CHAPITRE V
DEVASTATIONS COMMISES PAR LES AXJTRICHIENS EN ALLEMAGNE; EFFETS DE LA GUERRE DE TRENTE-ANS.
En 1629, l'Allemagne, dévastée depuis onze ans par la guerre, la persécution et le pillage, eut encore une lueur d'espérance. Le roi de Danemark, après avoir subi mainte déroute, avait été contraint de demander la paix et avait obtenu d'assez bonnes conditions. Mansfeld, le duc de Brunswick étaient morts ; es autres princes luthériens ne pouvaient plus tenir la campagne. L'empereur triomphant n'avait qu'à dire un mot pour rendre à sa malheureuse patrie le calme et les beaux jours. Il épaissit au contraire les nuages qui lui voilaient le soleil, il l'accabla de nouvelles infortunes. Le 6 mars 1629 parut le fameux Édit de restitution. Cette ordonnance prescrivait de rendre immédiatement au clergé catholique tous les droits, tous les biens qu'il avait perdus depuis le traité de Passau, en 1552, ce qui faisait un intervalle de soixante-dix-sept ans.
Dans le nombre des domaines réclamés se trouvaient deux archevêchés, ceux de Magdebourg et de
Brème, douze évèchés, une foule de monastères avec leurs possessions territoriales et un grand nombre de villes opulentes. C'était un coup d'État aussi furieux que si on exigeait maintenant chez nous la restitution des biens du clergé, saisis pendant la Révolution. Et cette, terrible sentence, deux armées sauvages se tenaient prêtes à la faire exécuter. Les lansquenets et les trabans poussèrent des cris de joie : ils flairaient lin nouveau butin, comptaient sur de nouvelles saturnales.
Charité bieii ordonnée commence par soi-même. L'empereur distribua aux membres de sa famille les plus importants des domaines revendiqués. Son second fils, Léopold-Guillaume, nommé déjà évêquede Strasbourg, de Passau, de Breslau et d'Olmûtz, pourvu de trois autres sièges ecclésiastiques, obtint en partage l'évêché d'Halberstadt, les archevêchés de Magdebourg et de Brème. Or, c'était un enfant de quinze ans.
On agit avec le même sans-façon à l'égard des monastères. Les jésuites firent main basse sur le^ anciennes propriétés des bénédictins, des àugustinsi des divers ordres religieux. Ils ne se souciaient guère de savoir qui les avait possédées autrefois.
Dans toutes les villes libres, les soldats rétablirent' par la force le culte du moyen âge et l'autorité absolue d&Rome. Augsbourg surtout fut soumise avec une joie maligne au prince ultramontain, parce que c'était là qu'on avait rédigé la célèbre Confession du protestantisme germanique et signé la paix avec les luthériens. Un évêque orthodoxe s'y installa en triom-
pfae, et les temples hérétiques furent solenneUemènt fermés.
Les biens laïques n^échappèrent pas à Tavidité des réactionnaires. Le système des ccmlSscations envahit l'Allemagne. Tout noble qui avait porté les armes pour Frédéric V, couru les chances de la guerre a^ec Mansfeld, le duc de Brunswick et le roi de Danemark, fut dépouillé dé ce qu'il possédait.
Sous prétexte de faire exécuter le décret impérial, les troupes de la Ligue et de Ferdinand s'établirent à demeure dans les provinces hétérodoxes, qu'elles ravageaient et accablaient d'impôts arbitraires. Les habitants se plaignaient-ils, on leur répondait avec dédain ou avec ironie. Alors fut proclamée la dure maxime des Habsbourgs : « L'empereur aime mieux voir en Allemagne des mendiants que des rebelles. »
Tous les princes luthériens furent obligés de se soumettre et de sanctionner à contre-cœur Tédit de restitution.
La cause de la Réforme semblait perdue pour toujours dans Içi patrie de Luther et d'QEcolampade ; mais le génie de l'humanité, la sainte cause du progrès lui suscitèrent un défenseur près du pôle, chez une nation jusque-là isolée, qui n'avait point encore pris part aux débats de l'Europe et que Ton r^ardait comme une peuplade sans importance. Gustave- Adolphe débarqua sur les grèves de la Baltique avec une poignée de soldats intrépides. La situation de FAllemagne changea bientôt comme par l'effet d'un talisman.
Une seule ville, Magdebourg, avait osé tenir tète
an iossoyeur qouronné, qui semblait vouloir mettre dans la tombe une nation entière. Elle avait déjà montré un invincible héroïsme un siècle auparavant* Cette fois encore, Wallenstein la fit vainement assiéger pendant sept mois. Mais on avait résolu d'abattre son courage. Elle s'était distinguée, dès l'origine, par son zèle pour la Réforme ; elle venait,.la première, de saluer avec enthousiasme le roi de Suède comme le sauveur du protestantisme. Non-seulement elle l'exhortait a marcher sur l'Elbe et promettait de lui ouvrir ses portes, mais elle recrutait des volontaires afin de le soutenir. Les catholiques jurèrent d'étouffer dans le sang son ardeur luthérienne. Pendant l'hiver de 1630, Pap» penheim, le plus fougueux des capitaines impériaux, amena dix mille hommes sous ses remparts. Gustave envoya aux citadins un brave officier allemand, Dietricb de Falkenberg, pour prendre les mesures nécessaires à la défense de la ville. Dietrich s'habilla en pécheur et travBrsa le camp de Pappenheim. Guidés, stimulés par lui, les habitants déjouèrent tous les efforts de l'implacable et artificieux général. Tilly vint donc, en mars 1631 , presser le siège avec trente mille hommes. Les bourgeois ne se laissèrent pas intimider ; ils construisirent même des ouvrages extérieurs, et baptisèrent deux redoutes de noms sarcastiques : Tune s'appelait Nargue-^Tilly; l'autre Nargue-PafH penheim.
.Mais les deux capitaines disposaient de forces su-périeures. Malgré le courage des protestants, on vit bientôt que les troupes et le génie miUtaire de Gustave- Adqlphe étaient seuls capables de les sauver. Les
bourgeois comptaient Bur son aide, car trois jours de marche pouvaient le conduire sous leurs murs. Aussi, lorsque le 19 mai Tartillerie papiste cessa de tonner, lorsque les canons furent même enlevés des retranchements ennemis, les assiégés pens^rent que leur libérateur était proche.
Ce silence, au contraire, annonçait leur ruine, l'assaut qu'on devait leur donner le matin suivant. Tilly leur envoya un trompette pour les sommer de se rendre. Ils croyaient si bien le roi de Suède dans le voisinage, qu'ils retinrent le parlementaire jusqu'au lendemain. Dans la nuit, le général en chef convoqua son état major : il voulait différer l'attaque, parce que les boulets n'avaient pas encore ouvert de brèche dans les murs ; l'impétuosité de Pappenheim, qui votait pour l'escalade, entraîna les suffrages. Il savait que les bourgeois veillaient toute la nuit sur leurs remparts, mais les abandonnaient au petit jour, et. allaient prendre du repos* Vers cinq heures il fit dresser les échelles, et peu de temps après, malgré une nouvelle indécision de Tilly, les soldats pénétraient dans la place.
: Falkenberg venait justement de reconduire, à l'autre bout de la ville, le parlementaire des assié-* géants avec une répanse négative. Il accourt au bruit de la fusillade : une balle l'étend roide mort. Déconcertés par cette perte, effrayés de la véhémence des ligueurs, les citadins prennent le parti funeste de se retirer dans leurs maisons pour s'y défendre. Les catholiques les poursuivent et mettent d'abord le feu à plusieurs endroits de la ville. Les assiégés tirent par
— Biles fenêtres, pendant que leurs femmes précipitent sur l'ennemi des meubles et des pierres. Tout à coup un vent rapide propage Tincendie, qui vole de maison en maison, de rue en rue. La crainte que le butin ne leur échappe, transporte de rage les soldats impériaux. Hommes, femmes, enfants, vieillards sont égorgés ou repoussés dans les flammes. Pas d'action barbare qui ne se commette. On outrage les femmes sous les yeux de leurs maris, les filles aux pieds de leurs mères. Les Croates se divertissent à jeter les enfants au lùilieu du brasier ; les Wallons de Tilly clouent les nourrissons avec leurs lames sur le sein de leurs mères. Les massacreurs et les victimes, les mourants et les cadavres, les débris, les tourbillons de fiimée, le sang qui rougit la terre, forment une scène d'horreur si effroyable que plusieurs capitaines ne peuvent en soutenir la vue. Ils courent vers le général et le . supplient de mettre un terme au carnage.
— « Il faut bien que le soldat trouve une compensation à ses fatigues et à ses dangers, leur répond froidement Tilly du haut de son petit cheval blanc. Que dirait Pappenheim, si je vous écoutais? Revenez dans une heure, nous verrons ce qu'il faudra faire. »
L'incendie cependant avait gagné toute la ville, qui ne formait plus qu'un vaste brasier. Force fut aux vainqueurs d'abandonner leur proie et de se retirer dans le camp. A dix heures du soir, l'opulente Magdebourg n'était plus qu'un monceau de ruines et de cendres. La cathédrale, l'église Notre-Dame et quelques huttes de pêcheurs, situées sur les bords de l'Elbe, avaient seules échappé au feu.
Le lendemain, Pappenheim écrivait à Munich : — « Magdebourg a perdu sa virginité. Hier, à neuf heures du matin, nous Tavofts prise d'assaut ; nous avons combattu quatre heures, mis la main sur Tévèipte (1), tué Falkenberg ei tous les hommes de guerre, tous les bourgeois qui portaient les armes. Gomme la fé* rocité du soldat se lassait, la justice et la colère divines ont terminé son œuvre. Le feu s'est déclaré en plusieurs endroits, quelques mines ont sauté; peu d'heures ont suffi pour réduire en cendres la ville et toutes ses richesses. Ce que Ton avait enfoui dans le sol ou dans les caves se trouve perdu. J'estime que plus de vingt mille hommes ont été sacrifiés ; jamais, depuis la destruction de Jérusalem», on n'a vu pareille catastrophe ni un plus te^ribl^ châtiment de Dieu. Tous nos soldats sont devenus riches. » — Le 25^ Pappenheim écrivait à l'Empereur une autre lettre, où l'on remarque ces mots : — a Dans une si admirable victoire, moi Qt mes fidèles auxiliaires nous n'avons regretté que de ne pas avoir pour spectateurs Votre Majesté Impériale et son auguste compagne. )>
De trente-cinq mille habitants, cinq mille seulement eurent la vie sauve^ Le général ne fit sa première entrée dans Magdebourg que le 23 ; plus de six. mille cadavres avaient été jetés à l'Elbe pour débarrasser le passage. Le lendemain on ouvrit la cathédrale^ et on y trouva mille personnes, qui venaient d'y passer tjnois jours sans nourriture, dans d'affreuses angoisses,
(1) L'administrateur du dioçèsa, quiftvait prisJa pl$çe dç Pévêque.
examinant là flamme qui éclairait les vitraux dé l*égKsé, pendant que la faim leur tordait les étttrtiîlles. Tilly ordonna de leur distribuer des vivres. Là hét de Notre-Datoe contenait cinquante-trois femmes' décapitées par les troupes apostoliques. Le 25, dh chaiita eu chcBiii* un Te Deum pour célébrer' de glbrieto triomphe (1).
Voilà comment la bigoterie deFerdinauji II int^r'prëtait l'Évangile. Mais si par toute T Allemagne (^ à'^était qu'un géniiSsement, la Bohême souflPraît pliisq\yé'téè: autres pr'ovinces dé ce malheureux pay^. Otitrè fefe décrets frénétiques, les mesures sanguinaires doiit où l'accablait avec une persistance infatigable, les armées catholiques venaient sans cesse y prendi^e Ibilrs campements. Les Wallons de Tilly, les Croates de Wallenstein achevaient de l'épuiser, sâignàfehf la nation aux quatre niembres. Dahs un setil joUr, il!? détruisaient les provisions de toutes sortes qui àVàîeht* coûté de longs travaux, qui eussent sufifi pour des mois entiers. De vastes districts devenaient' solitaires, ftresque partout les herbes sauvages, les forêts naissantes prenaient la place des moissons.
Des historiens catholiques dévoués à la liiaisoii de Habsbourg, i^aconterit eux-mêmes que les populations affamées ne dédaignaient ni les charognes de la voitie.
(1) La destruction de Magdebôurg a laissé en Allemagûc de profonds Boayenirs. La porte par lax][tteUe entra Tillj est restée murée, et, sur la maison du commandant de la ville, on lit encore ces mots :
« SoiwenêZ^ous du 20 mai 1631. »
Notts 'empruntorte Ce dét^ à l'excellent guide de M. Jcaïmé*, qtti elit un traité complet de géographie et de statistique.
ni les cadavres pendus aux gibets ; qu'il fallait, durant la nuit, mettre des postes de soldats dans les cimetières, pour qu'on ne vînt pas déterrer les corps fraîchement ensevelis; que des bandes d'individus, exténués par le jeûne, allaient à la chasse aux hommes, les tuaient comme des bêtes fauves, les dépeçaient et les faisaient cuire. Souvent les milices impériales voyaient au loin une troupe d'hommes accroupis, sur la tète desquels ondoyait une fumée de branchages. Elles accouraient, elles dispersaient le groupe mystérieux; que trouvaient-elles alors? Un chaudron où bouillaient des membres humains (1). La prétendue piété fie la maison d'Autriche avait obtenu ce grand résultat, produit ce merveilleux effet de ramener les populations à l'anthropophagie !
Sous un si affreux régime, la Bohême perdit les deux tiers de ses habitants. Un registre de 1529, où sont constatées les franchises que possédait la vieille ville, à Prague; la chronique de Hagek, publiée en 1541 ; deux manuscrits, Tun rédigé au quatorzième siècle, l'autre en 1510; un mémorial de l'année 1475, nous renseignent sur l'état du pays avant la bataille de la Montagne Blanche'. Parmi ces documents, le plus modéré porte au delà de 31,000 le nombre des communes bohèmes. Elles devaient donc atteindre au moins ce chiffre, quand la réaction leva sa hache ; quelques années après, le cadastre en comptait moins de onze mille. Tout le reste avait disparu. Jamais
(1) Hormayr, Taschenbuch fur die vaterlxndiêche Geschichte ; jahrgang 1836, page 300.
on n'a si cruellement abusé d'une seule victoire. Un acte de justice cependant devait avoir lieu. Le conseiller le plus funeste, le serviteur le plus cruel de Tambition impériale, devait être châtié, comme il arrive souvent, par le prince même pour lequel il avait violé toutes les règles du droit, tous les principes de la morale. Ainsi le veut cette logique des faits qu'on nomme la Providence. Wallenstein était un scélérat, car les scélérats seuls, quel que soit le but qu'ils poursuivent, tiennent aussi peu compte de la vie, des intérêts, du bonheur des hommes ; mais son intelligence valait mieux que son cœur et il avait de grandes vues. D se proposait de faire en Allemagne ce que Charles VII, Louis XI avaient commencé en France , ce que Richelieu y terminait à la sueur de son front : abaisser tous les nobles, tous les seigneurs laïques ou ecclésiastiques devant la puissance royale. Les divers États germaniques, soumis à l'autorité d'un seul chef, eussent alors composé un immense et redoutable empire. Ferdinand II n'en eût été que le souverain fictif. Dominé par Wallenstein, comme Louis XIII par son premier ministre, il aurait laissé le ténébreux capitaine exercer en son nom le pouvoir. Une fois maître de l'Allemagne, celui-ci comptait mettre sur pied des forces irrésistibles, pour chasser d'Europe les Mahométans. Il serait alors devenu l'arbitre du monde. Quel prince, quel monarque aurait osé lui faire opposition? Ces vastes projets ont été méconnus par Schiller et par les vieux historiens, faute de documents. L'image de Friedland est restée, sous leur plume, vague et terne; le sinistre général,
mj^i^QidaDS les trois pièces baptisées de son nom, n'a pys la gr^andeur imposante qu'il devrait avoir.
^rop d'obstacles empêchaient la réalisation de ses p^lfê gigantesques. Ferdinand d'abord n'avait.pas f^^mf d'intelligence poiur les comprendre dans ce que i/^ duc pouvait lui en laisser apercevoir; il agissait par A>^gOiterie plutôt que par politique. En second lieu, leç princes luthériens et orthodoxes étaient trop forts |K>ur disparaître tout à coup devant un seul homme. Mais Richelieu, le Pape et les jésuites furent les prini^jpau^ instniHjients de sa ruine. Le cardinal pénétra ^qs das^jeins, devina la suprématie européenne que çfffXYfHtdi^i çon ambition; il ne voulut point laisser ifiçduii'e la Fraqç^e à l'état de vassale. La politique gibeline ^ Friedl^fld alarma le Saint-Siège. Maîtres de r^pereur et gpuvernant l'Autriche, dominant TAlleifiagne pqir l'ient^einise d^ cet automate couronné, l^S; jjéçjijyte^ défendirept leur position et ne lâchèrent ppi^jt IjÇur docile créature ; Waltenstein, qui appréciais leur force, qui leur disputait la souveraineté, nouçf ipsait contre eux une profonde haine ; le plus ^ecraf. et le plMS périlleux dQ !i>ou& ses rêves consistait à :lç§ chasser d'AHe^ïgne aussitôt qu'il seraii.en mejsp^rede Refaire. ,
I|5(fl§ p^tte luttQiiegéûnt§, Wallanstein swecoanba. I^ fC^f^ipal SîOïitint les r6fo;rméi&, poussé Gustavéï- ^ijds^Jphfl mf le champ ,de bataille, effraya les princes çpth<?iliques. Ameutés contre Frii^dland à la diète de BfttjsbpPri^, ils qb^dèfgnt Ferdinand de iGiarsiplaiur te^, Lea jésufteg firent parler la conscience de l'empç^reur,; éveillèrent çe^ scrupules sur les extorsions^
sw l^ bttrbarieB au moyen desquelles le duc soutenait soft armée. Le père Joseph, envoyé par Richelieu, exécuta les manœuvres que lui prescrivait son naître, et la destttuliion de Wallenstein fut résolue.
Après vingt mois d'inaction, la nécessité força l'empereur de lui rendre le commandement, avecun^ autorité plus absolue que jamais. Il reprit le cours de ses artifices, l'exécution interrompue de ses projets ambitieux. Mais le cardinal, le Pape et les jésuites le .suivaient du regard. Cette fois ils jugèrent opportun de se débarrasser de lui pour toujours. Un soir donc (te 25 février 1634), les traîtres qui avaient accepté la mission de mort soupaient avec les fidèles généraux du diclateur^ invités par eux. On apporte une fausse lettre de Télecteur de Saxe, où il repoussait des propositions imaginaires de Friedland, hostiles à l'empereur* « Vive la maison d'Autriche ! vive Ferdi*nand ! » s'écrient les assassins. Et trentei-six dragoas irlandaisenvahissentla pièce, culbutent la table^ fondât sur les victimes. En quelques minutes, les partisans de Wallenstein sont sabrés ou percés de coups. On ferme la salle, et Butler va investir le palais du généralissime.
Il était neuf heures. Par un singulier hasard, ime tempête affreuse grondait sur la ville d'Ëger, où s'accomplissait le drame. Un linceul de nuages enveloppait le ciel, le vent tourbillonnait dans les rues, gémissait sous les portes. Une pluie fine mouillait les croisées. Deveroux pénètre avec douze trabans dans la demeure de Wallenstein. Le duc avait entendu quelque bruit, des lamenlations de femmes pleurant
les individus sacrifiés; il avait ouvert sa fenêtre, interrogé la sentinelle^ puis il s'était assis, en robe de chambre, devant sa table. Tout à coup le meurtrier brise la porte, s'élance vers lui en criant : « Ton heure est venue, scélérat ! » Friedland veut courir à la fenêtre, appeler ses gardes : Deveroux lui barre le passage, le frappe de sa pertuisane en pleine poitrine. Le duc, les bras levés, reçut le coup sans prononcer un mot; il tomba silencieusement comme il avait vécu, emportant dans la tombe ses mystérieux pro- . jets, que Thistoire a enfin découverts.
Assurément les complices de Wallenstein, les instruments de ses crimes et de ses déprédations, qui travaillaient pour leur compte et pour le sien, ne méritent ni pitié ni sympathie. La maison d'Autriche néanmoins, par l'excès de sa cruauté, a su rendre, intéressant l'un d'entre eux, le général Schafgotsch, commandant militaire de la Silésie. CoUoredo le fit arrêter, désarmer à Ohlau ; on lui arracha ses éperons, et ses gardiens l'accablèrent d'outrages, pendant qu'ils le menaient à Glatz, puis dans la ville de Ratisbonne. Misa la question, il en supporta les tourments avec une fermeté inébranlable et soutint qu'il n'avait pas conspiré. Une sentence de mort par la hache hit prononcée contre lui. Mais comme on espérait encore ^ lui arracher des aveux, on demanda au conseil aulique si on ne pourrait pas lui faire subir de nouveau tous les degrés de la torture. « Sans doute, répondit le funèbre cénacle. Puisque de graves indices ont motivé sa condamnation à mort, ce n'est plus un homme, c'est un psclave de la question {servus pœnœ),
un cadavre inerte (cadaver mariuum) ; ondoitTenvisager et le traiter ainsi. » Pendant la seconde épreuve, le malheureux ne prononça que des paroles incohérentes, n fut décapité à Ratisbonne, le 23 juillet
Enfin, le bourreau le plus impitoyable qui ait encore persécuté la race humaine, Ferdinand II,. mourut à son tour. Il expira le 15 février 1637, avec les signes d'une profonde dévotion, tenant en main un cierge allumé que lui avait remis son confesseur. Nul remords ne troubla ses derniers moments. Douze millions d'hommes, pour le moins, avaient péri par son ordre ; mais la gloire, l'intérêt de l'Église souffrante et militante n'exigeaient-ils pas ce sacrifice? Dans une seule expédition au bord du Danube, les Cosaques avaient pillé cinq cents villages, exterminé toute la population masculine ; les femmes, les enfants, saisis de terreur, s'étaient réfugiés dans les îles du fleuve : ils y moururent de faim et de désespoir. Ferdinand, le pieux assassin, avait toujours vécu entouré de prêtres et de femmes. C'était moins qu'un sot : c'était un homme médiocre. Son intelligence ne servait qu'à l'égarer, qu'à le conduire au crime. ^
Sa mort ne termina point la guerre, ne fut d'aucun avantage pour l'AUemagae. Son fils aîné, Ferdinand m, prince maladif et obtus, avait hérité de son fanatisme et continua son œuvre. L'immaculée conception de la Vierge était son dogme favori, sa préoccupation habituelle. Une loi spéciale, publiée sous son règne, interdisait de conférer le grade de docteur à
quiconque ne témoignerait point, par serment, de sa 'foi dans cette donnée mystique. Pendant onze ians, TAllemagne fut encore un champ de bataille, un sol maudit que ruinait et désolait h persécution. Le 24 octobre i648 seulement, la paix fut signée à Osna* brtick avec fa Suède, à Munster avec la France. La hitte se terminait par l'abaissement de la maison d'Autriche, par l'émancipation des princes luthériens et catholiques, par le démembrement de l'Empire et la reconnaissance formelle de l'égalité des cultes.
Les jésuites seuls atteignirent le but principal de leur ambition : l'Autriche était devenue un fief de leur l'ordre, que gouvernait en suzerain leur général.
Lorsque les hérauts, la trompette en main, quitté^ rent la Westphalie pour aller, dans toute FAllemagne, annoncer aux villes saccagées, aux populations maigres et hâves, la paix enfin conclue, leurs yeux ne virent que scènes de désolation. Ce n'était phis ce beau pays où florissaient, trente ans auparavant, des cités industrieuses, des villages sans nombre, des plaines soigneusement cultivées; où les chants de fête succédaient au bruit du travail ; où prospéraient le commerce, l'étude et les beaux^arts. On ne rencontrait partout que villes en ruine, dont les derniers habitants brûlaient, pour se chauffer, les boiseries el les charpentes des quartiers solitaires ; que bourgades abandonnées, tertres ftmèbres ou ossements épars. Des provinces entières étaient devenues désertes. Ici un marécage, avec ses légions de roseaux, avec ses nuées d'insectes, avec ses miasmes fiévreux, rempla-
çait les moissc»>s bienffaisantes; ta, une forêt saurage avait peu à peu conquis les prés, les vignobles, effacé les routes. L' Allemagne semblait livrée, comme une proie, aux loups, aux renards et aux corbeaux.
Le brigandage avait pris d'effrayantes proportions. Exaspérés par la détresse, une foule d'hommes vivaient de meurtre et de pillage. Les soldats licenciés, on dépourvus <le tout, leur donnaient eux-mêmes l'exemple, et ces voleurs en baillons, ces bandits en uniforme accroissaient la misère générale. Le gouvernement fut obligé de recourir à des mesuras exceptionnelles. Il inventa les passeports, rendus nécessaires par l'état du pay^. La diète de Bohême publia en 1650 un édit caractéristique. Cette ordonnance prescrivait d'enlever à tous les citoyens leurs fusils et autres armes offensives : quiconque en porterait à l'avenir, malgré la prohibition, serait poursuivi criminellement. L'article 2 enjoint aux autorités d'abattre les bois, à droite et à gauche des grandes routes, aussi loin que peut porter une balle de pistolet, de faire couper tous les ans les rejetons et les broussailles ^ui se seraient développés dans le même espace, tant les assassinats étaient nombreux, tant on courait de dangers hors de chez soi ! Les autres dispositions ne méritent pas moins d'être citées.
Art. 3. Les brigands condamnés à mort devront être exécutés sans délai.
Art. 4. Tout paysan qui livrera aux autorités un bandit vivant ou mort, recevra la moitié de ce que
possédait le criminel. Si celui-ci n'avait rien, on donnera au campagnard six cents groschen (1).
Art. 5. Dans toutes les villes et sur tous les marchés se tiendront deux agents qui délivreront aux voyageurs des passeports^ sans lesquels on n'y admettra personne.
Art. 6. Les autorités surveilleront de près les chasseurs, vignerons et métayers, pour qu'ils ne commettent point de délits et ne donnent point asile aux brigands.
Art. 7. Attendu que les colporteurs vendent de la poudre, du plomb aux bandits et leur achètent les objets volés par eux, le colportage est désormais interdit, sous peine de confiscation et autres châtiments.
Une ordonnance de 1654 revient sur ce triste objet et recommande de faire disparaître les bois qui longent les routes (2).
Une dernière circonstance suffirait pour peindre la situation de l'Allemagne à cette époque. L'excès du désespoir avait si profondément ulcéré les cœurs, les avait si bien détournés de tous les sentiments affectueux, que les hommes s'abstenaient de leurs femmes, vivaient dans une sombre et tragique chasteté. On excitait en France le maréchal de Gassion à renoncer au célibat. « Je n'estime pas assez la vie, répondit-il, pour en vouloir faire part à qui que ce soit. » Toute la Bo-
(1) Le groschen vaut 2 bous et demi.
(2) Rieger, Materialien zur baemischen statistik» — Vehfte, Oeschichtê des cntreichuchen Hofs, etc.
hême, toute la Moravie, presque toute TAilemagne semblaient pénétrées du môme dégoût pendant cette affreuse lutte. On ne voulait pas léguer une misère sans bornes aux générations futures,'et la race germanique avait en quelque sorte résolu de se laisser périr. Un peuple entier aspirait au suicide. Il fallut que du haut des chaires on exhortât les gens mariés à faire usage de leurs droits, à ne point contrarier les intentions de la nature. Bien mieux, la diète de Franconie, avec l'approbation des archevêques de Bamberg et de Wurtzbourg, prit à Nuremberg, le 15 févrfer 1650, une décision législative qui permettait le mariage des prêtres et autorisait la polygamie. J'ai sous les yeux le texte de ce singulier décret, elje vais le traduire, car une pièce de cette importance doit être communiquée tout entière au lecteur.
Art. I". Pendant un laps de dix ans, à partir de ce jour, il est défendu de recevoir dans les monastères aucun homme qui n'aurait pas atteint soixante ans.
Art. 2. Tous les prêtres et curés qui ne font point partie d'une maison religieuse ou d'un j3hapitre, sont tenus de se marier sans délai.
Art. 3. Il est permis à tout homme d'épouser deux femmes ; mais on recommande aux maris, et on le rappellera souvent en chaire, que si on leur confie le sort de deux personnes, ils doivent en échange se comporter avec discrétion et prudence, les pourvoir suffisamment d'abord, et ensuite prendre leurs mesures pour que la haine ne se glisse pas entre elles.
Voilà où en était réduite l'Allemagne ! Gomme la
Bohème, elle avait fini par perdre les deux tiers de sa population (1). En supposant qu'elle eût trente millions d'habitants au début de la guerre (elle eh eompie maintenant plus du double), c'étaient vingt millions d'hommes qui avaient péri de détresse ou de ûiort violente. Les hordes barbares n'avaient point commis de tels désastfes dans l'Empire romain.
Qu'on vienne ensuite nous parler des excès de 93 ! Les jésuites et les dominicains ont, à eux seuls, fait plus de victimes que tous les révolutionnaires ensemble depuis le commencement du monde.
La persécution organisée par Ferdinand II, sous l'influence suprême des jésuites, a retardé la civiBsalioâ de cent cinquante ans au delà du Rhin. Qirand elle commença ses ravages, l'Allemagne possédait une brillante école de peinture, des graveurs fameux, des savants, une littérature naissante ; lorsque là réaction démolit ses écbafaudsj encloua ses pièces, essuya son épée, les talents avaient disparu comme un songe ; l'ignorance et l'engourdissement tenaient compagnie à la ioaiisère. Le génie ne put refleurir sur cette terre dévastée qu'au milieu du dix-huitième siècle ; les arts ont repris seulement de nos jours ]e^T andenne yi* gueur. Contrariés, arrêtés par la France datos leurs manœuvres ambitieuses, les jésuites transportèrent chez nous leur funèbre attirail,' se vengèrent en obtenant la révocation de Tédit de Nantes. Les dragonnades et tout ce qui. les accompagnait, n'ont été qu'une imitation de leurs procédés dans les Etats autrichiens.