‹ Histoire tintamarresque de Napoléon IIIChapitre 31 sur 104 · TROISIÈME SÉJOUR EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME SÉJOUR EN ANGLETERRE

Louis-Napoléon alla se fixer pour la troisième lois à Londres.

A peine arrivé, il adressa une lettre à l’ambassadeur de France, dans laquelle il attestait que son intention était de ne pas conspirer contre Louis-Philippe.

De son côté, le vieux roi avait appris, avec fort peu d’émotion, l’évasion de Ham.

. 11 considérait son pouvoir comme très - solidement

établi et ne paraissait pas redouter les nouvelles tentatives du bobèche de Strasbourg et de Boulogne.

Sa quiétude était telle, qu’il signa presque immédiatement la grâce de Montholon et de Conneau.

La vérité est que Louis-Philippe n’avait peut-être plus grand’chose à redouter des pitreries du fils d’Hortense ; mais le danger venait pour lui d’un autre côté, et il ne paraissait pas s’en préoccuper davantage.

Louis-Philippe ne craignait pas que Louis-Napoléon vînt de Londres à Paris pour le détrôner.

Mais il 11e s’imaginait pas qu’il fut, lui-même, si près d’aller de Paris à Londres.

Ce qui, pourtant, revenait absolument au même.

On 11e pense pas à tout.

Nos lecteurs n’ont pas oublié que Louis -Napoléon avait surtout fui de Ham pour aller voir son père qui se mourait.

Aussitôt qu’il fut libre, son premier soin fut de rester à Londres et de laisser s’éteindre l’auteur de ses jours sans aller lui demander la moindre bénédiction.

Ceci est une leçon pour les gouvernements qui ont des prisonniers d’Etat à garder.

Si l’on se mettait sur le pied d’écouter ceux-ci, tous les trois jours ils demanderaient un congé pour aller poser des sangsues à une de leurs tantes.

A cette époque, une grande société se créait pour établir un canal reliant l’Océan Atlantique et le Pacifique.

Les fondateurs avaient besoin, pour attirer les millions nécessaires, de quelque nom ronflant en tête de leurs prospectus.

Ils pensèrent à Louis-Napoléon, qui accepta la combinaison.

O11 fit immédiatement imprimer des circulaires où son nom s’épanouissait en tête de la liste du conseil de surveillance, comme celui de Mé lingue sur les affiches de la Porte-Saint-Martin.

L’effet de cette vedette fut diamétralement opposé à celui qu’on en attendait ; et les lanceurs de cette grande

affaire purent vite se convaincre que, pour attraper des actionnaires, le nom d’un Napoléon sur le programme était presque aussi efficace qu’un roulement de tambour pour pêcher des goujons à la ligne.

D’ailleurs, cette tentative financière de Louis -Napoléon était le cadet de ses soucis.

Il avait en vue une bien plus importante opération, et dont les jetons de présence devaient être beaucoup plus copieux.

Pour préparer le lancement de cette affaire, il publia une brochure intitulée le Prisonnier de Ham , dans laquelle il s’efforça d’établir qu’il ne devait rien à la clémence de Louis-Philippe.

La conséquence de ce raisonnement, on le devine du reste, était que, se croyant dégagé de toute reconnaissance envers l’homme qui eût pu le faire fusiller au moins deux fois, il se réservait naturellement le droit de le faire fusiller une à la première occasion.

De 184G à 1848, rien de saillant à relever dans l’existence de Louis-Napoléon à Londres.

Il y mena, assure-t-on, une vie assez précaire, ne sachant pas toujours le matin où il souperait le soir, et

ne pouvant presque jamais avouer îe lendemain où il avait soupé la veille.

Ce fut vers cette époque, si l’on en croit ce que raconte Griscelli dans ses Mémoires, que Louis fit la connaissance d’une riche Anglaise, miss Howard, qui lui

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prêta des sommes importantes contre des reconnaissances libellées ainsi :

« Je reconnais avoir reçu de miss Howard la somme

de . , que je lui ferai rendre par la France aussitôt

qu’elle m’aura confié ses destinées. ))

Griscelli insinue aussi qu’en commanditant une entreprise aussi aléatoire, miss Howard avait caressé le rêve de s’asseoir un jour sur le trône de France que le prince aurait dû à ses capitaux.

C’était là un fol espoir. Elle le reconnut vite et en prit son parti.

Il résulte des papiers impériaux inventoriés après le 4 septembre, qu’elle eut même beaucoup plus de peine à rentrer dans son argent qu’en elle-même.

Cependant, la commandite s’épuisait et rien ne faisait pressentir qu’elle dût de si tôt donner les dividendes espérés.

Eouis-PIfilippe était toujours sur le trône, et le près-

tige du nom de Napoléon ne paraissait pas grandir bien sensiblement.

Au contraire, le dernier des oncles du prince, Jérôme, ex-roi de Westphalie, était sur le point de négocier sa soumission à Louis-Philippe, moyennant le titre de pair de France et une pension de 100,000 francs.

Quand tout à coup la révolution de 1848 éclata.

Le 24 février, la République était proclamée.

Et le 25, au matin, Louis-Napoléon était à Paris.

On voit qu’il ne laissait pas pousser de mousse sur les occasions.

Il n’avait perdu que le temps d’aller emprunter quinze cents francs à miss Howard pour ses frais de voyage.

Son premier soin, en arrivant, fut de se mettre au service du gouvernement provisoire.

La réponse ne se fît pas attendre.

Il était arrivé le 25 au matin. Le même jour, à minuit, le gouvernement provisoire lui donnait une place.

Seulement c’était une place dans un train spécial du chemin de fer du Nord, qui devait le reconduire à toute vapeur à Boulogne.

En le mettant en wagon, le délégué de la République lui adressa les paroles suivantes :

— Le gouvernement provisoire, convaincu qu’il est presque aussi impossible de faire une république avec des prétendants qu’un civet de lièvre avec des têtes de maquereaux, vous remercie de vos offres de service et vous prie de ne plus essayer de venir faire tourner ses sauces. Bien des choses à madame!...

Louis-Napoléon regagna Londres de l’air vainqueur d’un chat qu’on enlève par la peau du cou au moment ou il touchait à l’assiette au beurre.

En arrivant, il écrivit une lettre dans laquelle il protestait de la pureté de ses intentions, et se mit en devoir do préparer les nouveaux plans qui devaient bientôt le ramener définitivement en France.

Ce fut vers cette époque qu’il emprunta à M. Pal-

lavicino une somme de trois cent vingt -quatre mille francs remboursable le 15 janvier 1851 (sic).

Cet homme, dont la vue était très-longue, avait calculé que dans trois ans il pourrait payer ses billets à ordre avec le produit de la faillite de son honneur.

Les derniers moments du séjour de Louis-Napoléon à Londres furent marqués par un incident très-caractéristique.

La révolution de Février avait eu son contre-coup à Londres.

Le peuple anglais s’était tout à coup mis en tête de demander le suffrage universel, l’abolition du cens, le salaire pour les députés et autres infamies, dont la revendication avait donné des attaques d’apoplexie aux vieux nobles de la Grande-Bretagne.

Le gouvernement anglais, pour résister à ce mouvement, avait fait appel à tous les citoyens capables de tenir un bâton de constable, et les avait engagés à se constituer en société des gourdins réunis , pour taper sur la canaille qui osait demander le droit de voter sans payer cinquante livres sterling de contributions foncières.

Un des premiers inscrits sur le registre de cette aimable société fut le prince Napoléon.

Il entra immédiatement en fonctions.

Et des gens qui l’ont vu , à cette époque , remplir ses fonctions de sergent de ville, nous ont assuré qu’il avait parfaitement le physique de l’emploi.

Cette croisade du casse-tête eut un succès inouï. D’abord, elle lui fit des partisans parmi les bons bourgeois de Londres.

Ensuite, elle le posa en France, aux yeux des boutiquiers, comme un homme d’ordre et à poigne, capable de mettre à la raison les voyous qui troublaient le repos public en plantant des arbres de la liberté.

Une autre circonstance ne devait pas tarder à augmenter sa popularité.

Les premières élections républicaines avaient envoyé à la Chambre deux Bonapartes.

Et Louis-Napoléon avait habilement profité de cette circonstance pour déclarer qu’il ne se présentait pas comme candidat afin de ne pas compliquer les affaires de la France.

Ces sortes d’actes de désintéressement produisent toujours leur petit effet sur les nigauds.

Ceux du temps ne s’abordaient plus qu’en se disant :

— Hein!... quel beau caractère!...

— Ne m’en parlez pas!... quelle abnégation!...

— Faut-il qu’il aime la France, cet animal-là!...

Cependant, le dévouement de Louis- Napoléon n’a-

vait pas assez envahi ses facultés pour lui faire oublier le post-scriptum obligé.

Et sa déclaration se terminait par la phrase consacrée :

« Cependant, si la France avait besoin de moi... etc... etc... »

L’effet de cet alinéa était immanquable.

Beaucoup de gens se persuadèrent qu’ils avaient besoin de lui.

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Et le 3 juin 1848, il fut élu par quatre départements.

L’affaire fit du bruit à la Commission exécutive, qui voulait maintenir le bannissement contre lui ; mais M. Jules Favre défendit chaleureusement la cause du prince dont l’élection fut maintenue.

Louis-Napoléon envoya sa démission, disant qu’il ne voulait pas que son nom fût une cause de division, qu'il serait désolé d'être le prétexte de... etc... etc... Nos lecteurs voient le reste d’ici.

Toutes ces petites coquetteries très-élémentaires sont évidemment le pont aux ânes du parfait ambitieux.

Mais elles réussissent toujours.

On sait, en effet, que le plus sûr moyen de forcer les gens à insister pour vous faire entrer chez eux, est d’entr’ ouvrir leur porte, d’y passer la tête et de se retirer vivement en disant :

— Ali!... pardon... je ne veux pas vous déranger, je

m en vais.

— Mais si... entrez donc!...

— • Non... non... je vous troublerais... je repasserai.

— Mais, non...

— Mais, si...

Vous vous sauvez, on court après vous, on vous attrape devant la loge du concierge et il faut remonter. Jamais ça 11e rate.

C’est ce qui arriva pour Louis-Napoléon.

Nommé de nouveau, il se fit cette fois violence et vint prendre sa place sur les bancs de l’Assemblée le 2 G septembre 1848.

C’en était fait.

La punaise était dans l’assiette au beurre.

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