‹ Histoire tintamarresque de Napoléon IIIChapitre 30 sur 104 · ID · texte numérisé non relu

ID

Le docteur Conneau eut le courage d’absorber, luimême, cette purgation en déjeunant.

Il s’enferma ensuite chez le prince.

Son but, — il est à peine besoin de l’indiquer, — était que, trois heures après, les gardiens qui circulaient dans les couloirs eussent l’ouïe et l’odorat frappés par le bruit et le parfum qui s’échappent, en pareil cas, de la chambre des malades, et fussent naturellement dupes de la comédie.

Mais cette combinaison hardie rata absolument.

Soit que le purgatif fut d’une mauvaise qualité, soit que le docteur Conneau fût dans un de ces jours d’insensibilité où l’on pourrait lire le Pays sans ressentir de haut-le-cœur, les trente grammes d’huile de ricin passèrent au milieu de ses intestins sans soulever les populations, et sans occasionner plus de troubles qu’un vaudeville d’Albert Millaud.

Le docteur fut un moment attéré en voyant lui échapper l’alibi qu’il avait préparé pour le prince fugitif.

En vain, il se promenait à grands pas dans la chambre, se collant de temps en temps l’oreille dans le bas

des reins, pour écouter s’il n’entendrait pas ces sourds grondements qui annoncent souvent les avalanches. Tout était calme.

En vain, il absorbait des quantités fabuleuses de bouillon aux herbes ;

En vain, il Se chantait les airs de la reine Hortense ; En vain, il feuilletait la collection du Figaro.

Rien !...

Cependant, il fallait à tout prix sauver la situation.

Le docteur Conneau eut une seconde inspiration.

Profitant d’un moment où plusieurs employés de la prison circulaient sur le carré, il poussa plusieurs grognements étouffés, simulant de son mieux les gémissements d’un malade qui se tient le ventre en craignant que son domestique n’arrive trop tard.

Puis il entra bruyamment dans la chambre du prince, en criant de façon à être entendu de toute la maison :

— Voilà, monseigneur!... voilà!...

Alors il s’enferma, imita avec un rare bonheur le bruit d’une porcelaine que l’on pose précipitamment sur le parquet, ainsi que celui d’autres... exclamations retentissantes destinées à ne laisser aux voisins aucun doute sur ce qui se passait dans la chambre du prince.

Tout n’était pas fini.

Avoir trompé l’ouïe des ouvriers et des gardiens qui circulaient dans les corridors était déjà quelque chose ; mais il fallait encore tromper la vue et l’odorat des geôliers.

Les talents de chimiste que possédait le docteur Conneau vinrent à son aide.

Il prépara une assez forte quantité de café noir, dans laquelle il sema des morceaux de pain de différentes grosseurs, qu’il avait fait griller.

Puis il ajouta à ce... trompe-l’œil, pour en faire un trompe-nez, quelques gouttes d’un acide à lui connu.

Et jeta sur le tout deux ou trois carrés de papier arrachés à un Gaulois du jour.

Après avoir accompli ce remarquable faux eu détritus privé, il alla le déposer à la porte sur le carré, et rentra dans la chambre en disant à haute voix :

— Là... maintenant... reposez-vous, monseigneur.

L’effet de cette ruse fut irrésistible.

Un parfum pénétrant se répandit vivement dans la cage d’escalier et dans les couloirs.

Et quand le domestique, chargé des gros ouvrages de la prison, vint relever les sentinelles et traversa les couloirs tenant à la main l’œuvre du docteur Conneau, ce ne fut qu’un cri de tous les ouvriers sur son passage ;

— N... de D..., le prince doit se sentir à son aise.

Cependant, cet acte de dévo...uement sublime du docteur Conneau avait permis au fugitif de gagner du temps et la frontière.

La Série : 50 cent

centimes

^ TINTAI»^

^ ILLUSTRÉE

Par TOUGHATOUT

PARIS

DÉPÔT DE VENTE AU BUREAU DE L’ÉCLIPSE

6' Série

La journée s’écoulait et aucun soupçon n’était encore né dans la prison, quand le directeur vint le soir faire sa visite quotidienne au prince.

Le docteur Conneau avait placé un mannequin dans le lit, le visage tourné du côté du mur, et il accueillit le commandant, un doigt sur les lèvres, en lui disant : — Chut!... monseigneur dort!...

£(r [.iv r

Le commandant s’assit, disant qu’il attendrait le réveil du prince pour lui faire son besigue, et demanda à voix basse au docteur :

— Comment va votre malade ?

M. Conneau, qui ne voulait pas mentir, répondit :

— Grâce à sa purgation d’aujourd’hui, je le crois, à l’heure qu’il est, suffisamment... relâché.

Le commandant se montra satisfait et dit :

— Allons, tant mieux... tant mieux!...

Pourtant, les heures s’écoulaient et le prince ne remuait toujours pas.

Perdant patience, le commandant se leva brusquement et s’approcha du lit.

Avant que le docteur Conneau ait eu le temps de l’en empêcher, il enleva les couvertures et le bonnet de coton du prince.

Tableau!...

Nous renonçons à décrire cette scène digne du Palais-Royal, et laissons à notre dessinateur le soin de

faire voir au public la tête cpie peut faire un directeur de prison à qui on a donné un prince à garder, et qui s’aperçoit tout à coup qu’il n’a plus à rendre à son gouvernement qu’une chemise sale posée sur un râteau,

et surmontée d’un masque en carton agrémenté d’une perruque faite avec le crin d’un des matelas de l’établissement.

On conçoit sans peine la fmeur du commandant.

Il fit un tapage d’enfer, fouilla tous les coins, lit fermer toutes les portes ; mais il acquit enfin la triste certitude que toutes ces précautions étaient aussi inutiles epie de pincer les... lèvres dix-huit heures après avoir... éternué.

HISTOIRE TINTAMARREï'Q Ü E DE NArOLÉON III

Cet événement ne tarda pas à faire grand bruit.

On arrêta le docteur Conneau, on arrêta les gardiens, on arrêta les soldats de service, on arrêta jusqu’au commandant.

M. Conneau fut condamné à trois mois de prison ; Thélin, le domestique du prince, à six mois.

Ainsi se termina cette évasion sur laquelle nous avons déjà dit notre façon de penser.

Rien ne nous persuadera que si le gouvernement de Louis-Philippe eût tenu sérieusement à garder Louis- Napoléon sous les verrous, il eût choisi une prison dont les ferrures fussent d’une dimension assez énorme pour qu’un homme pût passer debout par le trou des serrures.

Page 1