COMMENCEMENT DE LA GUERRE DE CRIMÉE
Dès le début de son règne, et pour engager les citoyens à prendre des actions dans l’entreprise, Napoléon III avait dit, en mettant sur son coeur celle de ses mains qui n’était pas dans nos poches :
« L’Empire, c’est la paix!... »
Aussi, ceux qui avaient voté : non, mais ceux-là seulement, ne furent-ils pas étonnés de voir une guerre se préparer dès le commencement de l’année 1854.
L’empereur annonça cette guerre au Corps législatif et en exposa les motifs.
Ils étaient d’ailleurs fort légitimes et provoquèrent en France, — comme tout ce qui est généreux,— un grand enthousiasme.
La nation ne saisit peut-être pas, jusque clans leurs moindres nuances, les raisons politiques cpii poussaient la France, et l’Angleterre son alliée, à déclarer la guerre à la Russie à propos d’un incident turc.
Mais ce que le peuple comprit et approuva, c’est qu’un gros voulait en étrangler un petit, et que les zouaves allaient se mettre du côté du plus faible.
Pour les Français, cela fut et cela sera toujours trèssimple et très-compréhensible.
Et si les finesses de la diplomatie, les exigences, souvent très-obscures du fameux « équilibre européen » ne
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peuvent pénétrer clans tous les esprits, il est une phrase qui chez nous trouve de l’écho dans tous les cœurs, c’est celle que le faubourg traduit avec cette rudesse bien expressive :
— Grand faignantL. t’es pas honteux!... touches-y donc a c’t’ enfant !...
La guerre fut donc acceptée et un emprunt de deux cent cinquante millions, qui avait été proposé, fut rapidement souscrit.
Ce qui fit dire au Tintamarre dans un de ses rares accès de chauvinisme :
ce Quand le temps est couvert c’est qu’il va pleuvoir.
« Quand un emprunt l’est, c’est qu’il a plu. »
Cependant, les débuts de la guerre ne furent pas aussi brillants que l’empereur l’eût, désiré.
Les flottes anglaise et française avaient bien commencé leurs opérations dans la Baltique , mais n’avaient pas encore eu le temps d’attaquer Bomarsund.
Et Napoléon III, chez qui, dans les circonstances les
plus graves, perçait toujours un côté banquiste trèsaccusé, se désolait de voir arriver sa fête du 15 août, sans avoir une victoire à offrir à la population.
Les généraux connaissaient si bien ce faible de leur monarque que, d’après Taxile Delord, Canrobert et
Saint- Arnaud, qui commandaient en Crimée, eurent dans le courant du mois de juillet, la conversation suivante :
Canrobert. — Les troupes se plaignent de leur inaction et du choléra.
Saint-Arnaud. — J’y pensais.... et j’y pensais d’autant plus, qu’il faut absolument que nous souhaitions la fête au patron par un bulletin glorieux.
Canrobert. — Que faire?
Saint- Arnaud. — Voyez-vous, dans les environs, une borne-fontaine russe, non gardée, que nous pourrions faire prendre d’assaut par vingt-cinq mille hommes ?
Canrobert. — Non... mais j’ai aperçu dans la Dobrutscha un paysan russe qui était en train de sarcler ses pommes de terre, on pourrait lui donner la chasse avec trois régiments de cavalerie légère et trente pièces d’artillerie.
Saint-Arnaud. — Parfait!... donnez des ordres en conséquence.
Canrobert — Seulement, je prendrai la liberté de vous faire observer que la Dobrutscha est un désert marécageux et pestilentiel, et que la prise du paysan russe pourra nous coûter trois ou quatre mille hommes.
Saint- Arnaud — Ça... c’est un détail... ils nous faut une victoire à présentera l’Empereur pour le 15 août!... allez !
Rien ne put tenir naturellement devant des considérations aussi élevées, et la campagne de la Dobrutscha fut ordonnée.
Sur dix mille cinq cents hommes engagés dans les marais, quatre mille cinq cents seulement revinrent.
Le reste mourut de maladies.
Quant au paysan russe, on ne le vit même pas, il avait détalé la veille.
Mais la question n’est pas là.
L’éclat des illuminations du 15 août aux Champs- Elysées fut rehaussé par cette éclatante victoire.
C’était l’essentiel.
Pendant ce temps, Bomarsund était détruit dans la Baltique par la flotte anglo-française.
Les Busses avaient mis vingt années à construire cette forteresse qu’ils croyaient imprenable.
Notre année la prit, le 15 août, avec bravoure, et l’empereur de Russie, le 16, avec mauvaise humeur.
Ne négligeons pas de consigner qu’avant l’ouverture de cette campagne, Napoléon III n’avait pas laissé passer l’occasion de • singer son oncle dans la mesure de ses faibles moyens.
Il avait rétabli la garde impériale.
C’était un véritable tic qu’avait ce génie puissant, d’imiter en toute circonstance ce qu’avait fait Napoléon Ier... en fait toutefois de choses faciles.
Il dut regretter bien souvent que l’histoire n’eût pas
indiqué la façon dont son oncle . éternuait, afin qu’il
pût donner à la France ébahie le spectacle grandiose d’une imitation parfaite des rhumes de cerveau du grand capitaine.
Il avait donc voulu, lui aussi, avoir sa garde.
La garde impériale était, d’ailleurs, une institution superbe, et surtout essentiellement démocratique, en ce qu’elle établissait de légitimes nuances entre l’uniforme
HISTOIRE TINTA MAURESQUE DE N.YPOÏjftON III
et la solde de pauvres diables appelés à mourir pour la même patrie et pour le même drapeau.
Nous ne pouvons nier, non plus, que de telles distinctions ne fussent très-encourageantes pour la partie de l’armée moins bien équipée et moins bien payée que l’autre, sans qu’elle sut pourquoi.
Il est toujours flatteur, pour un brave soldat qui fait bien son devoir et se tient prêt à donner sa vie pour
son pays, de toucher un sou par jour, de se promener dans les rues avec des pantalons trop courts, des capotes trop grandes, et de voir d’autres militaires, ni plus honnêtes, ni plus braves que lui, recevoir un prêt quatre fois plus gros, et porter des souliers quatre fois plus fins.
Rien 11’est mieux fait pour porter au patriotisme que cette égalité bien entendue dans une armée vraiment nationale. ,
Et il y aurait vraiment de quoi s’étonner bien fort, si le sentiment sacré du devoir diminuait un jour d’intensité
chez quelques égarés assez coupables pour se demander au nom de quels principes on traite différemment des hommes de qui l’on n’attend que le même sacrifice.
Le rétablissement de la garde impériale porta ses fruits naturels jusqu’à la chute de l’empire.
Il entretint constamment dans l’armée française cet esprit de corps et de fraternité qui ne peut guère être mieux comparé qu’à la touchante harmonie régnant dans les théâtres entre les doublures et les vedettes.
La garde disait : La ligne !...
La ligne disait : La garde!...
Avec cette intonation pleine de bienveillance et d’aménité qui rappelle les gommeux parlant des « voyous » et les voyous parlant des « gommeux ».
Du reste, — il est à peine besoin de le dire, — la pensée intime de Napoléon III, en ressuscitant la garde, avait été beaucoup moins d’avoir de bons soldats pour l’extérieur que de s’assurer, en cas de besoin, la... collaboration à l’intérieur de cent mille chassepots d’élite dont les scrupules fussent moins à craindre que ceux de l’armée plébéienne.
L’empereur, en décembre 1851, avait fait une trop sérieuse expérience de ce que l’on peut obtenir avec quelques mètres de galon doré, pour négliger d’ériger en système permanent cette influence de la passementerie sur la valeur militaire.
Le 20 septembre, les troupes franco -anglaises remportèrent la fameuse victoire de l’Alma qui les amena devant Sébastopol.
Le succès de cette journée fut dû à une combinaison stratégique du général Bosquet.
Aussi, M. de Saint- Arnaud, qui commandait en chef, l’en récompensa en disant dans son rapport à l’empereur que le général... Canrobert s’était couvert de gloire.
Ce dernier avait reçu une légère blessure, et les journaux officieux du temps publièrent qu’il devait son salut miraculeux à une médaille bénite que lui avait donnée l’ impératrice.
La presse spéciale commençait à jeter les bases de la réputation de madone pour laquelle madame Montijo montra toujours un faible.
Comme espagnole, elle était dans son droit, en distribuant des amulettes aux généraux de l’armée française.
Mais comme impératrice d’un pays où les souverains
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passent plutôt pour donner de nouvelles écrouelles que pour guérir les anciennes, on s’accorde généralement à reconnaître que cette imitation de tireuse de cartes n’ajoutait guère à son prestige.
Le 5 novembre, une nouvelle victoire, celle d’Inkermann, consolida nos positions devant Sébastopol, dont le siège devait se prolonger d’une façon si inattendue.
Ce siège fut meurtrier pour l’armée française : la diarrhée, le scorbut, le choléra tirent plus de victimes dans ses rangs que les canons russes.
Nos soldats y passèrent un hiver terrible ; et comme déjà, à cette époque, l’administration impériale préludait à ces chefs-d’œuvre d’organisation dont nous finissons à peine de solder la note, les troupes françaises reçurent leurs premiers sabots, leurs premiers vêtements d’hiver et leurs premiers chaussons de laine, vers les premiers jours du...., printemps suivant.
Nos soldats ne purent résister à une telle sollicitude, et beaucoup d’entre eux ne voulurent même pas attendre
l’arrivée des premiers convois de vareuses de laine, pour mourir d’une bronchite ou d’une pneumonie.
On raconte qu’un capitaine d’infanterie, au risque de tuer son avancement, osa risquer la lugubre plaisanterie suivante :
Comme on lui avait envoyé du ministère de la guerre l’ordre de spécifier quelles étaient les maladies qui faisaient le plus de ravages de sa compagnie,
Il écrivit dans la colonne destinée à recevoir la réponse :
cc Peu de scorbut, presque pas de choléra, fièvres rares ; mais beaucoup d’intendances chroniques très-cruelles. ))
Voilà quelle était la situation de l’armée française en Crimée, à la fin de 1854.
Voyons maintenant ce qui s’était passé en France pendant le début de cette campagne.