CHAPITRE XXVII
CARACTERE, HABITUDES, SINGULARITES DU PRINCE DE KAUNITZ ; SES REGRETS d' AVOIR CONTRIBUÉ AU PARTAGE DE LA PO- LOGNE.
Le dix-neuvième siècle a produit un grand nombre de types originaux ; mais ni à cette époque, ni en d'autres temps, la nature n'a peut-être mis au jour une individualité plus frappante que celle du prince de Kaunitz, associé plus de bizarreries à des dons vraiment supérieurs.
Pour première singularité, ce diplomate, rompu aux manœuvres politiques, avait en horreur le mensonge, et le regardait même comme un expédient pratiqué par les sots. Dutens rapporte que, dans un salon plein de visiteurs, le ministre, debout devant lui, le retint longtemps, quoiqu'il n'eût rien de particulier à lui dire. Comme le narrateur voulait enfin s'éloigner, Kaunitz l'arrêta : « Demeurez, lui dit-il, je vois là-bas le prince de *** qui guette le moment où je serai seul pour m'aborder : c'est un menteur, je ne puis le souffrir et voudrais éluder son approche. » Le touriste anglais Swinburne écrit d'une autre part : « Dans les affaires, le chancelier montre
une haute iatelligence, dédaigne les petits artifices et les mensonges. Il garde le silence lorsqu'il ne veut pas exprimer sa véritable opinion. » Jamais, certes, aversion ne fut plus légitime et plus honorable : le mensonge est le serviteur infâme de tous les crimes; ou il les précède pour aplanir le chemin, ou il les suit pour les couvrir de sa protection et les envelopper de ses ténèbres.
Le prince autrichien poussait jusqu'au ridicule l'imitation des manières françaises. Il écorchait même sa langue maternelle pour se donner l'air d'un Parisien en voyage. Aussi faisait-il venir de Paris ses objets de toilette et de décoration, habits, linge, ustensiles, meubles, bijoux, verrerie, montres, pendules et autres ornements. Le français était l'idiome qu'il parlait d'habitude ; il ne hsait guère que des livres publiés chez nous, et spécialement les écrivains du dix-huitième siècle. Nos compatriotes et les personnes élevées à la française obtenaient toujours de lui la préférence sur 4es Allemands. Il traitait l'ambassadeur de notre cour avec une distinction particulière. Lui et le prince Eugène furent les premiers en Autriche, qui firent succéder la politesse, les prévenances, à la grossièreté de l'aristocratie envers les auteurs, les savants et les artistes. U leur témoignait une faveur honorable pour lui comme pour eux. Nonseulement il les invitait à table avec des comtes, des princes et des barons, mais ses marques d'estime leur donnaient l'avantage sur ces derniers. Lorsque le célèbre Gluck était au iiftpilye des cquvives, la plus fière noblesse disparaissait devant lui. Kaupilz re-