CHAPITRE VII
LF. COUP D'ÉTAT.
Enfin, le 2 décembre 1851, an matin, les Parisiens, en descendant chercher leur lait, purent lire sur tous les murs l’affiche suivante :
(( Au nom du peuple français, et profitant du moment oii il ronfle ne se doutant de rien,
(( Le Président de la République décrète :
« Tout ce qui le gênait est dissous, l’Assemblée nationale en tête.
(( Les ministres de l’intérieur et de la guerre sont chargés de l’exécution du présent décret et de celle sommaire des citoyens à qui il ne conviendrait pas.
« Louis-Napoléon Bonaparte.»
Au premier abord, on crut généralement à une farce du Tintamarre. On la trouvait même assez réussie. Mais bientôt on acquit la certitude que c’était sérieux. Voici ce qui s’était passé pendant la nuit.
De Morny, roué comme potence, s’était montré jusqu’à minuit au théâtre, de façon à donner le change aux députés qui pouvaient surveiller les faits et gestes de l’Elysée.
Jamais son sourire n’avait été aussi aimable, jamais le nœud de sa cravate n’avait été aussi correct.
En un mot, il n’avait pas plus l’aspect d’un homme qui pense à changer la forme du gouvernement qu’un abonné du Gaulois n’a l’air de comprendre ce qu’on lui dit.
11 trouvait des mots gracieux pour tout le monde, faisait un calembour à chaque personne qu’il rencontrait, et affectait de donner des billets d’entrée pour la séance de l’Assemblée du lendemain.
Ce détail a été apprécié depuis et qualifié de canail-
lerie raffinée, M. de Morny sachant très-bien , en donnant ces cartes, qu’elles ne pourraient servir à rien, l’Assemblée devant être fermée le lendemain.
En tous cas, c’est une excuse que n’ont pas les gens qui vous donnent des billets de faveur pour l’Odéon.
Vers minuit, M. de Morny, content de l’effet que son calme avait produit , s’était retiré en bâillant de
l’air d’un homme qui n’en peut plus, et avait dit, de façon à être entendu de beaucoup de gens :
— Sur ce... je vais me coucher, je tombe de sommeil.
Complètement rassurés , les quelques députés que M. de Morny avait rencontrés pendant la soirée, avaient été se mettre au lit de leur côté, en se disant :
-- Allons . nous pouvons dormir tranquilles . de
Morny doit déjà ronfler comme un abonné du Constitutionnel.
Ce qui avait surtout aidé ces braves gens à s’encrasser dans leur confiance, c’était la contenance du général Changarnier qui, interrogé quelques jours auparavant sur la possibilité d’un coup d’Etat, avait répondu en pleine tribune, avec cet accent plein d’assurance familier aux hommes qui ont tout prévu et à ceux qui n’ont songé à rien ;
— Mandataires du pays!... délibérez en paix!...
On va voir combien les députés de ce temps - là eurent à s’applaudir d’avoir donné au général Changarnier, comme oracle, la préférence sur la somnambule de la fête à Saint-Cloud.
A peine sorti du théâtre, M. de Morny s’était fait conduire à l’Elysée, oii Louis-Napoléon l’attendait, en fumant des cigarettes, pour arrêter en même temps les dernières dispositions et les premiers députés.
Au moment d’engager la terrible partie, le Président avait beaucoup perdu de son assurance.
Il se tenait au coin de la cheminée, morne, presque indécis.
Quand M. de Morny arriva, il fut obligé de le secouer violemment.
Et de lui faire comprendre qu’au point où en étaient les choses, reculer ou hésiter serait peut-être encore plus dangereux que de se jeter dans l’action la tête la première.
Il eut toutes les peines du monde à surmonter l’affaissement de son noble maître. Et il lui fallut, pour y arriver, tout le courage que donne à l’homme qui 11’a plus le sou l’aspect d’un fort sac d’écus qu’il aperçoit par le trou de la serrure qu’il est en train de forcer.
Nous l’avons dit : M. de Morny en était arrivé à ce point de débine financière où les consciences, déjà douées d’une élasticité naturelle, se prêtent aux élargissements les plus fantastiques.
Une fois Louis - Napoléon sorti de sa torpeur, on s’occupa d’expédier les ordres les plus pressants.
Tout était d’ailleurs parfaitement préparé.
Tous les conjurés étaient à leurs postes, et le préfet de police avait déjà doublé ceux de Paris.
Ce personnel d’élite se composait , comme on l’a vu, de MM. de Morny, Saint-Arnaud et Maupas. Venaient ensuite :
MM. Routier, Fleury, Ducos, Magnan, Fortoul, Fould, Magne, Lawoestyne, Persigny, Mocquart, Vaudrey, Abattucci, Canrobert, Baroche, Troplong et Castellane.
Nos lecteurs ont déjà reconnu dans cette nomenclature quelques noms qui ont déjà joué un rôle dans cette histoire.
Nous leur offrons ici de succinctes notes sur le reste de la troupe.
On aime bien savoir à qui l’on a affaire.
PiOUHER (Eugène), né à Riom, le 30 novembre 1814, s’était fait connaître avant 1848 par quelques