‹ Histoire tintamarresque de Napoléon IIIChapitre 62 sur 104 · HORRIBLES DETAILS · texte numérisé non relu

HORRIBLES DETAILS

11 ne [s’agissait plus que île trouver un présiden

Cour d’assises assez malin pour amalgamer l’affaire de l’ Opéra-Comique avec ces trois ou quatre douzaines de contraventions de simple police, et de transformer ce mélange en un complot formidable.

Ce président, l’Empire le trouva en la personne de M. Zangiacomi.

ZANGIACOMI, Marie- Joseph- Prosper, était né à Paris, le 25 mars 1802, d’un baron du premier Empire, pair de France et président à la Cour de cassation.

Ce dernier, qui s’était rendu célèbre par sa résistance à la révision du procès Lesurques, avait dû. naturellement élever son fils, qu’il destinait à la magistrature, dans ce principe qui suffirait à faire l’honneur d’un barreau... chinois :

— Il n’y a que les juges qui ne font rien qui ne se trompent pas.

Zangiacomi fils profita de l’éducation paternelle, qu’il compléta en y ajoutant ce précepte auquel il dut sa fortune :

— Il vaut mieux condamner douze innocents que de risquer de laisser échapper un coupable.

Avec des dispositions pareilles, sa carrière était toute

tracée ; et, sous Louis-Philippe, il fut chargé des procès politiques les plus importants : celui des Droits de l’homme, des accusés d’ Avril, de Fieschi, etc., etc., dans lesquels il déploya un zèle qui le fit remarquer.

Son adresse et son talent d’assimilation étaient tels, qu’il eût fait condamner à mort comme régicide un citoyen convaincu d’avoir accepté un cigare du bottier d’un agent de change, dont le concierge aurait été

surpris lisant un volume de Paul de Kock au moment où Fieschi entrait allumer son cigare dans un bureau de tabac quinze jours avant son attentat.

On comprend sans peine que ce magistrat était bien celui qu’il fallait à Napoléon III pour souder, au complot de l’ Opéra-Comique, un tas de choses qui n’avaient

pas plus de rapport avec celui-ci qu’un dividende des Galions du Vigo avec un porte-monnaie.

Aussi, quand on apprit que M. Zangiacomi était chargé de diriger les débats de cette affaire, il n’y eut pas un seul marchand de coco sur tout le territoire français qui n . e dît avec effroi :

— \h !... mon Dieu!... pourvu qu’il ne lui prenne pas l’i • e de soutenir que j’étais du complot et que je n’ai agité ma sonnette que pour donner le signal du massacre.

Les espérances que l’Empereur avait fondées sur M. Zangiacomi ne furent pas déçues.

Il présida les débats avec une rare impartialité. L’auditoire en fut transporté d’admiration et tous les accusés à Cayenne.

Son système d’interrogatoire avait surtout quelque chose de bienveillant, d’encourageant et de rassurant,

qui mettait l’accusé confié à ses soins dans l’agréable situation du marmot à qui l’on dit :

— Si tu avoues que tu as chipé des confitures, je te flanquerai une volée ; si tu n’avoues pas , je t’en flanquerai deux.

Nous ne pouvons résister au désir d’offrir à nos lecteurs un échantillon de ce procédé zangiacomique , aimable réminiscence des plus beaux temps de la sainte inquisition.

Le président. — Ainsi, vous reconnaissez avoir eu le dessein d’assassiner l’Empereur?

L’accusé. — Moi... pas du tout.

Le président, avec colère. — Assez!... vous n’avez pas le droit de donner un démenti à la Cour.

L’avocat de l’accusé. — Cependant, monsieur le président, je prendrai la liberté de vous faire observer...

Le président. — Défenseur!... votre client va être condamné à mort dans quelques instants ; en le soutenant, vous aggravez sa situation. (À /’ accusé.) Quand

l’on vous a arrêté , vous avez vivement craché par terre quelque chose que l’on n’a pu retrouver?

L’accusé. — C’était ma chique, dont je me débarrassais pour pouvoir parler poliment aux agents.

Le président. — A d’autres!... C’était une bombe fulminante que vous vouliez lancer sous la voiture de l’Empereur, en faisant semblant d’éternuer.

L’accusé. — Je vous assure, monsieur le président...

Le président. — Misérable !... allez-vous vous taire?...

L’avocat de l’accusé. — Pourtant, monsieur le président, il faut bien que cet homme se défende...

Le président. — Défenseur!... prenez garde!... votre zèle à soutenir votre client pourrait bien vous jouer un mauvais tour, et vous faire passer du banc de la défense à celui des accusés...

L’avocat. — Ah!... c’est trop fort!...

Le président. — Il n’y a pas de : C’est trop fort!... On connaît vos antécédents déplorables ; votre père a été vu sur les boulevards, en 1848, criant : « La réforme!... )) Votre femme de ménage a un cousin qui a été tué à bout portant, en décembre 1851, au moment où il dormait sur un banc du boulevard, en face la maison SallandrouzeL. Vous voyez que nous savons qui vous êtes!... Ménagez donc vos expressions...

On conçoit facilement qu’un procès politique dirigé avec autant d’intelligence, devait être couronné d’un nombre satisfaisant de condamnations.

En effet, deux douzaines d’accusés, sur lesquels il 3^ en avait bien vingt-deux qui, à la fin de l’instruction, ne savaient pas un mot de ce que cela voulait dire, furent condamnés à la déportation.

Ce fut à cette occasion que le gouvernement impérial inaugura son s}rstème de grossissement des complots, qui lui rendit depuis tant de services.

Avec l’affaire de l’Opéra-Comique, on fit un bruit infernal à l’aide des feuilles officieuses.

En moins de quinze jours, la province fut absolument convaincue qu’il ne s’en était pas fallu de l’épaisseur d’un cheveu que la France ne fût précipitée dans le plus profond des abîmes.

Cette manœuvre avait le double avantage de ne pas laisser les cito}rens perdre de vue que l’Empire avait surtout pour spécialité de sauver la France au moins trois fois par jour, et de permettre en meme temps

aux préfets de faire en province quelques nouvelles fournées d’arrestations, sous prétexte de connivence avec la terrible société secrète qui avait formé le projet de

miner le Champ de Mars, pour engloutir d’un seul coup l’Empereur et toute l’armée française un jour de revue.

Effectivement, à la suite de cette terrible affaire si habilement mise en lumière par la magistrature intègre de la lune de miel de l’Empire, un grand nombre de

citoyens furent jetés en prison dans tous les départements.

C’étaient, pour la plupart, des hommes dangereux sur qui la police avait l’œil depuis longtemps, et qui avaient été surpris plusieurs fois lisant le Moniteur officiel en riant.

Comme on ne voulait pas les jeter sur les pontons sans jugement, on leur faisait subir un interrogatoire trèsminutieux, dont nous avons été assez heureux pour nous procurer un spécimen.

D. — Vos noms, âge et profession?

R. — Ratissot, Jean -Claude, coiffeur, quarante -trois ans.

D. — Nous le savons bien. Vous êtes noté pour vos opinions déplorables.

R. — Permett...

D. — Assez... Vous savez qu’un vaste complot, que la Providence a heureusement déjoué, était organisé pour attenter à la vie de l’Empereur?

HISTOIRE TINTAMARRESQUE DE NAPOLÉON III 4'i'i

R. — Je l’ign...

D. — Assez... On vous a vu souvent, le soir, sur la place du Théâtre, causer mystérieusement avec Godillac le pharmacien?

R. — Nous sommes vois...

D. — Assez!... Godillac est également très-mal noté... Il a dessiné un jour, en charge, sur une table du café du Commerce, le nez auguste de notre souverain.

R. — Je ne vois pas ce...

D. — Assez!... Tout, dans votre genre de vie, indique assez amplement que vous étiez affilié au complot de l’Opéra-Comique... Vous recevez le Siècle et vous le sous-louez à trois personnes...

R. — Je 11e croyais pas que cette écon...

D. — Assez !... Le gouvernement avisera... Mais votre résistance à faire des aveux le disposera peu en votre laveur. Gardes!... emmenez l’accusé.

Bref, le gouvernement impérial sut tirer un tel parti du danger qu’avait failli être menacé de courir l’Empereur.

4o6 HISTOIRE TINTAMARRESQUE DE NAPOLÉON III

Il sut si bien souffler dans cette conspiration en baudruche, d’abord grosse comme un œuf, et lui donner les proportions colossales d’un complot monstrueux, Qu’il parvint à en faire frémir les gouvernements voisins; et que ces derniers, pris d’une panique folle, se mirent à expulser de chez eux les républicains français qui s’y étaient réfugiés après le coup d’Etat.

LES SOUTIENS DE L’EMPIRE

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