LOUIS-NAPOLÉON SK KF.CUEILLE ET COMPTE SES ATOUTS
Aussitôt, que Louis -Napoléon fut installé à l’Élysée, son premier soin, comme les joueurs de piquet à qui l'on vient de distribuer leurs douze cartes, fut de relever les siennes afin de voir au juste ce qu’il avait dans la main.
L’inventaire fut rapide et satisfaisant.
Il s’aperçut bien vite qu’il possédait un jeu superbe.
En effet, grâce à l’incurie de l’Assemblée, qui avait fabriqué une Constitution où quinze coups d’Etat pouvaient passer de front, sans se gêner, entre tous les articles, le jeu de Louis-Napoléon ruisselait d’atouts, de quatorzes, de quintes majeures... etc... etc...
32" Loi:.
Il ne tarda pas à se convaincre qu’au moyen d’un écart hardi, et pour peu que la rentrée du talon fût heureuse, l’Assemblée serait capote d’emblée.
Ajoutons qu’;\ ces chances de succès, le président en joignait une autre sur laquelle il comptait beaucoup :
A savoir qu’il était bien décidé, en cas de besoin, à prendre dans ses larges manches préparées ad hoc les as qui pourraient lui faire défaut.
Tout lui promettait donc un coup superbe.
La Constitution à laquelle il avait juré fidélité, lui tenait en réserve des trésors de complaisance.
Elle lui livrait et mettait à son entière discrétion :
La bureaucratie, la magistrature, le clergé et l’armée qu’il comptait bien parvenir sans peine à humaniser par des faveurs sagement réparties.
De plus, le trésor et la police étaient placés dans sa main.
Et il n’ignorait pas le parti immense que l’on peut tirer d’un casse-tête en en dorant le manche.
Dans ces conditions, Louis-Napoléon comprit, — et tout le monde comprendra aussi facilement que lui, —
qu’un coup d’Etat n’est pas plus difficile à exécuter qu’il ne serait malaisé de faire le siège d’un kiosque à journaux du boulevard avec quinze pièces de canon et douze régiments d’infanterie.
Et c’est ici le moment, ou jamais, de faire l’éloge d’une Assemblée qui, chargée de confectionner une Constitution républicaine, eut la remarquable intelligence
de la bâtir, de la disposer et de la, fortifier de telle façon qu’elle pût être enlevée d’assaut en un quart d’heure par le premier ambitieux venu dont elle gênerait les projets.
A toutes ces chances favorables qui avaient été amoncelées par l’Assemblée avec une insouciance ou une complaisance comparable à celle d’un bijoutier qui ouvrirait toutes grandes les portes de sa boutique avant d’aller se coucher, venaient s’en ajouter de meilleures encore.
La masse légumière de la population était livrée au fétichisme bonapartiste, qu’une propagande ardente avait réveillé.
La légende napoléonienne, ravivée par un tirage considérable de portraits enluminés, à un sou, du petit Caporal , avait repris une grande partie de son influence sur les paysans.
De plus, on avait, avec un rare bonheur, pendant les derniers temps, joué du « spectre rouge », et les bourgeois, affolés par ce genre de croquemitaine à l’usage de l’âge mûr, se persuadaient chaque jour de plus en plus qu’il n’y avait que Napoléon qui retînt les partageux de venir leur réquisitionner une jambe de chacun de leurs pantalons pour habiller les prolétaires.
Ajoutons à cela, qu’ autour de l’Élysée, commençait à rôder une nuée d’ambitieux ruinés, de mœurs interlopes, qui, prévoyant un prochain gâchis, couvaient déjà les places en tirant une langue longue comme la rue Lafayette. — Bande de déclassés, de fainéants, de libertins, que le président savait trop bien être des propresà-rien, pour douter un instant qu’ils ne fussent des prets-à-tout.
Voilà le tableau exact de la situation dans laquelle se trouvait alors la République, menacée par des chacals et défendue par des eunuques.