CHAPITRE III
RÉSISTANCE PARTIELLE DES PortJLATIONS ; FERDINAND II COMPLÈTE l'asservissement DE L AUTRICHE.
Une seule tentative de résistance populaire eut lieu, et ce fut en Autriche que les opprimés coururent aux armeSk La partie supérieure de la province avait été donnée en gage à Maximilien de Bavière, pour les frais de sa campagne contre la Bohême. Le dur électeur confia le gouvernement de ce district à un homme aussi roide et aussi impitoyable que lui-même, le comte Adam Jierberstorf.. La noblesse avait.abandonné le pays, et le jour de Pâques de l'année 1626 était fixé comme le moment où les dernières traces de l'hérésie devaient avoir disparu. Les paysans, presque tous luthériens, résolurent de combattre avec désespoir pour obtenir la liberté de conscience. Réunis au nombre de quatre-vingt mille hommes, ils prirent pour général Etienne Fadinger, chapelier de son état, qui joignait à beaucoup de finesse une grande fermeté. Avec ce chef plébéien commandait un personnage mystérieux, un étudiant, mort depuis sur le champ de bataille et dont l'histoire n'a jamais pu découvrir le nom. Le roi de Danemark envoya aux in-
— Si —
surgés un ambassadeur* Venise, Belblen Gabor, prince de Transylvanie, et le comtQ de Mansfeld sïb mirent en communication avec eux par de secrets émissaires. L'Europe tournait les yeux vers ces champions de la justice.
Fadinger avait habillé de noir, pour exprimer le deuil national, un régiment d'élite qui marchait à la tête des cohortes populaires. Herberstorf s'avança contre eux, persuadé qu'il triompherait sans peine de ces bandes rustiques; mais elles le mirent deux fok en déroute. Les paysans avaient écrit sur leurs bannières : « De son joug, de sa tyrannie, de ses extor-* sions, délivre-nous. Seigneur ! donne-nous un courage intrépide, car il y va de notre âme et de notre bien, de notre corps et de notre sang ! // le faut ! il lé faut ! » Les vainqueurs s'emparèrent de Wells, de Kremsmunster, de Gmûnden, de Vœklabruck; leur nombre allait croissant de jour en jour. Tilly essaya vainement d'arrêter leurs progrès ; Freistadt, Enns, tombèrent entre leurs mains, et ils campèrent bientôt sous les murs de Lintz.
Là, ils eurent le malheur de perdre leur général* Comme il faisait le tour de la ville avec son régiment de sombres gardes, le 28 juin 1626, un boulet lui fracassa la jambe et tua son cheval. Il mourut le 8 juillet, à Ebersberg. Les paysans lui donnèrent un noble pour successeur, Wiellinger von der Au. Il es* suya deux défaites, mais peu importantes, puisque les troupes impériales ne dégagèrent Lintz qu'à la fin du mois d'août, quoique les Bavarois l'eussent ravitaillée, eussent même rompu la chaîne que les assiégeants avaient tendue en travers du Danube.
Des commissaires autrichiens conclurent un annistice avec eux dans la ville d'Enns. Mais Maximilien ne voulut pas en tenir compte : il lança sur les luthériens le duc de Holslein et le géfnéral Lindlo. Tous deux furent complètement battus, perdirent leurs canons et leurs bagages ; le duc se sauva même en chemise. Le colonel Lœbl essuya une déroute non moins sanglante près de Wells.
Maximilien y furieux , voulut mettre un terme à ces échecs : il fit assaillir les paysans par le comte de Pappenheim, général d'une audace, d'une ruse et d'une célérité extraordinaires. Cet habile capitaine employa la tactique la plus raffinée pour surprendre la vigilance des paysans. Par des marches nocturnes, par de longs détours, il rejoignit les Autrichiens à Lintz et attaqua les dissidents à Efferding. C'était le 9 novembre. Les campagnards montrèrent une vaillance héroïque. Pappenheim lui-même raconte dans une lettre qu'il n'avait jamais vu semblable furie. Chantant des psaumes, invoquant le Seigneur, poussant des cris terribles, ils se précipitaient sur les cavaliers, les tiraient à bas de leurs montures, les frappaient avec des massues, des épieux, des masses d'armes. Embusqués dans les ravins, dans les bouquets d'arbres, dans les buissons, derrière les haies et les murs, d'autres montagnards entretenaient un feu roulant, qui décimait les bataillons papistes. Plusieurs fois les • troupes orthodoxes reculèrent. Pappenheim avait besoin d'efforts inouïs pour rétablir le combat. Il fut blessé lui-même, ainsi que presque tous les généraux. Mais, enfin, le sort, l'aveugle sort, se déclara pour
^sala mauvaise cause, et .les défenseurs du libre examen furent terrassés. Le 13 novembre, l'armée impériale reprit Gmunden; le 19 et le 30, elle remporta deux autres victoires. Quelques jours après, Pappenheim enveloppait Tagreste milice, pénétrait de vive force dans ses retranchements, et massacrait avec une pieuse rage les cultivateurs poussés à bout par une impitoyable tyrannie. On s'empressa d'occuper militairement la province, admirable pays que la nature semblait avoir créé pour le bonheur de l'homme, et qu'un gouvernement stupide a frappé de malédiction^
Faits prisonniers pendant la bataille, les chefs des vaincus, et notamment leur général Wiellinger, furent conduits à Lintz, où on les sépara en deux troupes. L'une périt sur l'échafaud, le 26 mars ; l'autre, le 23 avril 1627. Toujours du sang, toujours le carnage, la torture et la mort ! Quelle dévotion, quelle charité chrétienne, quelle douceur évangélique !
ft|ppenheim avait lui-même une si haute idée de son pénible triomphe, qu'il suspendit son épée dans Téglise de Gmunden, la consacrant à ce Dieu qu'on a grossièrement nommé le Dieu des batailles. Une plaque de marbre, avec une longue inscription, témoigne encore de sa joie et de son orgueil. .
La province subjuguée par son habile tactique et par son audace conserve de lui le plus terrible souvenir* Les paysans croient que c'était le diable en personne. Un vieux chant populaire, imprimé il y a vingt-cinq ans, dépbre le malheur de ses victimes et semble, après deux siècles, invoquer sa pitié. Cesstro-
pbe$ mélancoliques rappellent .aux montagnards des jours de détresse, qu'a suivis une longue oppression ; tandis que les pauvres villageois vont à la messe écouter une fastidieuse homélie, elles évoquent autour d'eux les ombres des martyrs, elles leur montrent le sentier qui mène au temple catholique tout rougi du sang de leurs aïenx.
La victoire de Pappenheim sembla autoriser de nouveUes persécutions. Le 21 juillet 1627, jour consacré à saint Ignace de Loyola, un décret impérial expulsa de Bohême et d'Autriche tous les dissidents. Tel était Taveugle fanatisme du prince, qu'il disait à son entourage d'un air convaincu : « Je m'étonne que les réformés me détestent; ils ne voient donc point que je les persécute par affection, uniquement pour assurer leur bonheur éternel ? » Légitimant ainsi $a cruauté, Ferdinand ne ménageait personne et ré* pandait tous les fléaux sur les populations qu'un hasard malheureux lui avait soumises. Dans sa nouvelle ordonnance, il accordait un répit de six moi^ux protestants des hautes classes, pour se faire instruire desdogmes catholiques et abjurer leur croyance entre les mains des commissaires patentés. Si, après ce laps de temps, ils ne voulaient point renier leur foi, ils étaient tenus de vendre leurs biens à des orthodoxes et de quitter le pays, où ils ne pouvaient plus rentrer sans avoir d'abord changé de communion. L'édit bannissait même les veuves, même les femmes protes^ tantes mariées à des catholiques ; les premières devaient laisser dans leur patrie ou y renvoyer leurs enfants mineurs, faute de quoi on saisissait toutes leurs
possessions actuelles, on confisquait d'avance tous leurs héritages futurs. ^
Un grand nombre d'enfants nobles, et même de jeunes gens, de jeunes filles nubiles, furent donc en-f levés, jetés au fond des monastères, pour y être convertis par les jésuites. On arrachait l'administration de leurs domaines à lei^rs tuteurs, et on les confiait à d'avides bigots, qui s'y engraissaient par charité. Ces flroits de surveillance lucrative excitèrent les débats les plus scandaleux entre de célèbres personnages, qui se disputaient les dépouilles des opprimés, entre les princes de Lichtenstein et de Wallenstein, entre Nachot et Slawata, par exemple. Les incalculables malheurs que devaient produire ces persécutions domestiques sont faciles à deviner. Tous les Hens de la nature se trouvaient rompus, tous les principes de la famille audacieusement violés. De jeunes peraonne» délicates, timides, parées de leurs vingt ans et des grâces que l'éducation ajoute à la nature, étaient abandonnées sans surveillance aux plus hypocrites, aux plus sensuels des hommes ; ni les larmes, ni les prières, ni la fuite ne pouvaient détourner d'elles les outrages, et les assassins de leurs parents subjuguaient leur faiblesse.
Les ministres de l'Église officielle ne se contraignaient pas davantage. Le nouveau doyen catholique de Bœmiscfabrod persuadait à ses paroissiennes que leurs complaisances pour lui seraient la meilleure preuve de leur piété, car il était le représentant de Dieu sur la .terre. Mais la séducteur fut bientôt séduit : comme on l'avait fait venir de Pologne, la femme d'un boulanger, charmante créature d'ailleurs, lui
proposa de fuir ensemble et de gagner son pays. Elle s'habilla et homme et les deux amants s'évadèrent. Le cheyalier Gapun want adressé des reproches au curé de Backow sur ses mœurs licencieuses, l'indigne prêtre en fut si exaspéré qu'il assembla une troupe de vau-^ riens, pénétra de* nuit dans le château du seigneur, le roua de coups, le laissa pour mort, puis alla briser les fadètres de quelques bourgeois qui l'avaient aussi désapprouvé. Quant aux jeunes garçons, la langue française ne permet pas d'exprimer les traitements qu'on leur faisait subir. Lorsque les jésuites eurent chassé les pasteurs protestants des diverses communions, ils se partagèrent toutes leurs cures ; mais, leur personnel ne leur suflSsant pas à beaucoup près pour les remplir, chaque membre de l'ardre se trouvait chargé de sept ou huit paroisses. D fallut donc appeler des auxiliaires; on les tira de Pologne, où les prêtres catholiques étaient tombés dans une profonde dégradation et avaient contracté les plus odieuses habitudes. Ils corrompirent effirontément la jeunesse des campagnes (1).
D'autres désordres mettaient en relief la vertu, le désintéressement du clergé orthodoxe. Gomme on demandait aux réformés des témoignages écrits de leur zèle pour le Catholicisme, les prêtres ultramontains exploitèrent sans vergogne leur répugnance et leur terreur. Ils vendirent des billets de confession le prix
(1) Meist kamen unwissende Mœnche ans Polen und die alleirerracbtesten Menschen, die msonderheit in der Pédérastie in Boehmen Epoche machten. Houmatr : Taschenbuch f^r vattrlxndische GeschicfUe; Jahrgang
qu-ils voulurent. Un ecclésiastique de Neustadt, Lau« rent Nizbursky, gagna par cette manœuyre une si grande quantité d'or qu'il put en remplir un tonneau. On jugea le scandale trop violent : il fut arrêté avee plus de cent bourgeois^ qui l'avaient enrichi malgré eux. Tous furent condamnés à mort. Les laïques évitèrent la hache en abjurant les doctrines de la Ré* forme ; mais le simoniaque eut la tète tranchée, le 7 avril 1631 9 sur la place du Ring.
Dans toute la monarchie autrichienne, il ne resta que trente familles de l'ancienne noblesse : les unes n'avaient pas abandonné la foi catholique, les autres y étaient revenues à propos. Ainsi les Lichtenstein avaient renié les droits de l'intelligence humaine en 1600. La province d'Autriche n'en conserva que treize . Les patriciens émigrèrent dans le Nord de l'Allemagne, dans toute l'Europe. Beaucoup se mirent au service de la France, de la Suède, du Danemark, du Brunswick, de la Hesse, de la Hollande, de la Transylvanie, de la Pologne, et même du Sultan. Plusieurs moururent sur la terre étrangère dans le dénûment et l'abandon.
Pendant qu'il dépouillait toute la vieille aristocratie nationale, Ferdinand mettait à la place une aristocratie nouvelle et lui donnait les biens des persécutés^ Un troupeau d'hommes serviles, de laquais féroces, envahit les domaines, les châteaux des anciennes races. Italiens, Hongrois, Polonais, Espagnols, Wal lonsu Croates, se précipitaient à la curée. Un tourbillon de diplômes tomba sur le pays. L'élève des jésuites créa trente princes du Saint-Empire, soixante*
dix comtes, cent barons, d'après la liste qu'on trouve dans le Status regiminis Ferdinandi, publié par les EIzeviers. Mais il s'en faut bien que cette liste soit complète, suivant la remarque du docteur Vehse. Il y manque des personnages importants et célèbres, comme les princes de Lichtenstein et d'Ëggenberg, les comtes de Gallas, de Golloredo^ de Maradas, les meurtriers de Wallenstein, Lesslie et Butler, le feldmaréchal Illo, Slàwata, Martinitz, Brenner et une foule d'autres. Quatorze comtes, parmi lesquels on distingue Illo, Tilly, Pappenheim, obtinrent le droit d'ajouter à leur titre la pompeuse épithète à'iltustris^ sime. Ce fut alors qu'on vit sortir de l'ombre la famille la Tour et Taxis.
Cette noblesse du lendemain fut complètement dévouée à la maison de Habsbourg et aux jésuites. Elle fonda en Autriche, avec l'active coopération de l'ordre espagnol, un régime moitié militaire, moitié clérical. Le goupillon et le sabre ont, depuis cette époque, remplacé le sceptre et la main de justice dans le palais impérial de Vienne. Formée d'éléments divers, sans liens avec le passé, sans traditions domestiques, sans caractère national, cette aristocratie n'a jamais pu être utile à la civilisation. Les parvenus de race étrangère n'aiment point le peuple chez lequel ils s'engraissent et se pavanent.
Si cruel pour les autres, Ferdinand était plein de sollicitude pour lui-même. Il tremblait à l'apparence du moindre danger. Tout son règne ne fut qij^'une longue guerre, et pourtant il ne sut jamais tenir une épée. Une seule fois, pendant la lutte de Rodcdphe U
contre le^ Ottomans, il se laissa induire à paraître devant les troupes impériales, campées sous les murs de Kanischaj en Hongrie. Mais si grande* était son émotion, qu'il voulut, avant de partir, faire son testament et invoquer Taide de Dieu, Paré avec un luxe inouï, le futur empereur quitta ensuite la ville de GraBtz. Lorsqu'il approcha du camp, on y amenait un troupeau de bœufs et de cochons, qui soulevaient une épaisse poussière. Ferdinand crut que c'était un es* cadron de spahis en maraude ; il fut saisi d'une terreur panique, et son épouvante gagna le corps d'armée qui le suivait. Tous ces braves, prenant la fuite, piquèrent des deux, malgré les efforts du comte de Trautmannsdorf pour rassurer le prince, traversèrent la Hongrie, la Styrie^ franchirent la Mur et ne revinrent à eux que sur l'autre bord (1). Ce fut la seule campagne de Ferdinand. Depuis lors son courage ne s'exerça que^dans les bois, contre des bêtes inoffensives; comme Palstaff transperçant les morts, le funèbre empereur tuait des animaux timides pour se persuader qu'il avait un cœur de héros.
Fier de s'entendre appeler parles jésuites ca/Ao/à*^ fidei acerrimus defensor (le défenseur le plus ardent de la foi catholique) , l'empereur voulut fonder un monument qui rappelât aux générations futures sa victoire sur l'hérésie. Le Heu désigné pour la nouvelle église fut la montagne Blanche , oii un seul combat malheureux avait décidé du sort de la Bohème. L'archevêque de Prague en posa la première
(1) Vehse, Oeschi'chU des œstreichischtn Hofs, etc., t. III, p. 1S4.
pierre devant la famille impériale, le 35 avril 16â&. « Quoi qu'il arrive, disaient Ferdinand II et Maximilien de* Bavière, nous avons combattu pour Dieu, préféré les choses éternelles aux choses passagères, la justice à l'iniquité, le positif à l'incertain. Avec l'aide du Créateur, nous n'avons rien fait qui ne mé-^ rite l'approbation, car il n'y a plus d'hérétiques sur la sol de nos États, et notre croyance est délivrée de toute souillure. » — Voilà comment ces aveugles fanatiques s'applaudissaient d'avoir inauguré une Saint- Barthélémy bien autrement cruelle que la première, une Saint-Barthélémy qui dura trente ans! Vingt millions d'hommes égorgés, martyrisés ou proscrits, des familles innombrables plongées dans la misère ei le désespoir ; le commerce ruiné, les champs incultes,, l'affreuse dépravation des mœurs, tant de maux, tant de larmes, tant de sang étaient comptés pour rien. Ne croirait-on pas voir le sourire d'un monomane devant les cadavres de ses victimes ?