LE SYSTÈME DE LAW. ::VJ
Un moment Ton crut que Law était un enchanteur, qu'il avait trouvé la pierre philosophale, que sous ses heureuses mains le cuivre devenait or. L'intérêt de l'argent était tombé en France à i,25 °/o ; les prix des marchandises et des salaires avaient doublé, triplé, quadruplé. Partout s'ouvraient des fabriques, des manufactures ; dans tous les ports on construisait des navires marchands; chacun faisait l'éloge du merveilleux étranger.
Mais cette prospérité n'était que factice. A la fin de l'année 1719, lorsqu'on fit les comptes de la Compagnie des Indes, on s'aperçut avec stupeur qu'il avait été émis pour un milliard de livres de la Banque, pour dix milliards de livres de la Compagnie, au cours du jour, et que les actionnaires ne loucheraient qu'un dividende de 2 Vo.
L'inquiétude se répandit. Les gens prudents commencèrent à se faire rembourser leurs billets et exigèrent soit du numéraire, soit des valeurs immobilières. C'est ce qu'on appela : réaliser sa fortune.
Law essaya d'enrayer ce mouvement à l'aide de mesures arbitraires. Il démonétisa les pièces d'or et d'argent, et, voulant à tout prix sauver sa Compagnie, il commit une dernière et suprême faute : il réunit la Banque, jusque-là indépendante, à la Compagnie des Indes; il lia étroitement leurs destinées ; il les perdit toutes les deux, l'une par l'autre.
L'agiotage redoublant, mais en sens inverse ; l'opinion publique étant désabusée sur la valeur des colonies comme la Louisiane ; des ennemis, des jaloux, des traîtres environnant le contrôleur des finances, une panique s'ensuivit, et à la hausse folle des premiers temps succéda une baisse vertigineuse. Les actions descendirent à 5ooo, 3 000, 1000 livres, puis regagnèrent le pair, puis tom-
^50 HISTOlIiK SOMMAIRE DU COMMIilRGB.
bèrent à 3oo, 200, 100, 5o, 20 livres, à rien ! Personne ne voulut plus entendre parler ni de la Compagnie ni de la Banque qui s'était solidarisée avec elle.
Tout croula à la fois. Le Régent, furieux de la chute du système, interdit de payer les impôts autrement qu'en numéraire. C'était le coup de grâce. Law se démit de ses fonctions officielles, et lui, que Ton adulait la veille, dut s'enfuir à Bruxelles, comme un criminel, sous les huées et les malédictions (1720). Il alla mourir à Venise en 1729, ayant perdu toute sa fortune personnelle (1 5oo 000 livres environ) dans la débâcle financière la plus retentissante du dix-huitième siècle.
Les frères Pâris-Duvernay se chargèrent de la liquidation. Ils y parvinrent par une banqueroute déguisée sous le nom de visa. La. dette de l'Etat fut réduite arbitrairement de 2222000000 de livres à 1 676000000.
Pendant longtemps, le crédit devait souffrir de Tinsuccès du système; pendant longtemps. Banque et papier-monnaie furent impopulaires en France. Il ne faudrait pas croire cependant que Law avait ruiné le pays. En définitive, il n'y avait eu qu'un déplacement des fortunes^ Comme tout s'était passé dans les frontières du royaume, les parvenus avaient gagné ce que 20000 familles riches avaient perdu. Les mœurs souffrirent de ces changements, mais l'industrie et le commerce, le commerce maritime principalement, ne furent atteints que fort peu. Le premier moment de stupeur passé, chacun se remit au travail.
Nous en avons une preuve dans Thistoire de la conquête de THindoustan par Dupleix.
Au dix-huitième siècle, le gouvernement de Louis XV comprit l'importance des questions coloniales, mais en les rapetissant, en les subordonnant toujours aux questions même secondaires de la politique continentale. Les Machault, les d'Argenson ne voyaient dans les colonies que des dépendances d'un intérêt restreint, des annexes bonnes à exploiter dans le présent sans préoccupation de l'avenir de la race française.
La paix relative qui régna de 1715 à 1743, les événements de la Régence surtout, avaient été favorables à l'émigration dans le Nouveau Monde. En 1718, fut fondée la Nouvelle-Orléans; un peu plus tard Saint-Louis, au confluent du Mississipi et du Missouri ; une route de poste relia la Louisiane au Canada par la vallée de rOhio. Les îles des Antilles, la Guyane et les Mascareignes furent plantées. en caféiers, cannes à sucre, girofliers, poivriers. Des cadets de familles nobles, des artisans sérieux et des paysans vinrent les habiter.
Dans les Indes, une Compagnie française qui remontait à Henri IV (1601) avait fait des progrès au temps de Colbert ; son chef-lieu, Pondichéry, datait de 1674. Réorganisée après la chute de Law par les contrôleurs de finances Orry et Fleury, elle fut administrée par un homme d'initiative, Dumas, qui acquit la ville et le territoire de Karikal (1789) et se fît donner par un des successeurs du Grand Mogol le titre de nabab, prestigieux
dbyGoogk
232 histoire: 30MMÀiaE DU COMMERCE.
aux yeux des Hindous. Dumas mourut en 1742 et fut remplacé par Dupleix.
Dupleix n'était pas un inconnu ; ses services antérieurs le désignaient entre tous pour occuper le poste de gouverneur général.
Né le 1®"" janvier 1697 à Landrecies, près de Maubeuge, il était le (ils d'un fermier général, actionnaire influent de la Compagnie des Indes. Il débuta vers 1720 en qualité de commissaire des guerres à Pondichéry. Gouverneur du comptoir de Ghandernagor en 1780, il fonda la loge de Patna et s'enrichit par le commerce de l'Inde en IndCj c'est-à-dire par le cabotage des ports de l'Arabie jusqu'à ceux des Philippines et du Japon.
Lorsqu'il prit la direction des affaires de la Compagnie, l'Hindoustan était divisé en une foule de petits Etats rivaux les uns des autres ; la féodalité des radjahs, nababs, soubabs, etc., avait triomphé de l'unité monarchique depuis la mort d'Aureng-Zeb, en 1707.
Dupleix comprit qu'il était facile d'intervenir dans les querelles intestines du pays en soutenant tel prince contre tel autre. Les compétiteurs qu'il aiderait à vaincre se montreraient reconnaissants et il ne leur demanderait ni argent, ni marchandises, mais- des concessions de territoires. Pour réussir tout à fait, il fallait évincer les Anglais qui poursuivaient le même but. Quant aux Portugais et aux Hollandais, malgré leur droit de priorité, ils ne comptaient presque plus dans l'Inde péninsulaire. Les premiers conservaient à grand'peine Diu, Goa et Calicut ; les seconds se contentaient de la riche île de Ceylan.
La Compagnie anglaise, dont nous connaissons les origines, ne paraissait pas alors bien redoutable. Or, il arriva qu'elle fut soutenue énergiquement par le gouvernement
d'Angleterre, tandis que Dupleix, choisi par sa Compagnie mais nommé par le roi de France, eut à lutter contre ses ennemis et à la fois contre ceux dont il tenait ses fonctions.
Il profita de ce que la guerre de la Succession d'Autriche (1741-174^) mettait aux prises les deux nations pour déloger ses concurrents de la côte de Coromandel, et, afin de ne rien négliger, il appela à la rescousse un de ses collègues, le gouverneur des Mascareignes, La Bourdonnaye.
Ce dernier, né à Saint-Malo en 1699, s'était illustré par l'occupation des iles Rodrigues et de Mahé des Seyehelles. Avec une flottille qui lui appartenait, il répondit à l'invitation de Dupleix et vint combattre à ses côtés. Malheureusement, l'accord de ces deux chefs ne dura pas longtemps. Ils étaient égaux en grade, égaux en ambition. La seule différence qu'il y eût entre eux est que La Bourdonnaye pensait et agissait comme un marchand et ne comprenait rien à la politique patriotique de son associé. Leur mésintelligence éclata à propos de l'affaire de Madras.
La Bourdonnaye, après avoir vaincu l'amiral Peyton devant Negapatam, s'empara de Madras (1746). Sans consulter Dupleix, il signa avec les Anglais un traité par lequel il s'engageait à leur rendre la ville moyennant une rançon de neuf millions de livres, lorsque la paix serait rétablie en Europe. Avec raison, Dupleix le désavoua; il -désirait garder Madras ou la détruire â jamais. C'était 4ine condition indispensable de l'agrandissement des ^colonies françaises du Carnatic.
Ne parvenant pas à convaincre La Bourdonnaye, il rfhésità pas à l'accuser de trahison auprès du Conseil directeur "de la Compagnie, à Paris. La Bourdonnaye,
rappelé en France, jeté à la Bastille, relâché après trois années de mauvais traitements et réduit à la misère, ne cessa de protester contre la conduite de Dupleix. 11 émut l'opinion publique et tout le monde prit Dupleix pour un
rival égoïste et jaloux. Du reste, le traité d'Aix-la-Chapelle, conclu en 1748, stipula que Madras serait rendueaux Anglais en échange de Tiie de Cap-Breton, arrachée à la France pendant le cours des hostilités.
Malgré le rétablissement de la paix générale, Dupleix continua une lutte sourde contre la Compagnie anglaise
dbyGoogk
des Indes. Aucun article du traité ne lui interdisait le droit d'acquérir des comptoirs; il se mit à l'œuvre avec ardeur.
Secondé par la diplomatie de sa femme, la princesse Jeanne ; ayant à sa disposition une petite armée de 600 Européens et de 3 000 réguliers hindous {les cipayes) qu'il avait disciplinés et instruits, il accomplit des prodiges comparables à ceux des anciens conquistadores. La supériorité de son armement et de sa tactique, la valeur de ses officiers tels que l'ingénieur Paradis, le marquis d'Auteuil et le marquis de Bussy, l'habileté et la souplesse de son esprit, lui permirent de dissiper des nuées d'Hindous, de gagner l'amitié de plusieurs nababs et de prendre pied sur tout le littoral du Carnatic et des Gircars (côte de Coromandel).
Il soutint Murzapha-Jung, Tchunda-Saïb et Salabut contre leurs rivaux qu'appuyaient secrètement les Anglais. En 1749 et 1750, d'Epréménil, avec 4oo soldats, repoussa à Arcote 100000 indigènes ; Paradis, avec 280 Français et 700 cipayes, gagna la bataille de San-Thomé sur 100000 autres ennemis ; de Bussy, à la tête de 565 Français et de 2 000 cipayes, envahit et conquit le Nizam.
Salabut-Singh, délivré d'une invasion mahrattc par Dupleix, lui donna, par gratitude, toute la côte des Gircars jusqu'à la pagode de Djaggernat et c'est alors que les Français fondèrent le comptoir de Yanaon (i75o). Les possessions directes et les pays alliés de la Gompagnie française représentèrent à cette époque le tiers de l'Inde avec une population de 3o millions d'habitants. A peu de distance de Mazulipatam s'éleva la capitale nouvelle : Dupleix'Faty-Abad (la ville de la Victoire de Dupleix).
Les frais d'occupation et de premier établissement n'empêchèrent pas le vainqueur d'offrir à sa compagnie un bénéfice net de 5o millions de livres dès l'année 1751.
Mais ce qu'on a peine à imaginer, c'est que ce revenu fut jugé insuffisant. Le conseil directeur blâma le gouverneur général pour s'être laissé entraîner par l'amour de la gloire ; il craignit que ses conquêtes ne fussent qu'éphémères ; il les jugea dangereuses, susceptibles d'entraîner des complications diplomatiques.
Et, en effet, le gouvernement anglais, inquiet des progrès de Dupleix, prit fait et cause pour sa compagnie rejetée dans l'ombre, ruinée, perdue dans l'esprit des Hindous. 11 exigea de Louis XV le rappel du conquérant.
Louis XV fut aussi lâche que maladroit. Il envoya à Pondichéry, avec pleins pouvoirs, un de ses fonctionnaires nommé Godeheu (i753). Godeheu convoqua les employés de la compagnie et leur communiqua le décret par lequel il était nommé gouverneur général en remplacement de Dupleix. — « Vive le roi ! » s'écria Dupleix, qui était présent, et, sans murmurer, sans récriminer, le héros quitta l'empire qu'il avait donné à son roi, à sa patrie, pour venir se justifier à Paris, comme autrefois l'avait fait l'infortuné La Bourdonnaye. Sa fortune personnelle, plus de i3 millions de livres, il l'avait dépensée pour soutenir son œuvre ; c'est en vain qu'il en réclama le remboursement. On le repoussa de partout, lui faisant entendre qu'on usait de clémence à son égard, puisqu'on lui faisait grâce de la prison. Dupleix mourut, lui aussi, de misère, en 1768.
Godeheu s'était empressé d'accorder à la compagnie anglaise une convention, en vertu de laquelle Français et Anglais restituaient aux princes hindous toutes les terres qu'ils avaient pu recevoir d'eux à un titre quelconque depuis 1748. Véritable marché de dupes! car, si la compagnie française rendait ainsi un immense domaine gagné par le génie, la compagnie anglaise ne rétrocédait que
dbyGoogk