CHAPITRE IV
TENTATIVE POUR SUBJUGUER L ALLEMAGNE DIT nqRD ET DE l'ouest :'WALLENSTEIN.
Mais ce n'était pas assez pour Maximilien et pouf Ferdinand d'avoir répandu le Catholicisme sur leurs Etats comme un fléau destructeur, ils voulaient promener le même souffle de mort, entasser les mêmes ruines, causer les mêmes souflFrances et arracher, par les tortures, les mêmes abjurations dans toute l'Allemagne. Les farouches convertisseurs avaient oublié le doux et pâle visage du Christ au jardin des Oliviers, au sommet du Calvaire : c'était l'esprit d'intolérance qui les animait. Leur zèle agressif les mettait en contravention avec les lois de l'empire, votées par la diète d'Âugsbourg et sanctionnées par Charles- Quint ; mais les champions du siège apostolique n'y regardent pas de si près !
, Pendant que la Bohême, la Moravie et l'Autriche subissaient les fureurs d'une impitoyable réaction, la ligue catholique, inspirée, commandée par Maximilien de Bavière, anéantissait les dernières forces des protestants, mettait en fuite leurs généraux. Son plus habile capitaine, le célèbre Tilly, battait la même
année (1622) le duc de Brunswick sur le Mein et le margrave de Baden sur le Neckar ; il occupait le Palatinat, domaine héréditaire de l'ambitieux et incapable Frédéric V. Ne pouvant plus liii tenir tête, Mansfeld errait çà^t là, puis prenait le chemin de la Hollande, pour y servir la Réforme contre TEspa^e. L'heure semblait venue où l'empire germanique allait enfin se reposer de ses longs troubles, voir fleurir ses campagnes sous les haleines printanières d'une paix générale. Mais les princes catholiques avaient d'autres desseins. L'empereur voulait rendre au clergé orthodoxe les possessions épiscopales du Nord et de l'Ouest, sécularisées depuis longtemps par les luthériens, voulait foire prévaloir dans toute l'Allemagne sa volonté souveraine et les doctrines des jésuites. Tilly reçut donc Tordre de ne point quitter sa position, d'où il menaçait les États réformés. Le duc de Brunswick, ayant alors repris les armes, essuya une nouvelle défaite à Stadtloo, dans la province de Munster. La cause du libre examen semblait définitivement perdue en Allemagne, et les noires milices de Rome apprêtaient déjà leurs bannières, pour envahir au 'son monotone du plain-ohant le territoire des hérétiques. Les princes luthériens s'émurent de leur périlleuse situation : ils jugèrent insensé d'attendre immobiles l'orage qui grondait au loin. Ayant demandé le rappel de Tilly et ne pouvant l'obtenir, ils se préparèrent au combat. Pour chef de l'union protestante, ils choisirent le roi de Danemark, souverain allemand par son duché de Holstein. Christian accepta la direction de la lutte, promit d'importants secours; l'Angleterre, la
Hollande devaient prêter main-forte aux luthériens, la France leur envoyer des subsides. Les nuages s'épaississaient à rhorizon, la guerre était inévitable.
Jusque-là , cependant, la Ligue catholique avait seule tenu Tépée; elle seule avait réduit la Bohème, terrifié l'Allemagne septentrionale, découragé Maiisfeld. L'empereur profitait de ses victoires et trempait commodément ses mains dans le sang des vaincus. Cette position inférieure ne pouvait satisfaire ni son orgueil ni son ambition ; il aspirait à se créer une force militaire, à mettre en campagne une -armée autrichienne,, quand un sombre personnage lui offrit de réaliser gratuitement ses vœux.
C'était encore un élève des jésuites. Né le 1 5 septembre 1583, de parents protestants et même utraquistes depuis plusieurs générations,Wallenstein perdit sa mère en 1503, son père en 1595. Son oncle, Albert Slawata, lui fit d'abord fréquenter les écoles des hussites; mais un autre oncle, Jean de Ricam, le plaça dans le collège fondé à Olmûtz parles jésuites, dont il était l'admiiateur dévoué. Le père Pachta entreprit la conversion du jeune hérétique, et devait facilement réussir avec une âme inexpérimentée, incapable de résistance. Ses maîtres ne lui marchandèrent pas leurs soins, car c'était une conquête importante pour l'ordre de Loyola. Les jésuites formaient alors toute une génération de meurtriers ambitieux et impitoyables. Ils avaient préparé à la lutte Maximilien, Tilly et Ferdinand : Wallenstein fut une machine de guerre non moins terrible, et ceux qui l'avaient montée tremblèrent plus d'une fois devant leur ouvrage, fini-
rent.mème^ dans leur épouvante, par le détruire de leurs propres mains.
Le futur général montra bientôt la résolution et les talents militaires qui devaient effrayer toute l'Europe politique* Après avoir parcouru la France, Tltalie, l'Angleterre et la Hollande, pour achever son éduca* tion, il alla en Hongrie combattre les Turcs dans Far* mée de Rodolphe, servit Ferdinand II contre les Vénitiens, et fit la campagne de Bohème. Il porta en* suite les armes contre Bethlen-Gabor. Créé successivement b^ron, comte, duc et prince, il possédait, en 1625, une immense fortune et une grande popularité.
Ferdinand le chargea d'enrôler vingt mille hommesi — « Ce n'est pas assez, lui dit Wallenstein ; quarante ou cinquante mille, à la bonne heure ; une armée de cette force se nourrira et s'entretiendra ellemême. » — Le prince entra dans ses vues, et lui donna une autorité sans limites sur ses troupes, avec le droit de nommer à tous les grades militaires.
Quelques mois après, le duc de Friedland avaitxéalise sa promesse : parmi les volontaire rassemblés autour de lui se trouvaient les plus grands personnages. Il commença, au nom de l'Église et du pape, cette guerre inhumaine qui vidait tous les principes reUgieux, toutes les lois civiles et morales.
Son plan était de nourrir son armé^ aux dépens des populations amies ou ennemies, réformées ou catholiques. Dans les provinces luthériennes, la différence des opinions lui servait de prétexte ; dans les pays bien pensants, il invoquait la nécessité. L'Allemagne entière fut de la sorte mise au pillage. Comme
il avait enrôlé sous ses drapeaux des aventuriers, des soudards de toutes les croyances, les uns se faisaient une joie d'opprimer les hérétiques, les autres ne ménageaient point les orthodoxes. Dévastant les campagnes, ruinant les bourgeois et les cultivateurs, ils ne laissaient derrière eux que la famine, Tindigence et la mort. Mille plaintes s'élevèrent jusqu'au trône de Vempereur, mais Ferdinand avait besoin de cette armée sauvage ; il demeura sourd comme le Destin.
Le duc de Friedland exerçait autour de lui un ascendant prodigieux, qui tenait à plusieurs causes. Dés chances singulières avaient accumulé dans ses mains ime fortune royale. Pendant sa jeunesse, une vieille veuve extrêmement riche, Lucretia von Landeck, s'était éprise de lui, au point de lui verser un philtre amoureux, dont il faillit périr. Wallenstein l'épousa et fut bientôt maître de son héritage. Après la soumission de la Bohême, il obtint en récompense, il acheta pour un prix dérisoire soixante-sept domaines, estimés huit millions de florins, mais d'une » valeur réelle bien plus considérable. Ferdinand lui avait donné, entre autres possessions, le duché de Friedland, qui contenait neuf villes, cinquante-sept châteaux et villages. Il était devenu ainsi le plu6 riche propriétaire foncier de la Bohême, l'empereur excepté. Un second mariage accrut son opulence, et les impôts arbitraires qu'il levait sur les populations hostiles ou fidèles, lui procurèrent des sommes imnlenses. C'était lui qui prêtait de l'argent à la cour. La seigneurie de Priebus, le duché de Sagan en Silésîe, et le duché de Mecklembourg payèrent les dettes
de Tempire. Le général touchait annuellement six millions de florins, que Jui payaient les banquiers d'Amsterdam et de Venise, ses vassaux et ses fermiers.
Les immenses rictiesses de Wallenstein, sa profonde réserve et ses manières théâtrales, furent les principaux moyens dont il se servit pour exalter l'imagination de la multitude. Il ne se montrait qu'environné d'une pompe extraordinaire, et faisait participer à son luxe tous ceux qui l'approchaient. Ses officiers vivaient somptueusement à sa table, où l'on ne servait jamais moins de cent plats. Il récompensait avec une libéralité excessive. Non-seulement la foule, mais les plus grands personnages se laissaient éblouir par ce faste asiatique.
^ ix portes donnaient entrée dans son palais de Prague , et il avait abattu cent maisons pour lui faire place. Des châteaux semblables s'élevèrent par ses ordres sur ses nombreuses propriétés. Vingtquatre chambellans, issus des plus nobles familles, se disputaient l'honneur de le servir, et quelques-uns avaient renvoyé à l'empereur la clef d'or qui était le signe de leur grade, pour i^emplir les mêmes fonctions auprès de lui. Wallenstein entretenait soixante pages, vêtus de velours bleu brodé en or, qu'il faisait instruire parles meilleurs mai très; cinquante trabans gardaient jour et nuit son antichambre ; six barons et autagoit de chevaliers se tenaient constamment à portée pcjur transmettre ses ordres. Son maître d'hôtel était *n personnage de marque. Mille.individus formaient le train ordinaire de sa maison; plus de mille chevaux
peuplaient ses écuries, où ils mangeaient dans des crèches de marbre. Lorsqu'il se mettait en route, cent voitures à quatre et six chevaux contenaient ses domestiques et ses bagages ; soixante carrosses, cinquante chevaux de main portaient les gens de sa suite ; dix trompettes, avec des clairons d'argent, précédaient ce cortège. La richesse de ses livrées, la pompe de ses équipages, la décoration de* ses appartements, étaient en harmonie avec le reste. Dans une salle de son palais, à Prague, il s'était fait peindre sur un char de triomphe, la tête ceinte de lauriers, avec une étoile au-dessus de lui. '
GustavC'-Adolphe, qui avait une mince opinion de ses talents, le nommait un fou : c'était un profond poUtique. Il savait stimuler fortement les passions des hommes, se les attacher à la vie et à la mort. Tous les excès que pouvaient commettre ses troupes, il feignait de les ignorer, ne leur demandant autre chose que le respect de la discipline. La joie et le plaisir régnaient dans son camp ; il y tolérait une multitude de valets, de palefreniers, de musiciens, de jongleurs et de ferilmes perdues ; sous les murs de Nuremberg, son armée entretenait quinze raille courtisanes. Ce chef catholique ne détestait que les prêtres, et n'en admettait aucun parmi ses soldats. On aurait plutôt pris les derniers pour une milice de Tenfer que pour les champions du ciel.
Tout volontaire sans peur et sans scrupules était le bienvenu sous ses drapeaux ; mais ce qu'il aimait de préférence, c'était la cavalerie légère, les Croates aux manteaux rouges, les avides et intrépides Cosaques
du Don. Son œil pénétrant distinguait à coup sûr les hommes d'élite, les firait de la foule^ les élevait rapidement : le moindre troupier pouvait obtenir les premiers grades. Quiconque faisait preuve d'audace militaire, recevait ses éloges publics; toute action éclatante valait à son auteur un avancement immédiat et une généreuse gratification : Wallenstein ne donnait jamais moins de cent thalers. 11 n'exigeait de ses troupes qu'un courage imperturbable et une aveugle obéissance. Des châtiments rigoureux punissaient les moindres fautes contre la discipline ; les lâches étaient mis à mort ; pour la plus légère insubordination tombait de sa bouche une sentence irrévocable : « Pendez cette brute! v Méprisant la race humaine^ comm^ beaucoup d'orgueilleux qui ne lui sont pas supérieurs, il ne voyait dans les hommes que les instruments de ses desseins, et les traitait en conséquence. Avant de l'assaillir dans son camp, près de Nuremberg, Gustave- Adolphe lui envoya faire la proposition d'épargner les vaincus ; le général autrichien lui répondit brutalement : « Que les soldats triomphent ou crèvent! »
L'extérieur seul de Waffenstein suffisait déjà pour inspirer la crainte et le respect. Sa haute taille, sa maigreur, sa fière attitude, l'expression toujours sé*rieuse de son pâle visage, son grand front qui semblait commander, ses cheveux noirs, durs et ras, ses petits yeux sombres oii brillait la flamme de la volonté, son regard hautain et soupçonneux, ses moustaches épaisses et sa barbe touffue causaient, au premier abord, une vive sensation. Il portait, pour
coutume ordinaire, un juâtauçai'ps de peâu d'élan, que recouvraient un pourpoint blanc et un manteau; une fraise espagnole entourait son cou ; sur son chapeau ondoyait une grande plume rouge ; un pantalon écarlate et des bottes en cuir de Cordoue soigneusement fourrées, parce qu'il était podagre, complétaient son habillement journalier. , -
Pendant que son armée se livrait au plaisir, un silence profond l'enviçonnait toujours. Il ne pouvait supporter ni le bruit des charrettes, ni les dialogues à haute voix, ni même de simples rumeurs. Un de ses chambellans fut pendu pour l'avoir éveillé sans ordre, et un officier mis secrètement à mort pour s'être approché de lui en faisant retentir ses éperons. Ses domestiques erraient autour de lui comme des fantômes. Douze patrouilles circulaient sans interruption dans le voiisinage de sa tente et de son palais, afin d'y entretenir un calme perpétuel. Des chaînes que Ton tendait en travers des rues, le prémunissaient également contre le bruit. Wallenstein était toujours absorbé en lui-mêmcj toujours préoccupé de ses plans et de ses desseins. Jamais on ne le vit sourire, et sou orgueil le rendait inacceslible aux plaisirs des sens. Il avait le fanatisme de l'ambition.
Ce chef étrange méditait, agissait sans relâche, ne prenant conseil que de lui-même, dédaignant les avis, les inspirations étrangères. Donnait-il des ordres ou des explications, il ne pouvait supporter qu'on le regardât d'un œil curieux ; traversait-il le& avenues de son camp, les soldats devaient feindre de ne pas l'apercevoir. Ils éprouvaient cependant un frisson invo-
lontaire, lorsqu'ils le voyaient passer comme un être surnaturel. Il y avait en lui quelque chose de mystérieux, de solennel et d'inquiétant. Il marchait enveloppé de cette magie comme d'une auréole lugubre. Ses troupes croyaient fermement qu'il était en relation avec les esprits des ténèbres, que les étoiles n'avaient point de secrets pour lui, que le cri des coqs, les aboiements des chifens n'atteignaient pas son oreille, que les balles, les sabres et les lances ne pouvaient lui faire de blessures, qu'un talisman lui soumettait la fortune. Elles le suivaient comme une personnification dti Destin.
Champion de Rome contre les novateurs, le sombre capitaine n'avait foi qu'aux rêveries des sciences occultes. Tout jeune, il s'était fait escorter dans ses voyages par le mathématicien et astrologue Verdungas, qui lui apprit à déchiffrer le grimoire du ciel nocturne. Pour entendre un autre professeur lui expliquer le langage des étoiles, il avait quelque temps habité Padoue. Les salles de son château, à Prague, étaient couvertes d'emblèmes divinatoires et de figures allégoriques. Son ambition eût voulu pénétrer les secrets de l'avenir. L'astrologue itaUen Seni demeurait sous le même toit, et ce couple visionnaire passait fréquemment la nuit dans de chimériques études. Jamais Wallenstein ne commençait une entreprise sans avoir demandé avig aux lumineuses pythonisses du fimiament. Ces muettes conseillères lui tenaient lieu de Bible et d'Évangile. Un paysan ne se fût pas autrement comporté.
'Sous une apparence calme, sous une froideur si-
mulée, H cachait des passions violentes, un orgueil sans limite et une ambition insatiable. Ses ordres étaient brefs et péremptoires. Jamais homme ne fut plus taciturne, plus avare de paroles : ses moindres discours^ prononcés d'un ton imposant, allaient droit au but. On lui obéissait avec une déférence superstitieuse, et nul n'éprouvait la tentation de lui répliquer. Il gardait sur lui-même, sur ses affaires, un sflence absolu. Comme c'était un maître en fait de dissimulation, personne ne pouvait pénétrer ses desseins, prévoir ce-qu'il allait résoudre. Il traitait, sans écrire une ligne, les négociations les plus importantes. Cette réserve continuelle, ce mystère invariable augmentaient sa force, lui permettaient d'atteindre son but dans les ténèbres. Mais s'il déguisait habilement ses intentions, il ne ménageait rien pour découvrir cdlés des autres. Comme plus tard Eugène etMarlborough, il entretenait un grand nombre d'espions qu'il payait richement et qui trouvaient moyen de lire jusqu'au fond des consciences.
Son amour-propre avait de singuliers retours. Geoi^es Zriny, ban des Croates, lui dit un jour en lui apportant la tète d'un musulman de distinction qu'il venait de décapiter lui-même : « Voilà comment il faut traiter les ennemis de l'empereur. » — ^ « J'ai vu beaucoup de têtes coupées, lui répondit Wallenstein, mais je n'en ai jamais coupé une seule de ma propre main. » Et, quelque temps après, il fit empoisonner le chef croate dans un repas. Quoique la vie des hommes fût sans valeur à ses yeux, l'office de bourreau le dégoûtaitf
Loin de diminuer avec le tempfi, roppression qui pesait sur l'Alleinagtie, le terrible capitaine l'auge mentait chaque jour et grossissait constamment son armée. Il atteignit peu à peu le chiffre de cent mille hommes. En 1629, cent cinquante mille l'environnaient de leurs bandes impitoyables.
Les griefs allaient croissant comme le nombre de ses soldats. La terreur et le prestige de sa merveilleuse fortune rendirent muettes, pendant quelque temps, les populations désolées. Mais quanci le général^ qui passait pour invincible, ^ût assiégé vainenement Stralsuud, où il ne perdit pas moins de douze mille hommes, cet échec donna du courage aux victimes. Son intolérable oppression fut de nouveau dénoncée à l'empereur. Malgré la détresse universelle, la faim qui torturait des millions d'hommes, qui en détruisait littéralement des milliers, ses troupes vivaient dans l'abondance et la profusion. Lui^-mème déployait un luxe inouï, que ses généraux et ses officiers imitaient à proportion de leurs grades. Le moindre capitaine vivait plus fastueusement que le duc de Poméranie et les autres princes, dont l'armée impériale occupait les domaines. Nombre de villageois et de campagnards néanmoins se donnaient la mort pour échapper à la misère. En Silésie, où Wallenstein s'était emparé de tous les grains, les parents égorgeaient leurs fils et leurs filles pour se nourrir. Le Brandebourg estimait à vingt millions de florins le dommage que lui avaient causé ses impôts tyranniques et le séjour de ses hordes sans frein ; Hesse- Cassel l'évaluait à sept millions.
Nous avons, sur la manière dont ses troupes se comportaient dans leurs marches et campements^ on> témoignage de la plus haute gravité. C'est une lettrç derarchiduc Léopold, frère de Ferdinand II, adressée par lui à Tempereur. Wallenstein avait fait partir unç division de vingt mille hommes, pour soutenir en Italie les prétentions des Habsbourgs sur le marquisat de Mantoue. Quand cette armée approcha du Tyrol, que gouvernait l'archiduc, celui-ci ne put contenir son indignation. — « Votre Majesté ne saurait croire les dévastations que ces troupes commettent sur leur passage. J'ai vu faire la guerre pendant plusieurs années, mais, quoiqu'elle ne puisse avoir lieu sans dégâts, j'assure à Votre Majesté impériale que jamais rien d'analogue ne s'est passé en ma présence. Les officiers pourraient y mettre ordre : leurs soldats braient, violent, massacrent, cojipent les nez et les oreilles, brisent les fenêtres et les poêles, martyrisent les pauvres gens et gaspillent leurs ressources. Je sais bien qu'on voudrait vous donner le change sur ces abominations ; mais je ne vous annonce rien qui ne soit vrai, je vous jure ; beaucoup d'électeurs et de princes pourraient en témoigner comme moi. Vous devez en croire xm frère fidèle et loyal, plutôt que des personnes intéressées à vous faire illusion, qui n'épargnent, pour s'enrichir, ni la sueur, ni le sang du peuple. Je pourrais vous nommer beaucoup d'officiers supérieurs qui, naguère encore très-mal vêtus, possèdent u^aintenant trois et quatre cent mille florins d'argent comptant, qu'ils n'ont pas enlevés à l'ennemi, mais extorqués aux sujets catholiques des électeurs et
des princes. Songez comment il vont traiter Tltalie, où règne partout Tabondance ! La majorité des soldats, des officiers même, sont luthériens et calvinistes. Que Dieu protège les couvents de fenmies, si nombreux dans ce pays! Un bon avertissement de votre part au duc de Friedland ne saurait uuire. »
Mais Wallenstein ne se souciait pas plus des remontrances que des préceptes moraux et des maximes chrétiennes. En 1629, le pape s'étant ligué avec la France et la Bavière contre Ferdinand, dont le pouvoir les inquiétait, le hardi routier offirit à l'empereur de marcher sur Rome : « Elle n'a pas été pillée depuis un siècle, dit-il, et doit être maintenant beaucoup plus riche. »
Cette guerre entreprise pour la religion, qui ne peut se passer de la morale, avait donc bientôt anéanti la piété comme la moralité. L'impudence d'une part, de l'autre un vain cérémonial et une tremblante dissimulation les remplacèrent. Une hypocrisie sans bornes mit un masque sur tous les visages, faussa tous les sentiments, avilit tous les caractères. Jamais la corruption ne fut plus audacieuse, les vices plus horribles, la cruauté plus impitoyable ; jamais on né vit tant d'exécutions, de pillages, de tortures, jamais on ne répandit tant de larmes et de sang. Il ne restait dans les cœurs ni amour de la justice, ni pudeur, ni compassion, ni foi réelle : on se battait, on s'entredévorait comme des bêtes féroces, et l'on avait tellement abaissé la nature humaine^ sous prétexte de détruire l^hérésie, que les populations eroupissaient
dans la fange, cherchaient ainsi que des brutes à satisfaire leurs besoins matériels, ne songeant même plus au Dieu pour lequel on avait élargi le domaine du crime !