LE MINISTRE
Ce fut aussi vers cette époque que le gouvernement impérial songea à envelopper les débats du Corps législatif du doux mystère du compte rendu analytique obligatoire pour tous les journaux.
Les députés de la droite, furieux contre les sténographes des journaux de l’opposition, qui n’avaient jamais la politesse de leur prêter un mot drôle, unirent leurs efforts à ceux du ministère pour imposer aux journaux le compte rendu officiel fourni par le gouvernement, en un mot, un compte rendu qui ne fut pas au coin du quai.
Beaucoup de gens se demandèrent à ce propos si le public serait beaucoup mieux renseigné, quand il n’aurait plus à lire que le compte rendu officiel.
Et ils répondirent assez généralement qu’il était bien difficile d’entendre deux sons en ne frappant que sur une seule cloche.
Nous n’avons pas la prétention de vouloir calomnier les sténographes en général, ni ceux du Journal officiel en particulier.
Mais on nous accordera bien que ceux-ci peuvent , aussi bien que les autres , avoir des distractions, entendre de travers, ne pas entendre du tout, etc., etc.
C’est si vrai , que presque tous les débuts de séances parlementaires sont émaillés de demandes de rectifications sur le procès-verbal de la veille.
Un député dit :
— XV Officiel prétend que j’ai répondu hier à mon honorable collègue 000 : Vous n'ètes qu'un républicain en car/on bitumé , quand j’ai dit réellement : Y impôt sur les sucre nuira à la consommation du café au lait.
Un autre réclame sur la couleur de son bulletin.
73 Lui
Un troisième prétend qu’il figure à tort comme ayant voté, mais qu’il était à l’enterrement de son beau-père.
Un quatrième se facile parce que le procès-verbal ne constate pas qu’il a crié à l’orateur : Plus haut , l\ai ri1 entend rien !
Etc., etc.
Il est donc parfaitement avéré que le compte rendu officiel n’est pas toujours d’une exactitude irréprochable.
Et que les sténographes les plus intègres ne peuvent avoir la précision d’un appareil photographique.
D’où nous sommes presque disposé à conclure que les sténographes officiels et les parallèles pouvant avoir l’oreille plus ou moins dure, il convient de laisser le public puiser la vérité dans la contradiction.
En effet, on a remarqué souvent que, par un de ces effets d’acoustique dont la passion politique surtout est trèsprodigue, les sténographes sacrés et les sténographes profanes n’étaient sourds qu’à tour de rôle.
Ce que les uns n’ont pas entendu « c’est fort rare — chose étrange » — que les autres ne l’aient pas perçu très-distinctement.
Où le reporter de la Patrie , par exemple, n’a distingué que des : Applaudissements prolongés , celui du Siècle a presque immanquablement entendu des : Murmures violents sur un grand nombre de bancs.
Et vice versa..
Il paraît donc assez sage de conserver le compte rendu libre, qui seul peut combattre le trop fameux cliché : 31. un tel prononce quelques mots qui n arrivent pas jusqu'à nous , dont les comptes rendus officiels font souvent un usage immodéré.
Vers la fin de l’année 1858, on signale une grande abondance de miracles.
Cela avait commencé dans l' Univers par l’histoire d’un
petit paysan aveugle qui avait recouvré la vue en buvant de l’eau de la Salette.
A partir de ce moment les colonnes des journaux ultramontains regorgèrent de miracles.
Et le Tintamarre lui-même ne voulut pas rester en arrière.
Il en publia une série très -nourrie dans laquelle nous puisons les suivants :
Miracle n° 4827. — Hier, dans la matinée, devant l’église de la Trinité, un invalide se promenait mélancoliquement.
Il réfléchissait que son nez en métal blanc commençait à se désorganiser et qu’il voudrait bien avoir cent sous pour le faire remettre à neuf.
Machinalement, il entra dans l’église et s’agenouilla pour y faire une fervente prière.
Au moment 011 il faisait le signe de la croix, il ressentit comme une secousse électrique au milieu du visage.
Il porta immédiatement la main à son nez et le dévissa pour voir s’il n’y aurait pas dedans une torpille.
Quelle ne fut pas sa stupéfaction en voyant son nez complètement réargenté.
Il remercia le Seigneur et s’en alla, bien décidé à trouver un café qui voulut bien lui sous-louer l'Union.
Miracle 8375. — Jeudi, dans l’après-midi, un vieux
beau entrait à Notre-Dame de Lorette pour examiner les peintures.
Comme il passait devant le donneur d’eau bénite, celuici lui tendit son goupillon.
Le vieux beau feignit de ne point s’en apercevoir et entra dans l’église, comme s’il fut entré dans un bureau d’omnibus.
Ce manque de respect fut immédiatement puni.
Les assistants virent très-distinctement un ange fondre sur l’impie, lui enlever sa perruque et son chapeau et s’envoler avec.
Il fut obligé de traverser Paris dans cet état pour rentrer chez lui au Gros-Caillou.
Miracle 933G. — Dimanche matin, un monsieur passait sur le trottoir de la rue de la Vrillière, lorsqu’au dé-
tour de celle des Petits-Champs, il aperçut un vénérable ecclésiastique .qui arrivait à lui.
A Paris, on le sait, peu de gens — trop peu de gens — saluent les prêtres qu’ils rencontrent.
Personne ne se découvrait devant celui-ci.
Mais le passant dont nous parlons ôta son chapeau au moment oh il croisait le ministre de Dieu.
Au même instant une persienne mal accrochée tomba du cinquième étage sur le chapeau qu’il tenait respectueusement à la main, et foudroya ce meuble sans égratigner son propriétaire.
Inutile d’insister sur ce fait oh l’on distingue très-bien le doigt de la Providence.
En effet, si, au lieu d’avoir son chapeau à la main, le passant l’eût eu sur la tête, il était tué raide.
P. S. Au moment où nous mettons sous presse , nous apprenons que le monsieur A avait ôté son chapeau que pour s'essuyer le front.
Nous avons parlé plus haut du voyage que fit Napoléon III à Cherbourg pour y recevoir la reine d’Angleterre.
En feuilletant les papiers publics de l’époque , nous
avons trouvé que l’Empereur avait, été reçu clans cette ville avec un grand enthousiasme.
(( Les matelots, — dit une relation officielle que nous avons consultée, — ont crié sept fois avec un ensemble admirable : Vive l' Empereur ! ainsi, d’ailleurs que ce cérémonial est réglé par le décret du 11 août 1856. »
Nous avions jusqu’ici ignoré absolument que l’enthousiasme de la marine fût réglé par un décret.
Et nous ne savons pas encore au juste si nous sommes bien heureux de l’avoir appris.
Nous comprenons très-bien que pour une ouverture d’opéra ou une symphonie de Beethoven, l’ensemble de l’exécution soit presque indispensable.
Dans cette circonstance, il peut même être jusqu’à un certain point utile que tous les musiciens se fassent un devoir de partir à la fois au signal de leur chef d’orchestre, et que la première clarinette ne commence pas trois minutes avant pour avoir fini plus tôt cpie les autres, pendant que le second trombone se dit de son côté :
— Je vais prendre le temps de me moucher ; je les rattraperai bien.
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Mais lorsqu’il s’agit d’acclamer un souverain, nous sommes taquiné à la pensée qu’un chef d’attaque, dissimulé derrière quinze cents matelots, leur dit en sourdine :
— Attention!... Une mesure pour rien!... et de l’ensemble!... Une... deux... trois... Vive l’Empereur!...
Et comme cela sept lois !...
Pas neuf fois... Pas huit fois !...
Non... sept fois...
Si les renseignements que nous avons recueillis jusqu’ici sur la valeur du mot : Vivat sont justes, le vivat est une acclamation d’applaudissement et de joie.
Or, comment accepter que le jour où, transporté d’admiration et de plaisir, nous éprouvons le besoin d’acclamer quelqu’un, on vienne nous dire :
— Attendez un peu. . on va vous battre la mesure!. . . et votre coeur débordera d’enthousiasme au quatrième temps !...
Nous ne deviendrons peut-être jamais roi, — ni les autres non plus, c’est ce qui nous console ; — mais si nous le devenions jamais et que nous allassions faire un tour de promenade au milieu de nos sujets, nous serions trèsagréablement chatouillés de les entendre nous acclamer
librement, sans rhythme, sans mesure, en ré naturel, en mi bémol, en trois-quatre, en dix-huit, selon leur tempérament à chacun.
Et dussent nos oreilles souffrir un peu de cette cacophonie, nous préférerions de beaucoup ce beau désordre au plaisir douteux d’entendre notre peuple nous crier :
— Vive le roi!...
Sur un mouvement de polka.
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