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LE DUC DE MOHNY

TIRÉ DE LA OaLERJE DES FR.VNCOMI

37° Livr.

DE MORNY (Charles-Auguste-Louis- Joseph), était né à Paris le 23 octobre 1811, dans un des plus beaux hôtels de la rue Laffitte.

Nous n’avons pu nous procurer sur l’origine de M. de Morny que des renseignements vagues.

Taxile Delord dit seulement que, le lendemain de sa naissance, il fut emmené à la cour de Versailles et « confié » à un ancien noble, qui lui donna son nom, son titre et le reconnut pour son fils.

Nous ne savons si nous saisissons bien la pensée de Delord ; mais cette façon de caser les nouveau-nés se présente tout naturellement à nos yeux sous l’image du tour des enfants riches.

Effectivement, nous voyons, depuis, M. de Morny livré aux soins d’une étrangère : madame de Souza, et guidé par un étranger : M. Carbonnel.

M. de Morny fit ses études au lycée Bonaparte. Il avait montré de bonne heure beaucoup d’intelligence, et M. de Talleyrand, — dit -on, — aurait prédit qu’il deviendrait ministre.

Ce qui, en tenant compte de certaines circonstances spéciales qui n’étaient sans doute pas un secret pour M. de Talleyrand , ne nous paraît pas beaucoup plus malin que de prédire à un enfant naturel, placé dans un ministère par son père, ministre lui-même, plus d’avancement qu’au fils légitime d’un honnête bourgeois de la rue du Marais.

M. de Morny avait fait quelques campagnes en Afrique, puis était revenu en France monter une fabrique de sucre avec l’aide d’une grande dame à la mode, qui lui portait beaucoup d’intérêt... et meme de capital.

L’usine De Morny, Cupidon et Cie ne prospéra pas ; mais, en 1842, M. de Morny était parvenu à se

faire élire député dans le Puy-de-Dome, et ne désespérait pas d’obtenir de la politique la fortune que la betterave lui avait refusée.

Ses votes a la Chambre avaient été monarchiques.

Et même, en 1849, il figurait encore clans les rangs du parti orléaniste.

Ce ne fut que lorsqu'il vit Louis-Napoléon sur le point de tenter son grand coup, qu’il se rapprocha de lui et se mit à sa disposition.

Toujours sérieux en affaires, M. de Morny avait compris que la curée devait être belle de ce côté -là; et c’est pourquoi, vers la fin de 1851, on ne voyait cpie lui passer et repasser devant le concierge de l’Élysée.

Ne négligeons pas de consigner ici qu’à cette époque il était grandement temps que M. de Morny mît la main sur une de ces opérations que les spéculateurs borgnes ont qualifiées du nom de va-tout.

La raffinerie de sucre de M. de Morny était fondue, les parois du porte-monnaie du comte n’étaient plus séparées que par une pièce de dix sous, cpii, seule, les empêchait de s’embrasser comme deux amoureux qui ne se sont pas vus depuis quinze mois.

Et de plus, quarante ans aussi bien sonnés que mal employés, avaient tellement décati les charmes physiques de cet Almaviva chauve, qu’il ne pouvait plus guère espérer rétablir sa fortune en faisant du petit Dieu malin son bailleur de fonds.

Ses affaires étaient excessivement embarrassées , et peu de temps avant le coup d’Etat, que nous allons raconter à nos lecteurs, des affiches judiciaires annonçaient la vente de son hôtel des Champs-Elysées.

Telle était la situation du comte de Morny quand le Deux Décembre fut décidé.

O11 voit que, pour lui du moins, il était temps de risquer la partie, dont l’enjeu, d’un côté, était un siège au Sénat, et de l’autre un lit de sangle à Cliehy.

Pour compléter ce portrait du comte de Morny, nous

ajouterons que c’était un homme élégant et de bonnes façons ; du moins, il passait pour tel dans son entourage, qui n’était pas la distinction meme.

Il avait de l’esprit ; possédait l’insolence qui pose si bien un homme aux yeux des ouvreurs de portières, et cette aisance particulière aux gens qui payent leur tapissier et leur tailleur en leur tapant sur le ventre et en leur demandant des nouvelles de madame.

Au nombre des créatures amenées par Louis-Napoléon, nous devons, dès à présent, nous occuper d’un homme qui devait, plus tard, jouer un rôle important dans l’histoire de l’Empire.

Nous laissons au Trombinoscope le soin de le présenter à nos lecteurs.

« Joachim Pietri , ex -préfet de police français et célèbre vulgarisateur du casse-tête, est né à Sartène (Corse), cela va sans dire, en 1820.

« Dès l’âge de six mois, sa vocation se dessina avec

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vigueur ; il poussait des cris qui fendaient la tête t\ tout le monde.

<c Un peu plus tard, quand les forces lui vinrent, il tuait les mouches à coups de marteau.

(c Son jeu favori était de se cacher derrière une porte

sur les bonnes de la maison, quand elles arrivaient les deux mains pleines de vaisselle.

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(( Quand il jouait avec ses petits camarades, il aimait à les entasser dans un couloir dont il avait fermé toutes les issues, et à se ruer sur eux à coups de pincettes, en leur criant :

<c — Circulez, messieurs... circulez!...

<c Une fois qu’il les avait suffisamment assommés, il exécutait trois roulements sur son tambour de vingt-neuf sous, et traversait ensuite la maison en criant :

ce — - M’man !... je leur-z-y ai fait les trois sommations... C’pas que c’est bien fait?

oc — • Oui, mon ange, répondait la tendre mère.

« Et l’on racontait le soir, en dînant, ce haut fait au percepteur de Sartène qui embrassait le petit en disant :

oc — - En voilà un gaillard qui a de l’avenir!...

« Le jeune Pietri vint faire son droit à Paris.

« Tout en préparant ses examens, il étudia la façon dont Louis-Philippe faisait réprimer les émeutes qui se produisaient dans la capitale.

oc Les procédés enfantins employés par le gouvernement de Juillet pour fendre le crâne des passants, lui arrachèrent des haussements d’épaules de pitié.

<( De ce jour, il prépara en silence tout un plan de

réorganisation de ce service, qui lui semblait tout a lait défectueux.

(i II répétait sans cesse à ce propos :

« — LTn gouvernement qui hésite à faire écraser les rassemblements de douze personnes dans la crainte d en

trépigner, en passant, vingt -deux autres (pii n’en faisaient pas partie, ne se fera jamais respecter.

« M. Pietri retourna bientôt dans sa ville natale, et y exerça quelque temps la profession d’avocat.

« Mais il ne tarda pas à se dégoûter d’un métier oii il ne pouvait pas se servir, pour terrasser ses adversaires, d’arguments montés en baleine, avec une balle de plomb à chaque bout.

C( En 1848, il entra dans l’administration, grâce à l’appui de son frère, et fut successivement sous-préfet et préfet dans plusieurs départements.

« La vigueur qu’il déploya dans ces différents postes, en dirigeant de puissantes charges d’agents de police contre les bonnes d’enfants qui se rassemblaient à plus de trois sur les places publiques, 11e tardèrent pas à attirer sur lui l’attention de Vélocipède père.

ce Au physique, M. Pietri est un homme sec et pointu; le nez crochu arrive presque dans la bouche. Dans ces moments d’impatience, M. Pietri se le mord avec acharnement.

cc L’œil oblique et soupçonneux trouverait un complot d’Etat dans un sou de galette. »

Ce fut vers la fin de 1851 que miss Howard, dont

nous avons déjà entretenu nos lecteurs, et qui, depuis longtemps, en faisait autant pour Louis-Napoléon, engagea le reste de sa fortune, environ six millions, pour la réussite du coup d’Etat.

Dire que c’était là un placement de fonds très-prudent, nous ne l’oserions. Elle risquait fort de trouver là des Galions du Vifjo ; mais l’affaire ayant réussi, il n’y a rien à dire.

Dès qu’il se sentit la bourse garnie assez copieusement pour pouvoir poser, en guise de rigollots, des bil-

lets de mille francs sur les derniers scrupules de ses amis, Louis-Napoléon se décida à agir.

Tout était prêt.

Le scénario, préparé très -habilement par de Morny, était achevé.

Il ne lui manquait plus que deux hommes à poigne pour l’exécuter.

Vers le milieu d’octobre parurent deux décrets qui nommaient :

M. Leroy de Saint- Arnaud, ministre de la guerre, et M. de Maupas, préfet de police.

M. Leroy de Saint -Arnaud était né à Paris le 20 août 1801.

Sous-lieutenant dans la garde royale en 1816 ; depuis mhlat intermittent, prévôt d’armes, commis-voyageur, comédien, vétérinaire, lampiste, marchand de lorgnettes, il avait fait à peu près tous les métiers-.

Il était ensuite rentré dans l’armée, avait servi d’aide-geôlier au général Bugeaud pour garder la du-

chesse de Berry, avait fait quelques campagnes en Afrique où il était devenu colonel.

C’était lui qui avait un jour entériné quelques centaines d’Arabes dans une carrière et les avait brides vifs.

De plus, le 24 février 1848, il s’était distingué à la

tête de son régiment, en sabrant vigoureusement le peuple sur la place du Carrousel.

C’était donc, en tous points, l’homme qu’il fallait à Louis-Napoléon pour mettre les Parisiens à la raison.

Bilieux, goguenard, brutal, équarisseur de vocation, il était impossible à Louis -Napoléon de trouver un homme plus propre à forcer la serrure d’une Constitution.

Quant à M. de Maupas, c’était le pendant on ne peut mieux assorti au nouveau ministre de la guerre.

A part son prénom de Charlemagne, on ne lui connaissait que des vices.

Né le 8 décembre 1818, il était entré dans l’administration et était devenu sous -préfet d’Uzès et de Baume.

Destitué en 1848 par le Gouvernement provisoire, qui n’était pourtant pas bien difficile, il s’était lié avec le parti bonapartiste, dont ses qualités naturelles ne devaient pas tarder à captiver les bonnes grâces.

Préfet de la Haute-Garonne, il avait apporté dans ses fonctions un zèle dont le fait suivant suffira à donner la mesure.

Un jour qu’il avait besoin d’avancement, il imagina de faire emprisonner trente-deux personnes sous l’accusation de complot.

Les autorités légales ayant refusé de se prêter à cette mesure, qui ne leur semblait justifiée par rien, M. de

Maupas avait proposé, de l’air le plus naturel du monde, de faire introduire clandestinement, dans le domicile de ces trente -deux personnes, des documents séditieux qu’il se chargeait, de fabriquer, des armes et des bombes à pétrole.

— De cette façon, avait-il dit, rien 11e s’opposera plus à ce que l’on arrête des gens si sérieusement compromis.

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Appelé h Paris pour rendre compte de ce haut fait, M. de Maupas avait été fortement tancé, et sa disgrâce paraissait imminente quand il eut l’idée d’aller conter ses peines à Louis-Napoléon.

Loin de trouver blâmable le procédé qu’avait voulu employer M. de Maupas, le Président jugea au contraire que c’était très-ingénieux. Il se dit :

— Avec des gens de cette trempe, il doit y avoir quelque chose à faire!... Un homme capable de fourrer sa montre dans la poche d’un autre pour le faire envoyer au bagne, n’est pas un homme ordinaire.

Et voilà comment M. de Maupas fut choisi comme préfet de police et chargé, en vue du coup d’Etat, de prendre toutes les mesures nécessaires pour que le désordre ne fût pas troublé, et de jouer du casse-tête de Barbarie sous les fenêtres, pendant que l’on saignerait la République étendue sur une table, comme dans l’affaire Fualdès!

Il avait été jugé le plus digne de cette noble besogne.

11 l’était.

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