‹ Histoire tintamarresque de Napoléon IIIChapitre 63 sur 104 · PREMIÈRES INQUIÉTUDES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES INQUIÉTUDES

L’année 1853 s’écoula sans qu’aucun événement digne de remarque vînt troubler la lune de miel à trois qui unissait Eugénie, Napoléon et la France,

Les deux premiers par l’amour.

Les deux autres par le casse-téte.

A part le complot de l’Opéra-Comique et quelques poursuites contre des sociétés secrètes sans importance, mais dans lesquelles une magistrature... spéciale avait soufflé pour les grossir, rien 11e semblait obscurcir l’horizon bien où se perdait avec délices l’œil atone et louche du nouvel empereür.

Le comte de Chambord avait bien lancé quelques manifestes dans lesquels il protestait contre les événements accomplis.

Ces manifestes, écrits consciencieusement en vieux français, avec des Y pour des I et des F pour des S, avaient bien motivé l’arrestation de quelques personnalités de onzième ordre,

Mais, ces prétentions gothiques. — et qui ne se produisaient en somme que d’une façon toute platonique, — n’étaient pas de nature à inquiéter sérieusement les soutiens d’un gouvernement qui puisait sa force dans une artillerie puissante et convenablement alcoolisée.

Napoléon III ne pouvait donc prendre aucun souci des timides tentatives du parti légitimiste, dont la situation était alors assez précaire, ainsi que cela est exposé dans le Trombinoscope n" 5, auquel nous empruntons le passage suivant :

(( Après la Révolution de 1848, le comte de Chambord et ses partisans avaient pensé que leur moment était arrivé. Mais, confiants dans la divinité de leur droit, ils n’avaient pas bougé sensiblement, et s’étaient dit :

« — Ne nous dérangeons pas, la nation va certainement nous rappeler.

(( Ils avaient même appuyé la candidature de Napoléon à la présidence, ne mettant pas le moins du monde en doute que cette planche 11e dût les mener à leurs fins.

(( On raconte que les vieilles perruques qui servaient à ce moment de conseillers au duc de Bordeaux lui répétaient sans cesse :

(( — Laissez faire, Sire!... ce maraud n’en a pas pour (( trois semaines. »

« On sait le reste, ce oc maraud » en a eu pour vingtdeux ans, et les toiles d’araignée qui, dans l’antique bahut de Frohsdorf, reliaient tous les vieux attributs de la légitimité, purent s’épanouir dans une abondance telle, qu’il fallut plus tard employer la dynamite pour avoir

raison de leur inextricable entrecroisement, comme a dit Victor Hugo.

(( Quelques temps après, à Wiesbaden, des serviteurs zélés avaient tenté cette interlope opération de mastiquage vulgairement connue sous le nom de fusion.

« Il s’agissait, comme on sait, de rapprocher les deux branches de la maison de Bourbon, qui, séparément, ne faisaient pas leurs frais.

« Cette négociation entre les fils de Louis-Philippe et X enfant du miracle avait échoué constamment par quelque misérable point de détail. Sur le fond, on était bien d’accord ; s’associer contre la France afin que le coup lit balle, parbleu!... cela allait tout seul; mais la question des emblèmes, surtout, venait toujours à la traverse.

« Les d’Orléans ne voulaient pas renoncer à leur drapeau tricolore ; le duc de Bordeaux, alors, repliait son drapeau blanc en seize, le remettait dans le bas de son armoire à glace, en disant d’un ton pointu :

(( — Il n’y a rien de fait.

(( Un autre jour, le petit-fils de Louis-Philippe voulait que la rentrée aux Tuileries se fît, le parapluie de son aïeul à la main; l’empaillé de Frohsdorf ne voulait pas entendre parler de ce meuble, ou tout au moins exigeait

de lys.

« Enfin, on n’avait jamais pu s’entendre. »

On voit par le tableau que nous venons de retracer que l’empereur, — du côté des légitimistes, du moins, — pouvait dormir les fenêtres ouvertes.

La majesté de leurs abdomens rendait l’escalade tout à fait impossible.

Mais, malheureusement, le parti auquel la France a le bonheur de devoir M. de Villemessant n’était pas le seul que l’empire gênât.

Et vers le commencement de 1854, l’empereur parut redouter d’autre part quelques tentatives contre son auguste peau.

Les mesures de précaution redoublèrent :

Et de cette époque datent les importants progrès qui amenèrent peu à peu la police française à un point de perfection tel que, dix ans plus tard, il ne pouvait pas se faire, sur le point le plus éloigné du territoire, un pet de travers qui ne se repercutât immédiatement dans le cabinet du préfet de police de Paris, au moyen d’un appareil électrique d’une sensibilité et d’une précision admirables.

Nous avons été assez heureux pour nous procurer un exemplaire d’une petite brochure de poche que portait à cette époque sur lui, chaque agent de la police secrète.

Ce cahier contenait les instructions élémentaires relati-

HISTOIRE TINTAMARRESQUE DE NAPOLÉON III 4üo

ves à la surveillance spéciale à exercer sur le passage de l’empereur.

Nous en offrons quelques extraits à nos lecteurs.

(( Quand l’empereur doit passer dans une rue ou sur un boulevard, se placer en haie sur le bord des trottoirs,

sans avoir l’air de le faire exprès et ne laisser passer personne devant soi.

59° Liv'R.

« Un peu avant le passage de Sa Majesté, se faufiler dans la foule et, feignant d’être très-serré, s’appuyer sur tous les promeneurs afin de sentir s’ils n’ont pas quelque chose de dur sous leurs vêtements : le manche d’un poignard, la crosse d’un revolver ou une bombe.

« Au moment ou l’empereur passe, si l’agent aperçoit dans la foule un homme qui garde ses mains dans ses poches, il s’approchera de lui et, faisant semblant de le reconnaître, il lui tendra les deux mains en lui disant :

« — Tiens, ce cher ami!... comment va?

« De cette façon, il forcera l’individu suspect à sortir ses mains de dessous ses vêtements et pourra s’assurer qu’il ne prépare aucune tentative d’assassinat.

« À la moindre hésitation, conduire l'individu au poste en criant qu’il vient de vous faire tout bas une proposition honteuse.

« Recommandation expresse. — Quand l’empereur doit passer quelque part, se promener dans les groupes, examiner les physionomies.

(( Si l’on aperçoit une figure suspecte, un homme enfin que l’on suppose être affilié à une société secrète, passer tout près de lui et lui faire une grimace quelconque.

« S’il se retourne pour vous regarder ; c’est que vous êtes tombé sur le signe de ralliement.

((. Alors le faire empoigner de suite. »

Les défiances de la police devinrent telles que beaucoup de gens avaient pris le parti de faire nn détour de

deux kilomètres plutôt que s’exposer à passer quelque part où l’on attendait l’empereur, dans la crainte qu’un agent ombrageux devinât dans leur noeud de cravate des intentions réeicides.

En moins de huit mois, plus de quarante agents secrets furent décorés pour avoir arrêté à temps le bras do citoyens dangereux qui, au moment où passait l’empereur.... avaient vivement levé leur canne en l’air pour faire signe au conducteur d’un omnibus dans lequel ils désiraient monter.

Lorsque l’empereur était en voyage, les précautions n’étaient pas moindres.

Sur tous le parcours, les aiguilleurs étaient remplacés par des employés de la Préfecture.

Le wagon impérial était blindé du haut en bas.

A chaque station, deux domestiques hissaient à la portière un mannequin en caoutchouc qui figurait l’empereur.

Et, par derrière, ils lui balançaient la tête pour lui faire saluer les populations, pendant que Napoléon III fumait des cigarettes dans le fond du compartiment.

Quand l’empereur devait arriver dans une ville, l’administration s’arrangeait de façon à éloigner les citoyens que l’on jugeait susceptibles de ne pas illuminer.

C’est, ainsi que pendant le séjour de Napoléon III à Dieppe, M. Pagnerre, ex -secrétaire du gouvernement, provisoire, fut invité à quitter la ville afin de ne point, gêner l’expansion d’une population enthousiaste qui

n’attendait pour pavoiser ses fenêtres, sur le" passage de César, que d’y être contrainte par les sergents de ville.

Pour donner à nos lecteurs une juste idée de la confiance que Napoléon III avait en son peuple, nous terminerons en relatant ici une circulaire que reçurent

tous les commissaires de police par les bous soins de M. de Rancé.

Cette pièce curieuse contenait le passage suivant:

(( A partir d’aujourd’hui, vous m’adresserez le 1er et le 15 de chaque mois un rapport dans lequel vous me ferez connaître les noms, demeures, professions, signalement, habitudes, couleur du gilet, façon de se moucher, degré de force au piquet, etc., etc... de tous les individus qui, par des actes, des écrits, par leur manière de se tailler la barbe, la forme de leurs pantalons, par leurs relations de toutes sortes, leurs paroles ou même par.... leur silence, manifesteront envers la personne du chef de l’État, des opinions hostiles, des intentions malveillantes ou même une indifférence provoquante. »

On devine aisément qu’en faisant dresser ces listes, l’intention du gouvernement impérial n’était pas positivement d’y trouver des conseillers d’Etat en cas de vacances dans ces emplois.

Aussi, on en arriva assez vite, au moyen de ces mesures, à provoquer entre tous les citoyens une telle confiance et un tel abandon qu’ils n’osaient plus se serrer la main quand ils se rencontraient dans la rue, dans la crainte d’être couchés sur le carnet d’un mouchard avec cette mention :

« Boudarlot, Antoine, quincailler, rue des Fossés- Montmartre, à surveiller de très-près. — On l’a vu

mercredi, en plein jour, causer à voix basse, sur un trottoir de la rue du Mail, avec un individu portant un chapeau mou et une barbe de socialiste. )>

Page 1