‹ Histoire tintamarresque de Napoléon IIIChapitre 60 sur 104 · UN HOMME MUR · texte numérisé non relu

UN HOMME MUR

difforme et laid ; mais de mauvaises mœurs, désirerait épouser une jeune fille noble, belle, sage et distinguée, qui pût lui jouer du piano pendant que le coiffeur le teint, et lui crever tout doucement chaque matin, avec ses ongles, les petits boutons blancs qui lui poussent autour des narines.

Quoi que fissent les courtiers en mariages de Napoléon III pour présenter leur client sous un aspect agréable, et en

s’aidant de photographies effrontément retouchées, ils s’aperçurent hientôt qu’ils s’étaient chargés là d’un placement très-difficile.

Dans toutes les maisons ro}rales ou ils se présentaient avec leur album, on leur donnait des raisons dilatoires :

(( Ma fille est encore un peu jeune../ »

« Notre nièce est bien faible de la poitrine. ))

« Nous ne voudrions pas marier notre aînée avant que la cadette eût fait sa première communion. »

« Le docteur nous conseille d’attendre encore. »

(C Etc., etc. »

Souvent, pour se débarrasser de l’agent de Napoléon III, on lui disait :

— Je ne peux pas vous donner ma fille ; mais, si vous aviez une bonne lorgnette de théâtre, nous vous la prendrions tout de même.

Deux fois, pourtant, Napoléon III se crut sur le point de rompre la glace qui figeait ses relations avec les cours étrangères.

Il espéra épouser : d’abord la princesse Wasa de Suède, puis la princesse de Hohenzollern.

Mais ces projets échouèrent successivement, les deux papas ayant probablement eu la prudence de faire prendre des renseignements sur le futur.

Désespérant de vaincre une résistance qui décidément paraissait systématique, Napoléon III renonça à tendre sa main par-dessus toutes les frontières, à des jeunes princesses qui semblaient s’être donné pour consigne de prendre son bras pour une enseigne.

Il rappela ses agents matrimoniaux dispersés sur le

globe, régla leurs frais de route, reprit ses photographies, et se dit :

— Tous ces gens-là sont des poseurs!... Us s’imaginent que je ne les vaux pas parce que je ne règne que depuis trois mois, quand la seule supériorité qu’ils aient

sur moi est d’avoir volé leur trône depuis plus longtemps!... Je me marierai bien sans eux.

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Effectivement, le 22 janvier 1853, il fit part au Sénat du choix qu’il avait fait pour épouse de la comtesse de Montijo.

A ce nom obscur, tous les hauts dignitaires furent pétrifiés et se regardèrent entre eux comme un troupeau de bœufs à qui un passant demanderait son chemin pour aller passage du Saumon.

lis avaient tous l’air de se demander :

— Montijo?... qu’est-ce que c’est que ça?...

Mais instantanément, le sentiment du devoir, fortement étayé du désir de ne pas perdre leur place, dicta à ces fonctionnaires dévoués la seule contenance que puissent se permettre des valets de chambre à qui leur maître daigne taire une confidence, meme immorale.

Et tous s’écrièrent en chœur :

— Ah!... oui... oui... Montijo!... Très-bien... très-bien... charmant... adorable... Vive l’Impératrice!

Qu’était donc cette comtesse de Montijo qui surgissait tout à coup pour consoler Napoléon III des dédains de toutes les princesses de l’Europe?

HISTOIRE TINTAMARREEQUE DE NAPOLÉON III 43o

Voici comment le Trombinoscope, livre Ier, n° 10, nous présente cette noble clame :

ce EUGÉNIE (E. -Marie de Montijo), ex-impératrice des Français, est née à Grenade (Andalousie) , le 5 mai 1826. Elle touche donc à cet âge redouté où les femmes devien¬

nent respectables malgré elles , mais que les impératrices ont le privilège de dépasser sans l’atteindre.

ce La noblesse de madame de Montijo n’a jamais été établie d’une façon bien péremptoire ; mais lorsque Napoléon III daigna la ramasser dans la foule pour l’éle-

ver jusque sur les élastiques du canapé impérial, les fabricants de vieux blasons se crurent obligés d’accomplir des prodiges pour lui fabriquer une généalogie à perte de vue, dont celle du pot-au-feu ne donnerait qu’une faible idée.

ce Vapereau qui, certainement, est de bonne foi, donne pour ancêtres â la Montijo, les Porto Carrero, les Guzman, les Fernandez, les La Cerda et autres noms illustres qu’il convient, à notre avis, de remplacer sans se gêner par ceux non moins célèbres des Farceira, des Cascadèz et des Blaguinos, dont l’assemblage peint beaucoup mieux l’état de notre âme en extase.

« Mademoiselle de Montijo passa une partie de sa jeunesse à voyager sous le nom de comtesse de Téba et les jupons de sa mère.

« Nota. — Madame sa mère quittait ses jupons la nuit.

« En 1851, elle parut aux fêtes de l’Elysée, qui devaient si vite la conduire à celui du pouvoir (pour les lecteurs du Constitutionnel : au faîte du pouvoir).

« Elle ne tarda pas à c’y faire remarquer par sa

grâce et le talent qu’elle avait de s’habiller avec presque rien.

(( Un soir, Napoléon III valsa avec elle ; elle était en corsage ; mais si peu.... si peu...

« Napoléon, comme toujours, portait une cotte de

mailles ; le petit dieu malin trouva une fissure, et le lendemain, Eugénie de Montijo était demandée en mariage par l’Empereur.

« Elle avait alors vingt-sept ans.

cc En face d'une pareille proposition, les convenances exigeaient qu’elle rougît et baissât les yeux.

« Elle y parvint en rappelant les souvenirs de sa plus tendre enfance.

« L’Empereur devenant pressant, elle demanda à consulter sa mère.

« Et la chronique assure qu’elle eut assez de présence d’esprit pour refuser le denier à Dieu que l’Empereur lui demandait.

cc De ce trait de génie dépendit, assure-t-on, son succès.

(( Son mariage fut célébré, le 30 janvier 1853, à Notre-Dame.

(( La messe fut dite au maître-autel ; la chapelle de la Vierge étant en réparation.

« Le Conseil municipal vota une somme de six cent mille francs pour offrir une parure à la mariée.

« Elle refusa et voulut que ce crédit fût employé en charités, pensant, avec raison, qu’elle se rattrapperait plus tard.

« Elle s’installa brillamment aux Tuileries et à Saint- Cloud, commanda huit cent soixante-onze robes, trois

mille deux cent cinquante- cinq chapeaux et le reste à l'avenant; se composa une cour de dames d’honneur et régla le cérémonial de sa maison sur un pied de trente millions par an.

ce Enfin, la vertu avait trouvé sa récompense!... ce Cora Pearl et Rigolboche en crevaient de dépit !... »

Nous n’entreprendrons pas de faire le récit des fêtes qui précédèrent et qui suivirent le mariage de Napoléon III.

Tout se passa très -bien, et l’Impératiee elle -même sut tenir son sérieux.

Un simple échantillon donnera à nos lecteurs une idée suffisante de ce que put inspirer aux arts et aux artistes un acte aussi solennel.

Les chanteurs de l’Opéra exécutèrent une cantate de circonstance, dont les vers étaient de Méry et la musique d’Auber, et qui contenait cette perle :

(( Espagne bien-aimée (( Où le ciel est vermeil,

« C’est toi qui l’as formée « D’un rayon de soleil. »

Cette banale poésie de mauvais opéra comique est peu faite pour élever l’âme.

Et l’imbécillité dans l’éloge ne dispose guère à la foi dans la divinité de l’idole.

Il ne nous reste que la consolation de supposer que le tout était très -bien assorti, après nous être demandé, toutefois, qui est-ce qui se charge de mûrir les artichauts dans un pays où le soleil emploie ses rayons à former des impératrices rousses.

56e Livr.

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