‹ Histoire tintamarresque de Napoléon IIIChapitre 4 sur 104 · TROMBINOSCOPE DE LA REINE HORTENSE · texte numérisé non relu

TROMBINOSCOPE DE LA REINE HORTENSE

La reine Hortense était née à Paris le 10 avril 1783. C’était une jeune fille distinguée, pleine de grâces et de talents de toutes sortes.

Seulement, on ne s’aperçut de toutes ces qualités que le jour où, par le second mariage de sa mère, elle devint la belle-fille de Napoléon.

Ainsi que cela arrive souvent dans la vie : tant qu’elle n’eut aucune influence auprès des puissants, elle passa pour complètement insignifiante, même aux yeux de ceux qui, plus tard, lui accordèrent toutes les qualités... dont ils avaient besoin pour se faire donner des souspréfectures.

Musicienne, elle composa des romances qui eussent pu remplacer avantageusement le chloroforme dans les hôpitaux, pour endormir les malheureux à qui l’on posait des épines dorsales en baleine.

Ces romances, dont le célèbre : Partant pour la Syrie est le type, avaient une vogue énorme.

On les chantait à la cour ; et ces jours-là, les places les plus recherchées étaient les embrasures de fenêtres, où l’on pouvait bâiller sans être vu et sans risquer d’être disgracié.

Les compositions musicales de la reine Hortense n’en étaient pas moins si remarquables, que l’éditeur Brandus nous a confié un soir, sous le sceau du secret, que si un musicien lui apportait aujourd’hui des productions de cette force, il les payerait bien quinze francs la pièce pour peu que l’auteur consentît à joindre à son manuscrit pour trente francs de timbres-poste.

La reine Hortense chantait elle-même ses compositions.

On s’accorde à dire qu’elle avait un organe très-convenable. Ce n’était pas encore le Pays.

Napoléon Ier aimait beaucoup sa belle-fille, parce que,

douée d’une élégance naturelle, elle était devenue l’ornement de sa cour et s’efforçait de façonner aux bonnes manières les nobles de fraîche date qui, à la table de l’empereur, se servaient du manche de leur petite cuillère comme

de cure-oreilles, et renversaient leur assiette sens dessus dessous pour manger le fromage.

On raconte à ce propos qu’elle eut des scènes terribles pendant certains dîners et certaines soirées, où l’empereur avait invité quelques-uns de ses aides de camp dont l’éducation n’était pas encore assez avancée pour leur permettre de se moucher autrement qu’avec leurs doigts.

La reine Hortense veillait atout, parcourait les salons,* et remettait dans le devoir les invités qui crachaient par terre.

C’était une besogne infernale.

Tantôt elle s’approchait d’un général qui sortait à peine d’être palefrenier, et était obligée de lui dire :

— Vous avez tort, général, de poser vos bottes crottées sur la cheminée.

Tantôt elle courait vers un autre :

— Monsieur le duc!., boutonnez donc votre braguette!..

Le plus souvent, ces braves gens lui répondaient d’un air aimai) le :

— Sacré N., d. D...! vous avez raison, la bourgeoise. Ça la mettait dans des états épouvantables.

On raconte qu’un jour, étant entrée à l’improviste dans un petit salon de jeu, attenant à la grande salle où la cour

dansait , elle surprit deux maréchaux , un comte , trois marquis et un baron, — le tout de récente promotion, — en train de faire un bésigue énorme en fumant chacun un affreux brûle-gueule.

Seul, un des marquis ne fumait pas.

Il chiquait.

Ces messieurs, ayant trouvé trop fades les sirops et les rafraîchissements que leur avaient offerts les domestiques, étaient attablés devant trente-cinq canettes de bière qu’ils avaient fait monter d’une petite brasserie d’en bas.

Tous, ils avaient déboutonné leur gilet ; trois d’entre eux s’étaient mis en bras de chemise.

Il est inutile d’essayer de peindre la physionomie de la reine Hortense pénétrant dans ce lieu embaumé.

Elle s’arrêta net sur le seuil de la porte ; et, sa présence n’ayant pas été remarquée, elle put entendre la conversation de ces nobles hôtes, qui se croyaient seuls.

— Quarante de larbins!... je les marque... A-t-on jamais vu la belle-sœur du patron qui voulait à toutes forces me

faire danser avec un vieux bahut du faubourg Saint-Germain!...

— Cent de boutons de guêtres!... Nom d’un bidon!... qu’il fait chaud dans cette cassine !...

Livu.

— Qui est-ce qui me passe le tabac ?

— Deux cent cinquante d’atouts !...

— Hé ! Baron... as-tu vu la binette que m’a faite la bourgeoise au dessert quand j’ai demandé à clianter la Puce en vacances ?

— Quelle maison, bon Dieu !... si ça continue, on n’osera bientôt plus siffler dans le salon !...

Ce 11’était pas seulement contre la mauvaise tenue des invités que la reine Hortense avait à lutter.

L’empereur lui-même lui donnait beaucoup d’ouvrage ; car il n’était pas très-soigné dans sa mise, ni très-distingué dans ses manières.

Souvent, sa belle-soeur était obligée de lui donner des leçons de bon goût et de réparer jusqu’aux négligences de sa toilette.

On la vit souvent, en plein bal, courir après lui, un flacon de benzine à la main, pour lui décrasser le collet de son habit et enlever les taches de graisse qu’il s’était faites en dînant, sur les revers de son gilet.

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