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ÉTAT DE L'EUROPE A LA FIN DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

La France, dont l'importance relative en Europe était supérieure à ce qu'elle est de nos jours, avait perdu sa prépondérance militaire et politique, mais son influence morale en faisait la reine du monde. Les idées françaises régnaient partout; la langue française était parlée en tous lieux par les souverains, les diplomates, les savants. Tout essai de réformes à Versailles inspirait des réformes semblables dans les autres capitales. Les découvertes, les inventions, les théories ne prenaient une forme définitive qu'après avoir été éprouvées par le génie français et simplifiées, et, comme épurées.

La puissance matérielle était, au contraire, passée à l'Angleterre, à la Russie et à la Prusse.

1** L'Angleterre. — Le trident de Neptune est le sceptre du monde, chantait le poète Lemierre, et rien n'était plus vrai. L'Angleterre tenait l'empire des mers : refîacement de la France, la disparition des grandes Compagnies commerciales de Hollande, l'accroissement de la marine anglaise expliquent cette nouvelle grandeur. Peuplée de 1 1 millions d'habitants, ayant un revenu de 3x2 millions de francs, dépensant chaque année 4o8 millions dont 90 pour l'entretien de son armée navale, la Grande-Bretagne gouvernait en Europe : Helgoland, le Hanovre, fief de ses nouveaux rois, Gibraltar, le Portugal,

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véritable colonie de commerce ; en Afrique : la Gambie, la Sierra-Leone, l'Ascension et Sainte-Hélène; en Asie : THindoustan presque entier; en Amérique : le Canada^ les petites Antilles, la Guyane; en Océanie : la côte Est de l'Australie, où elle déportait ses convicts, soit à Bo • tany-Bay, soit à Port-Jackson (la ville de Sydney fut fondée en 1788). Voilà son empire à la fin du dix-huitième siècle.

Ses marins exploraient l'océan Pacifique. Byron, Carteretet Wallis (de 1764 à 1767) avaient découvert les îles Mariannes et Salomon. L'amiral Cook (1768 à 1769) visita la Nouvelle-Zélande, le détroit de Torrès, les mers australes, la Colombie britannique et l'Alaska. Sur le continent africain, le voyageur Bruce parcourut l'Abyssinie (1769-1771). Ainsi se traçaient les fils, la trame du plus grand domaine colonial de l'histoire.

Parallèlement à cette main-mise sur l'univers, l'industrie et le commerce anglais prenaient leur essor. L'invention de la Mull-Jenny, métier à filer le coton, créait la richesse du Lancashire. Arkwright et Watt, l'immortel Watt, donnaient naissance au machinisme le plus formidablement outillé.

La prospérité de la Banque d'Angleterre suffirait à prouver celle de la nation. Elle décuplait son capital initial de 55 millions, émettait des banknotes et établissait le taux de l'escompte entre 6 ""/o maximum et 3 ^/o minimum. La Banque d'Angleterre qui remontait à 1694, d'un an par conséquent plus ancienne que la Banque d'Edimbourg, appliquait la première sur une vaste échelle les principes modernes de la circulation fiduciaire.

2® La Ruesie. — Comprise entre la mer Blanche et

la mer Noire, entre la Baltique et la Caspienne, la Russie commençait à s'étendre en Sibérie. En i58o, un cosaque, Yermak, avait conquis le royaume tartare de Sibir. De proche en proche, par le moyen des cours d'eau tantôt navig^ables, tantôt pris par les glaces, d'autres Russes : Dechnef, Proutchichef, Laptef, franchirent l'énorme distance qui sépare les monts Ourals de la mer d'Okhotsk. En 1742, Tchéliouskine atteignit en traîneau l'extrémité septentrionale de l'Asie. En 1729, Behring, Danois au service de la Russie, découvrit le détroit qui sépare l'Asie de l'Amérique et, en 1781, il séjourna sur les côtes de l'Alaska qui devint colonie moscovite.

Sous Catherine II, la Sémiramis du Nord, femme supérieure qui exagéra les talents et les vices (de 1762 à 1796), l'Empire des tsars compta 24 millions d'habitants. Son budget militaire de 86 millions de francs fut employé à de grandes conquêtes sur les Turcs, sur les Polonais, sur les montagnards de la Ciscaucasie et les hordes errantes du Tarkestan. Les villes de Vladicaucase, d'iékatérinodar, de Kherson, de Nikolaïef et d'Odessa datent de cette période.

La souveraine, avide de réputation, réussit à tromper l'opinion publique en Europe par de prétendues réformes qui lui valurent, à tort, les éloges de Voltaire, de Diderot, de Marmontel. Elle affichait des idées de tolérance religieuse, de foi dans le progrès, et paraissait travailler à la diffusion de l'instruction publique dans ses États. En réalité, elle jouait une comédie indigne. Il y parut bien le jour où Vamie des philosophes se prononça avec fureur contre la Révolution française.

3** La Prusse. — La Prusse avait grandi en peu de temps. Royaume depuis 1700, elle ne comprenait encore

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que des tronçons épars : duché de Prusse, électoral de Brandebourg, Poméranie ultérieure et citérieure, archevêché de Magdebourg, comté de Ravensberg, comté de la Mark, duchés de Clèves et Juliers sur le Rhin, comtés de Neuchâtel et Valengin en Suisse, lorsque Frédéric II, Frédéric V Unique y ainsi que le surnomment les Allemands, eut le bonheur d^ avoir le malheur de perdre son père et devint roi (1740). Les guerres de la succession d'Autriche lui donnèrent la Silésie (1742) ; les guerres de Sept ans ne lui rapportèrent que beaucoup de gloire, mais le premier partage de la Pologne fut plus fructueux. Frédéric II mourut en 1786. A son avènement la Prusse ne comptait guère que 2 millions et demi de sujets ; h sa mort il y en avait 6200000. C'est qu'il ne s'était pas contenté d'agrandir ses domaines, il les avait peuplés et enrichis.

Ce despote de génie qui rougissait de la barbarie de son peuple, qui vivait à la française et s'entourait de Français (Voltaire, Maupertuis, etc.), suivant un vers connu de Rivarol : Méprisa ses sujets et les rendit heureux.

Il fit appel à l'émigration allemande et subventionna à cet effet deux agences de colonisation à Francfort-surle-Mein et à Hambourg; il attira aussi, par toutes sortes de faveurs, des paysans tchèques. Il fît dessécher les marécages de la Poméranie, distribuer des chevaux aux laboureurs, fixer les dunes de la Baltique au moyen de plantations de pins, creuser le canal Finow entre l'Elbe et l'Oder par la vallée du Havel, et le canal de Bromberg, entre l'Oder et la Vistule, par la vallée de la Netze. Il fonda à Berlin des institutions de crédit : une caisse hypothécaire, une caisse des dépôts et consignations, une banque royale. Disciple des physiocrates français,

il déclara que les paysans sont les pères nourriciers des hommes et il les défendit contre les rapines des gens de guerre, ce qui ne Tempêcha pas de maintenir soigneusement le servage en Prusse.

Il encouragea l'industrie en exploitant les mines, en créant des fonderies, des sucreries, des manufactures de lainages, de soieries, de toiles, de cuirs, de porcelaine. Il n*était point partisan de la liberté commerciale, car il gratifia une Compagnie de commerce maritime, qu'il avait fondée, du monopole sur les sucres, le café et le tabac.

Avec les revenus de ses fabriques et de ses douanes, il put consacrer chaque année une somme de 55 millions de francs à l'entretien d'une armée de 200 000 hommes, la plus disciplinée, la plus savante, la plus forte de l'Europe. C'est que, suivant le mot célèbre de Mirabeau, il n'ignorait pas que la guerre était et devait être Vindustrie nationale de la Prusse.

En regard de ces grands États nouveaux, nous placerons trois anciens États jadis prépondérants en Europe orientale et qui déclinèrent à la fois : la Suède, la Pologne et la Turquie.

4** lia Suède. — La Suède, non encore réunie à la Norvège, puisque ce dernier. pays appartenait au roi de Danemark, avait dû céder ses provinces baltiques : Carélie, Ingrie, Esthonie, Livonie, aux Russes par le traité de Nystadt (1721). C'était la rançon des folies de Charles XII. Il ne lui restait, en dehors de ses frontières actuelles, que la Finlande et une partie de la Poméranie ultérieure. Un de ses monarques, Gustave III, élève et tni des philosophes français, ancien habitué du salon de

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