douces légendes du bon Samaritain, de l'Enfant prodigue, du méchant Serviteur, exemple du Christ lui-même s'oflranten sacrifice et priant pour ses bourreaux, étaient-ce là les spectacles que vous prépariez au monde ?