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tarda même un jour l'heure de son dîner pour Noverre, danseur français d'une immense réputation, quoique , le jour précédent, il eût ordonné de servir sans attendre un ambassadeur qu'il avait invité. Il donnait d'ailleurs aux savants et aux artistes des preuves plus solides de ses bienveillantes dispositions. Il les recherchait, il allait au devant de leurs désirs ; il soutenait même des auteurs étrangers, comme l'historien anglais Robertson.
Malgré son désir de paraître un Lauzun ou un duc de Richelieu, son attitude seule prouvait l'inutilité de ses efforts; elle avait une roideur toute germanique. Le prince, du reste, était assez grand de taille, bien fait, musculeux et maigre; la blancheur de son teint, ses cheveux blonds, ses yeux bleus, profonds et tranquilles, attestaient son origine slave ; son regard d'aigle annonçait Thomme supérieur. Il avait le nez aquilin, le front uni, le menton un peu saillant, la bouche d'une forme élégante. Une perruque de forte dimension lui couvrait la tête, et il tenait à ce que toutes les boucles du volumineux appareil fussent également poudrées. Des serviteurs armés de houppes se plaçaient donc sur deux lignes dans une chambré particulière; le prince allait et venait au milieu d'eux en songeant aux affaires politiques. Chaque serviteur lui lançait un nuage de poudre Iqrsqu'fl passait devant lui. Après quelques tours de promenade, sa coiffure était d'une blancheur immaculée. Aussitôt qu'il fut premier ministre, les nobles autrichiens s'empressèrent d'imiter cette perruque hétéroclite.
Sous la licence affectée de ses moeurs, sous des airs de petit-maître, il cachait une intelligence sérieuse et une grande force d'application. Sa volonté inflexible n'abandonnait jamais un dessein, et nulle cause n'était assez puissante pour en distraire son esprit. La frivolité dans la politique, dans les affaires, lui inspirait une vive répugnance ; il analysait, il approfondissait les questions, les envisageait sous toutes leurs faces. Sa vie entière se passait à réfléchir, à travailler. Aussi prenait-il les plus grands soins pour conserver cette égalité d'humeur nécessaire au libre exercice de la pensée ; l'économie de sa maison, ses habitudes, son régime étaient calculés dans ce but. Jamais homme ne fut plus sobre. On pesait, comme des substances dangereuses, le lait, Ife café et le sucre qui formaient son déjeuner. A une heure, il prenait une tasse de chocolat. Au dîner, il ne mangeait qu'un petit nombre de plats ; dans sa vieillesse, on lui servait tous les jours un poulet au riz comYne aliment principal. Il s'abstenait ensuite de toute nourriture.
Après chaque repas, qu'il eût mangé chez lui ou dehors, le prince tirait une boîte qui renfermait une quantité d'instruments pour se nettoyer la bouche, de petits miroirs pour l'examiner dans tous les recoina et des linges pour l'essuyer. Il procédait à l'opération devant la compagnie. Ce travail, qui occasionnait une foule de bruits peu attrayants, durait au moins un quart d'heure. Un jour, il voulut l'exécuter avec un sans-façon aristocratique chez le baron de Breteuil, ambassadeur de France ; mais, pendant qu'il faisait ses préparatifs, le seigneur se leva en disant à ses
hôtes : <« Sortons, Messieurs : le prince veut être seul. » Livré à lui-même, le ministre tout-puissant accom'plit son œuvre do purification, mais depuis ce moment jamais personne ne l'eut pour convive.
Par la soliditc:'» de sa raison, la souplesse de son esprit et son labeur continuel, le chancelier sut se rendre tellement indispensable qu'il exerça une autorité presque souveraine jusqu'à la mort de Marie- ' Thérèse, puis jusqu'à celle de Joseph II, et ne quitta jamais son poste, même quand les années eurent obscurci son intelligence. Quoique spécialement chargé des affaires étrangères, il exerçait sur les affaires intérieures une action ilhmitée. On lui doit le rétablissement des finances autrichiennes, que les jésuites avaient laissé choir dans le plus affreux désordre. En 1765, l'intérêt payé par l'État fut réduit de six poui* (^ent à cinq ; le taux du prêt commercial à quatre pour cent, sous peine^ de confiscation. Le prince abaissa peu à peu le chiffre de la rente : il n'était plus que de trois et demi pour cent dès l'année 1777, cinq ans après l'expulsion des moines de Saint- Ignace. Les plus habiles mesures avaient entièrement relevé le crédit autrichien. Avec quelques mots seulement*, le ministre obtenait du baron Fries, banquier de la cour, des'emprunts énormes, tant on avait de confiance dans la sagesse, dans la régularité de son administration. Il faisait alors venir le prêteur et lui disait : « H nous faut tant de millions, que le gouvernei^cnt vous remboursera dans toi délai. » Le financier n'en dembhdàit pSs 'davantage: dès lettres partaient pôurvM™' Nettino, à Bruxelles, 'pour le sieur de la
Borde et pour quelques autres banquiers faiweux. La somme arrivait au ministère, et le payement de la dette avait toujours lieu aux termes indiqués.
Une des causes qui fortifiaient la position du prince, qui augmentaient son ascendant, c'était sa probité incorruptible. Autour de lui, à la coiir, dans les bureaux des ministères, dans l'Église et dans l'armée, on ne trouvait que des consciences vénales. Celle du chancelier demeurait inaccessible. Un seul homme triompha de son désintéressement, mais' il employa pour y parvenir une "si ingénieuse adresse, que le diplomate ne put résister.
Les fournitures donnaient lieu à d'incroyables profits. Dans une séance du conseil des ministres, oii Ton traitait cette matière, le prinoe de Kaunitz parla fortement contre un individu que tous ses collègues soutenaient, auquel Joseph II lui-même se montrait favorable, les conditions offertes par le spéculateur lui paraissant bien plus avantageuses que les autres. Le soumissionnaire était un homme très-fin. Il résolut de tout mettre en œuvre pour pénétrer jusqu'au chef du cabinet, non point dans l'hôtel de la chancellerie, mais dans sa demeure, oii il ne recevait jamais pour affaires. Il se présente donc au logis du ministre, s'em- .pare du chambellan et lui offre une somme importante, de la main à la main, s'il veut l'introduire •auprès de son maître, auquel il apporte, dit-il, une somme bien plus considérable, pourvu qu'il obtienne la faveur de lui dire un mot, un seul mot.
Cette proposition étrange piqua vivement la curiosité du.prince ; il voulut déchitfrer l'énigme et accorda
l'audience sollicitée, en exigeant que la condition fut observée avec la dernière rigueur; le trafiquant ne. devait prononcer qu'un seul et unique mot. On introduit le fournisseur, qui salue Kaunitz, puis demeure immobile. Le chancelier attend quelques minutes et lui demande enfin ce qu'il désire. L'homme d'affaires s'approche alors d'un pas solennel, se place droit devant le prince et lui dit en mettant le doigt sur sa bouche : « Silence ! » Le diplomate, non sans admirer sa finesse, le congédie, et bientôt après se rend au conseil. On allait décider la question précédemment agitée. Les ministres parlèrent tous dans le même sens et continuèrent à soutenir leur protégé : l'empereur se déclara de nouveau pour lui. Kaunitz n'ouvrait pas la bouche. « Pourquoi donc, lui demanda * enfin Joseph, restez- vous muet aujourd'hui, vous qui dernièrement vous êtes prononcé avec tant de force contre le personnage dont on s'occupe ? — C'est qu'on a payé mon silence, répondit le prince. On m'a donné une somme très-forte pour me taire ; jugez par là de ce que mes collègues doivent avoir reçu pour parler ! » Puis il raconta la visite du spéculateur. Le tour fut trouvé tellement spirituel que le financier garda la fourniture.
Décrirai-je certaines manies du prince, qui en faisaient un personnage excentrique, une figure comme celles qu'on voit passer dans les récits de Jean-Paul et dans les contes d'Hofl&nann?La réserve à cet égard serait inopportune. Rien au monde n'est aussi curieux, aussi instructif que les combinaisons variées de la nature en fait de caractères humains ; elle dé-
passe, elle laisse bien loin derrière elle tous les dramaturges et tous les romanciers.
La toilette fut toujours pour le prince de Kaunitz une affaire capitale. Il avait bon goût d'ailleurs, savait unir la simplicité à l'élégance, ei ne déployait de luxe que dans les grandes occasions; encore ne portait-il jamais de broderies. Le matin même du jour qui devait terminer le règne de Marie-Thérèse, pendant que l'impératrice se débattait contre la mort, il se fit habiller avec un soin minutieux. Il ne laissa oublier, négliger aucun détail.
Pour se mettre en garde contre les variations de la température, il avait sans cesse à portée de la main neuf manteaux de soie noire ; dans toutes ses chambres, des thermomètres lui indiquaient les degrés de chaleur. Se laissant guider par leurs avis, le prince endossait ou retirait un nombre de surtouts proportionné à l'état de l'atmosphère. C'était une gamme ascendante et descendante qu'il parcourait indéfiniment.
En toutes choses, il montrait un amour excessif de l'ordre et de la symétrie. Chaque jour, le matin et le soir, il rangeait avec une scrupuleuse attention les différents objets dont son bureau était couvert. Les plumes et les crayons, par exemple, y devaient former des lignes entièrement parallèles. Pendant qu'il dictait à ses secrétaires, il époussetait souvent les meubles, les vases, les tableaux, les curiosités. Il écrivait inwriablement le soir ce qu'il se proposait de faire le lendemain.
Le grand air lui inspirait la plus profonde horreur.
Ses eaitosses même étaient hermétiquement fermés. Durant la belle saison, lorsqu'il régnait une chaleur étouffante, que pas une haleine ne remuait le feuillage, il s'asseyait parfois quelques moments sur un fauteuil, dans le jardin de la chancellerie, ou le traversait à la hâte pour se rendre au château inipérial ; mais en l'une et l'autre circonstances, il tenait soigneusement son mouchoir contre sa bouche. Marie- Thérèse avait justement des habitudes opposées. Dès que la température le permettait, ses fenêtres demeuraient ouvertes, et le courant d'air le plus violent ne lui portait aucun préjudice. Aussi, dès qu'on apeiTevait le clrancelief : « Le voilà ! le voilà ! » s'écriait-cn^ et les domestiques s'(^.nipressaient de fermer les croisées.
Que sa perpétuelle privation de grand air lui ren dit le teint pâle, cela ne pouvait surprendre. Il avait cependant une très-bonne santé, n'était jamais malade et atteignit l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Les indispositions légères qui lui survenaient comme à tout le monde, il les guérissait en prenant certaines drogues dont il avait conçu l'opinion la plus favorable pendant son séjour à Paris, et dont chaque courrier, pour ainsi dire, lui apportait une nouvgjle dose.
Le billard et l'équitation étaient les seuls genres d'exercice qui lui fussent agréables. Toutes les aprèsmidi, avant le dîner, il montait trois chevaux différents, chacun pendant nn même nombre.de mimites. Cette promenade avait lieu dans un man^e, illuminé pendant l'hiver d'un grand nombre de quinquets; bien rarement, lorsque la chaleur devenait excessive,
le pritice se hasardait à trotter sous les arbres de son jardin. Des chevaux de tontes les races peuplaient ses écuries, et il se donnait pour le meilleur écuycr do TEurope, prétention que rîen ne justifiait. Dans une lettre datée de Vienne, Schlosser écrivait en 4783 : « Nous avons été au palais du prince de Kaunitz, à* Mariahilf, où nous l'avons vu monter à cheval. Le ministre a soixante-dix ans passés. H chevauche néanmoins tous les jours dans son manéiro, et se donne pendant ce temps les airs les pins ridirules ; il se démène sur sa bêle comftïc un possédé. Lorsqu'il veut aller à droite ou à gauche, il tire les rênes à tour de bras, et, des que l'animal trotte, ge renverse en arrière. Il nous dit pourtant, avec le plus naïf orgueil : — C'est ainsi qu'il faut s'y prendre : on ne doit jamais voir comment le cheval est gouverné. Le spectateur doit croire qu'un ressort intérieur règle son allure et dirige ses mouvements. »
L' amour-propre excessif du chancelier ne lui laissait aucune trêve. Il pensait tout faire mieux que n'importe qui. A table, il se réservait l'assaisonnement de la salade, 'et, dans cette simple opération, prétendait effacer tous les artistes culinaires. Afin de ^ mieux mêler l'huile et le vinaigre, il se servait d'une bouteille en spirale, confectionnée exprès. Il eut iin jour la maladresse de la briser et de répandre le contenu sur ses deux voisines, qui en furent médiocre • ment charmées. Il se croyait aussi un talent prodigieux pour faire sauteries bouchons du vin do Champagne, ce qui ne l'empêchait pas de répandre à l'oc^casion l'impétueux liquide dans ses manches et dans son gilet.
Cet homme si froid, si résolu, si plein de confiance en lui-même, si habile à vaincre les obstacles, à calculer les chances de succès, à organiser dans sa vie le bien-être et le plaisir, tremblait toutefois devant un adversaire dont l'irrésistible puissance le confondait. Ce redoutable ennemi, c'était la mort. Elle inspirait au clairvoyant ministre une horreur tellement profonde qu'il ne pouvait même entendre le nom du vieux spectre. Bien mieux, tout ce qui rappelle la fin de l'homme le déconcertait et le frappait de terreur. Ainsi, les mots de petite vérole lui donnaient le frisson. Il avait eu cette maladie pendant sa jeunesse et avait vu l'impératrice Marie-Thérèse sur le point d'y succomber. Sen entourage, ses inférieurs avaient ordre de ne jamais prononcer devant lui les funèbres syllabes, non plus que Tautre terme, celui qui exprime la catastrophe dernière où voiU aboutir nos luttes et nos efforts, nos douleurs et nos espérances. Il avait recommandé lui-même, par écrit, à ses lecteurs, de s'en abstenir, de les passer quand ils les rencontraient dans un livre ou dans une pièce diplpmatique. Les mots dJ inoculation ^ de vaccine^ lui étaient encore spécialement odieux.
Aussitôt qu'un étranger de distinction arrivait dans la capitale autrichienne, on l'avertissait de se conformer, sur ce point, aux désirs du chancelier. Il était aussi défendu de lui rappeler le jour anniversaire de sa naissance. On n'osa point lui annoncer la mort de Frédéric II, malgré l'extrême importance de cet événement pour un ministre des affaires étrangères; seulement un de ses lecteurs raconta devant lui, comme
par inadvertance, que le courrier de Berlin avait apporté les lettres de notification du roi Frédéric-Guillaume. Le prince demeura quelque temps muet et immobile dans son fauteuil, ne manifestant par aucun signe qu'il eût compris l'insinuation ; enfin , il se leva, fit quelques tours dans la chambre de son pas lent et solennel, puis, se rasseyant tout à coup, leva les mains vers le ciel : « Ah! dit-il, quand verra-ton un pareil monarque honorer le trône ? » Lorsque Joseph II eut cessé de vivre, le chambellan de Kaunitz plaça devant lui un acte que le souverain aurait dû signer, en lui disantj pour toute expUcation : « L'empereur ne signe plus. »
Il n'apprit la mort de sa sœur, la baronne de Questenberg, qui avait nommé le second fils du prince son légataire universel, qu'en voyant toute sa famille vêtue de deuil. Un autre de ses fils étaiit tombé malade, on se garda bien de l'en avertir : la première visite du jeune homme lui fit seule connaître et le danger qu'il avait couru et son rétablissement. Quelquefois, il envoyait à une de ses tantes certains platg qu'elle aimait beaucoup et qu'on enlevait pour elle de sa table : cette chère' femme étant décédée sans que personne osât en instruire le prince, il continua de lui faire porter ses mets favoris : elle était depuis quatre années dans la tombe que ces prévenances posthumes duraient encore.
Et pourtant (qui le devinerait ? qui peut prévoir comment il finira ses jours?) le craintif chanceUer devait prendre la vie en dégoût, terminer lui-même son existence ! ,
Il avait vieilli sur le trône ministériel qu'il occupait depuis quarante ans, et nul empereur n'osait lui demander sa d^»mission, personne n'essayait de lui arracher le pouvoir. L'âge, cependant, avait changé son caractère et offusqué son intelligence. Cet homme, autrefois si calme, ne se dominait plus ; il se livrait à des colères subites et violentes. Il était, en outre, devenu sourd, ce qui rendait les relations avec lui trèsdifficiles, car il n'accordait point d'audiences particulières, et il fallait crier très-haut pour qu'il entendît, avoir malgré soi de nombreux confidents. On était ainsi exposé à subir devant témoins ses accès inattendus de mauvaise humeur. Lui, qui semblait jadis la réserve, la discrétion même, ne pouvait plus garder un secret ni contenir sa langue. Le soir, il parlait aux diplomates étrangers des nouvelles qu'il avait apprises le matin par l'interception de leurs dépêches et leur transcription dans le cabinet noir, oii l'on avait la clef de leur chiffre; avec la même étourderie enfantine, il trahissait les mystères de la police, les renseignements qu'elle lui com'ïnuniquaU sur les goûts, les mœurs, les dépenses, les relations des anibassadeurs. On prit donc peu à peu l'habitude de se passer de lui, tout en lui conservant son titre et l'apparence de l'autorité. Le baron Philippe de Cobenzel, vice-chancelier, dirigea toutes les affaires sous son nom, à partir de l'année 1779, où, avec l'aide du référendaire Spielmann, il conclut la paix de Teschen, entre Marie-Thérèse et Frédéric II, acte important qui termina la guerre de la succession de Bavière, en constatant les droits de la maison palatine. On signa
de même sans lui le traite de Pilnitz, dirigé contre la France, qui amena l'invasion de notre pays par le duc de Brunswick. Le prince était alors presque entièrement délaissé .
On s'avisa enfin d'un expédient pour l'annuler avant sa mort et l'ensevelir dans sa position officielle. Ses deux acolytes chargèrent un calligraphe de calquer sa signature, que Ton apposa ainsi frauduleusement sur les pièces les plus contraires à ses principes et à ses opinions. Lorsque le vieux diplomate apprit cette inculte, lorsqu'il ne put mettre en doute qu^on eût poussé jusque-là le dédain, il se sentit blessé au cœur. Dès lors il refusa toute nourriture, s'abstint de tous les remèdes qu'on lui prescrivait', et, comme le cardinal Ximénès indigné, se laissa mourir de faim. Il expira le 26 juin 1794, le lendemain de la bataille de Fleurus, qui venait d'inaugurer une lutte presque interminable entre la France et l'Autriche, par la defaite de l'armée impériale. Son corps fut transporté dans son domaine d'Austerlitz, dans ce lieu qu'une seconde victoire de nos troupes a depuis lors rendu si célèbre, comme pour justifier le système du prince* de Kaunitz, son désir perpétuel do rester l'ami et l'allié de notre nation.
La seule faute grave commise par l'habile politique, c'est d'avoir donné les mains au premier partage de la Pologne, de l'avoir non-seulement désiré, mais facilité. Il est vrai que Frédéric II n'avait rien épargné pour le séduire. Plus clairvoyante que son ministre, Marie-Thérèse blâmait instinctivement cette mesure inique et appréhendait le voisinage delà Russie. Sur
l'acte même où elle apposait sa signature, au nom de la très-sainte et indivisible Trinité, selon sa formule habituelle, rimpératrice écrivait la protestation suivante :
« Je ratifiele traité, puisque tant d'hommes supérieurs et savants le désirent, mais quand je serai morte depuis longtemps, on verra les conséquences d'une usurpation qui blesse tous les principes regardés comme justes et sacrés. »
Dans la copie de Tacte que devait garder le prince de Kaunitz, elle avait glissé entre les feuilles, sur un morceau de papier, cette note remarquable :
0 Lorsque toutes mes provinces étaient assaillies à la fois et que je ne savais plus où reposer ma tête, j'avais pour me soutenir le témoignage de ma conscience et l'aide de Dieu. Ici, quelle différence! Nonseulement le, droit public de l'Europe crie vengeance contre nous, mais nous sommes en guerre avec la raison, avec l'équité. Jamais, je l'avoue, je n'ai ressenti un pareil malaise, et j'ai honte de me faire voir. Songez, prince, quel exemple nous allons donner au monde, si, pour un misérable morceau de la Pologne, 'peut-être de la Moldavie et de la Valachie, nous compromettons notre honneur et sacrifions l'estime de l'univers ! Je m'aperçois bien que je suis seule, que l'âge m'a enlevé ma résolution : aussi, je laisse aller les choses, mais ce n'est pas sans un profond chagrin. »
Tout en donnant sa signature, l'impératrice pleurait avec la comtesse polonaise Wielopolska, jeune héroïne qui mit fin à ses jours quand l'œuvre d'iniquité fut accomplie.
Le chancelier, par la suite, reconnut son erreur; il forma un plan pour la restauration de la Pologne, dont il voulait rendre le trône héréditaire sous un prince delà maison de Saxe. Il était trop tard : ni la Prusse ni la Russie ne consentaient à lâcher leur proie.