LE GRIME CONSOMMÉ, ON FOUILLE LES TIROIRS
Il ne s’agissait plus maintenant, pour Louis-Napoléon, que de bien profiter de sa victoire ; et surtout de la consolider.
Le 5 décembre parut un décret spécifiant que l’appel au peuple aurait lieu au scrutin secret, et non par vote signé, comme cela avait été précédemment décidé.
Cependant, on avait fait voter l’armée à livre ouvert dans les quarante -huit heures, pour ne pas perdre le bénéfice de l’état d’hébétement dans lequel se trouvent les gens qui ont encore mal aux cheveux.
Rien de plus intéressant que la façon dont s’était fait ce vote.
On avait appelé chaque soldat à tour de rôle pour lui faire signer oui ou non sur le registre.
Sur trois cent quarante mille, trois cent trois mille répondirent : Qui.
On a toujours pensé qu’une bonne partie de ceux-ci avaient compris qu’on leur demandait s’ils désiraient être portés sur le tableau d’avancement ou recevoir encore une ration d’eau-de-vie.
Trente-huit mille militaires eurent le courage de signer : Non.
Si l’Empire revient un jour, nous ne conseillons pas à leurs veuves de demander des bureaux de tabac.
Le 8 décembre, Louis-Napoléon adressa une proclamation au peuple français.
L’on y remarquait quelques phrases dont le sens était à peu près celui-ci :
<( Les troubles sont apaisés. Je me félicite de n’avoir pas eu besoin d’employer les moyens extrêmes
pour les faire disparaître. Il suffit de fusiller les égarés pour les faire taire!...
« J’engage tous les citoyens à venir voter sur le plébiscite que je leur ai soumis ; si le pouvoir m’est maintenu, je le garderai. Sinon... je ne le rendrai pas.
((Je remercie surtout les ouvriers parisiens du bon esprit dont ils ont fait preuve en reconnaissant la légitimité du coup d’État, et la supériorité des pièces de sept du général Saint- Arnaud, sur les arquebuses qu’ils s’étaient procurées dans le magasin d’accessoires du théâtre de l’ Ambigu. »
46e Livr.
Le même jour paraissait un décret donnant à l’administration la faculté de déporter, sans jugement, tout individu coupable de sortir avec un paletot dont la nuance pouvait déplaire au voisin d’un des amis de la belle-mère d’un sergent de ville.
Quand nous disons : sans jugement, c’est peut - être un peu exagéré.
On procédait généralement, avant d’arracber un père à ses cinq enfants, à un interrogatoire sérieux , pour bien s’assurer que l’on avait affaire à un homme trèsdangereux.
Voici comment cela se passait le plus souvent.
Un de ces farouches sanguinaires comme il n’y en a que trop dans le quartier du Mail, était, le soir, dans son arrière-boutique, en train de faire sauter son dernier bébé sur les genoux, pendant que l’aîné lui enfonçait sur la tête un bonnet de police en papier, et que la cadette cherchait des morceaux de sucre dans ses poches.
Tout à coup, deux hommes crasseux, au nez bourgeonné, entraient :
— M. Frondinet?
— C’est moi.
— Veuillez venir avec nous chez le commissaire de police.
On arrivait chez le commissaire.
Ce dernier, d’un air méchant, prenait un dossier bourré et l’ouvrait.
— Vous passez, monsieur Frondinet, pour vous occuper beaucoup de politique, et être hostile à l’ordre de choses établi?...
— Pardon... monsieur... mais... l’ordre de choses éta-
bli n’est établi que depuis avant-hier... je n’ai donc pas encore eu beaucoup le temps...
— Il me suffit... je vous arrête.
Le lendemain, le dossier repartait avec cette chaude apostille :
« M. Frondinet, négociant en lingerie, très -dangereux, établi depuis quinze ans dans le quartier, s’est toujours fait remarquer à son café par ses opinions républicaines. — A prononcé un jour, en 1848, dans un club de la rue de Cléry, ces paroles épouvantables : Tout pour la liberté et par la liberté. — D’autant plus à craindre qu’il est très-estimé. »
L’administration, après avoir lu cette note, ajoutait en marge :