‹ Histoire tintamarresque de Napoléon IIIChapitre 36 sur 104 · LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ ET JOBARDERIE · texte numérisé non relu

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ ET JOBARDERIE

Le lendemain du jour où le prince était entré à l’Assemblée, ils apprirent que, dans le département de la Charente-Inférieure, les agents bonapartistes avaient promis aux citoyens, au nom de Louis-Napoléon, le remboursement des quarante-cinq centimes et la suppression de l’impôt pendant trois années.

Ces moyens de propagande électorale donnaient la juste mesure de la bonne foi du saltimbanque de Strasbourg.

Mais il n’était plus temps d’y revenir.

Dès qu’il fut élu représentant, Louis-Napoléon prit un soin extrême à n’assister h aucune des séances de la Chambre.

En vain ses électeurs attendaient qu’il couvrît leurs circonscriptions de bienfaits, de chemins de fer et de routes nationales.

En vain, ils ouvraient tous les matins l 'Officiel pour

La Série : 50 centimes

ÎINT AMAfy

ILLUSTREE

Par TQUCHATOUT

PARIS

DÉPÔT DE VENTE AU BUREAU DE L’ÉCLIPSE

asmitnso 08 : ©iièe

y lire les projets de loi les plus démocratiques de leur élu.

Jamais rien!... Il n’était pas plus question du prince que s’il eût été rédacteur de la Reçue des Deux Mondes.

Mais, en revanche, s’il ne s’occupait pas des affaires

de la France, il 11e négligeait pas les siennes et préparait avec vigueur son élection à la présidence.

31e Ljvr.

Le président de la République devait être élu le 10 décembre ; il n’y avait pas de temps à perdre.

Trois semaines après son élection comme député, Louis-Napoléon avait déjà lancé un manifeste pour poser sa candidature.

Nous n’analyserons pas ce document, qui ressemblait à tous ceux du même genre, lesquels ressemblent euxmêmes, à s’y méprendre, à tous les prospectus que les chocolatiers font distribuer sur la voie publique à l’approche du jour de l’an.

Les plus beaux sentiments y étaient exposés. Les plus séduisants programmes y étaient développés.

Cette magnifique profession de foi se résumait ainsi :

(( Français !... n’écoutez pas ceux qui vous promettent plus de beurre que de pain!... Si vous me nommez président de la République, je ferai mieux !... Je vous promets du beurre des deux côtés de la tartine. »

Louis - Napoléon avait pour concurrent le général

Cavaignac, sur la conduite duquel ont été portés des j ugements différents.

La façon dont le général avait réprimé l’insurrection de juin, l’avait rendu antipathique à beaucoup de gens.

Et, d’un autre côté, son honnêteté et ses convictions républicaines , qui étaient généralement reconnues, le

faisaient considérer comme dangereux par les réactionnaires et les aplatis de l’époque, qui disaient en parlant de lui :

— Ne le nommons pas!... Ce bougre-là est capable de consolider la République!...

Ces mêmes raisons, qui diminuaient les chances d’élection du général Cavaignac, mettaient des atouts dans le jeu de Louis -Napoléon.

Indépendamment du (( prestige d’un grand nom » {cliché), qui avait été de nouveau exploité dans les campagnes, son succès semblait assuré par l’appui commun que lui prêtaient deux notables fractions du pays, mais dans un but différent.

Les épiciers se disaient :

— Nommons-le... c’est un homme d’ordre et un rude lapin!... Il a été sergent de ville à Londres, il saura assurer la prospérité de la cassonade.

Les royalistes, de leur côté, se chuchotaient dans le tuyau de l’oreille :

— Nommons-le!... c’est un pur idiot!... Il n’en a pas pour trois mois et nous ferons la monarchie après.

Dans de pareilles conditions, il était difficile que la France échappât.

Et, le 10 décembre 1848, Louis-Napoléon était élu président de la République par six millions de voix, que nous prendrons la liberté de décomposer ainsi : Bons bourgeois, petits commerçants et rentiers affo-

2ÎO

lés par les « partageux » inventés par le Constitutionnel, et ayant voté pour son sabre, 3,000,000;

Légitimistes, roublards et monarchistes de tous poils, 'ayant nommé en blaguant, pour se donner le temps

de rajuster les bis de fer de leurs mannequins respectifs, 2,500,000;

Excellentes têtes de vieux crétins, lui ayant donné leurs voix, intimement persuadés que c’était toujours le même que celui d’Austerlitz, 500,000.

Certes, ce résultat n’était pas très-consolant. Cepen-

liant, nous 11e croyons pas devoir passer sons silence cpie le nombre des voix réparties sur les autres candidats : Cavaignac, Ledru-Rollin, Raspail et Lamartine, s’éleva à près de deux millions.

Il y avait donc à cette époque, en France, un citoyen sur quatre, en moyenne, qui eût désiré que l’on ne donnât pas la République à garder à un homme qui n’avait évidemment d’autre but que de l’étouffer entre plusieurs matelas.

Le 20 décembre 1848, Louis-Napoléon prêta le serment de fidélité à la République et à la Constitution.

Dans un discours ému, il rendit hommage à la conduite loyale du général Cavaignac, qui savait descendre du pouvoir en honnête citoyen.

L’histoire a enregistré les nobles paroles que prononça, en cette occasion, le prince Louis -Napoléon. Nous ne les reproduirons pas ici ; elles sont d’ailleurs gravées dans toutes les mémoires.

Mais, ce qui est peut-être moins connu, c’est ce que

le cœur du prince disait tout bas, pendant que ses lèvres débitaient tout haut cet éloge de la vertu et du désintéressement de son prédécesseur.

Heureusement, une somnambule extra-lucide de l’é¬

poque nous a laissé des notes ; et nous y trouvons le mot à mot de cet aparté.

« Oui, — se disait le prince, — rendons hommage à l’illustre, au stoïque général Cavaignac, et que notre admiration pour sa noble conduite n’ait d’égale que la joie que nous cause son imbécillité!..- Oui!... il est

beau!... il est généreux de rendre le pouvoir sans avoir essayé de le conserver en faisant mitrailler la population!... C’est presque aussi grand que c’est bête!... Tant d’honnêteté est un enseignement pour nous!... C’est surtout • en politique que l’exemple de la vertu est précieux!... Dieu, dans sa sollicitude infinie, a voulu qu’il y eût des hommes de cœur indiquant aux autres le chemin de l’honneur, afin que ceux-ci pussent éviter de le prendre!...» . .

Page 1