SECOND SÉJOUR EN SUISSE
La reine Hortense mourut à Arenenberg le 5 octobre 1837.
Elle eut, en quittant la vie, la suprême consolation de voir que son fils avait profité de ses enseignements, et ne laissait plus grand’chose à désirer comme maraudeur de trônes.
En effet, Louis- Napoléon , qu’elle avait longtemps connu mou, indécis et peu entreprenant, et dont elle avait souvent déploré le peu d’initiative et de jugement, s’était révélé tout à coup.
Sa première tentative de Strasbourg indiquait pleinement quel but il poursuivait.
Et la reine Hortense put rendre son âme à Dieu, en n’emportant aucun doute sur ce dont son fils était désormais capable.
La mort de la reine Hortense plongea Louis-Napoléon dans une douleur immense.
Il n’y eût certainement pas résisté, s’il n’eût pris au plus tôt le parti que savent prendre les âmes courageuses pour combattre le chagrin.
Il résolut de se remettre au travail.
Cela le sauva du désespoir.
Le travail, pour un ébéniste qui vient de perdre sa mère, c’est de se remettre à faire des bois de lit.
Pour un vitrier, c’est de poser beaucoup de carreaux.
Pour un tapissier, c’est de recouvrir des canapés élastiques.
Mais pour un prétendant, — accablé de douleur, — le travail, c’est de conspirer.
Louis- Napoléon fit donc immédiatement prévenir Mocquart et Conneau, et leur tint ce langage :
— Mes bons amis . vous savez le coup qui me
frappe!... Je crois que ça irait tout de suite mieux,
si je pouvais essuyer mes yeux baignés de lamies sur les coussins d’un trône.
— Compris!... répondirent les amis du prince désolé.
Et ils se retirèrent.
Dès le lendemain, le prologue de Strasbourg recommença.
La propagande, les brochures, les prospectus, les invitations, les politesses à l’armée, les promesses de bâtons de maréchaux, les distributions éventuelles de croix, de grades, de places, etc... etc...
HISTOIRE TINTAMARRESQliE DE NAPOLÉON III
IUS
La mise en scène marchait d’autant plus aisément qu’il ne s’agissait cette fois que de la reprise d’une pièce déjà jouée.
Encore quelques répétitions d'ensemble, un dernier coup de main aux costumes et la première représentation allait avoir lieu.
Au moment oii le régisseur se préparait à frapper les trois coups, une circonstance imprévue vint forcer à mettre une bande sur l’affiche pour quelque temps encore.
Le gouvernement de Louis-Êhilippe s’étant ému de ces préparatifs, demanda à la Suisse l’expulsion de Louis-Napoléon, prétendant que sa présence sur le territoire helvétique était une menace constante contre la France.
Le gouvernement suisse répondit très-crânement que cela ne le regardait pas, et que tant que le prince Louis-Napoléon, — qui était d’ailleurs citoyen de Tliurgovie, — ne secouerait pas scs tapis par la fenêtre après l’heure réglementaire, il n’avait rien à craindre des lois de son pays adoptif.
HISTOIRE TINTAMA RRESQL'E DE NAPOLÉON III 160
C’était raide de la part d’une petite puissance grosse comme le poing, de répondre d’un ton aussi dégagé à une voisine qui semblait n’avoir qu’à se laisser tomber dessus pour l’aplatir comme une pièce de six liants.
Aussi, sans vouloir examiner si le citoyen en question valait seulement la dix -millionième partie du mal auquel la Suisse s’exposait pour lui, nous tenons à ne pas laisser passer cet incident sans constater, avec une certaine satisfaction, la vaillance de cette petite République, retroussant bravement ses manches devant la
2ïQ Livu.
plus bedonnante des monarchies, pour défendre son droit d’hospitalité.
Cependant l’armée française, massée sur la frontière, se préparait à prouver à la Suisse la justesse de nos prétentions, aussi clairement qu’un gros chien démontre à un petit la légitimité de ses droits, en lui croquant les reins, quand un citoyen suisse eut tout à coup une idée lumineuse.
— Avant de nous cogner pour ce coco -là, dit-il, il serait peut-être bon de lui demander s’il se considère réellement comme notre compatriote et s’il renonce , par conséquent, à sa qualité de Français.
L’observation parut juste. On questionna le prince, qui se garda bien de répondre que son intention n’avait jamais été que de rester Suisse le temps strictement nécessaire à la réussite de ses projets sur la France.
11 éluda la question et, se drapant dans une grandeur d’âme qui lui allait comme une culotte courte à
IliSTOIRE TINTAMARRESQUE DE NAPOLÉON III
un escargot, il annonça qu’il allait quitter le territoire helvétique, ne voulant pas, disait-il, être la cause d’une guerre fatale.
Beaucoup d’imbéciles trouvèrent sublime ce trait de désintéressement.
Nous, nous pensons qu’au mont-de-piété des belles actions, les experts, qui s’y connaissent, n’eussent pas prêté quinze francs dessus.
Louis-Napoléon prit donc son passe-port pour Londres, c’est-à-dire le plus près possible pour lui de la place de la Concorde.