‹ Histoire tintamarresque de Napoléon IIIChapitre 78 sur 104 · DISPOSITIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

DISPOSITIONS GÉNÉRALES

Art. XIII et dernier.

En conséquence des conventions ci-dessus , les parties ne s’honorant mutuellement d’aucune confiance, chacune

d’elles, en rentrant à son logis, prendra contre les deux autres toutes les dispositions que commande une entente de cette nature.

Fait triple et de bonne foi, etc., etc.

Suivaient les signatures.

Vers le 10 janvier 1859, la France apprit avec une grande surprise que le prince Napoléon allait épouser la princesse Clotilde , fille de Victor-Emmanuel, de roi Piémont.

Autant que cela peut être possible à un souverain, Victor-Emmanuel passait pour un honnête homme.

Et l’on trouvait bien extraordinaire qu’il choisît un gendre dans une famille aussi mal notée.

Cependant, ces bruits étaient parfaitement fondés.

Les besoins de la politique, — les mêmes que ceux que nous venons d’exposer plus haut, — avaient déterminé le roi d’Italie à prendre son gendre dans un milieu oh il n’eût certainement pas consenti à prendre son frotteur.

Le 17 janvier, le prince Napoléon partait pour Turin, Et le 30 janvier son mariage était chose faite.

De la jeune mariée, nous n’avons absolument rien à dire.

Elle passait pour une excellente petite personne, bonne, charitable et simple.

Ce ne fut qu’un cri de douleur lorsque l’on apprit le malheur auquel l’avaient condamnée des exigences diplomatiques.

Quant au marié, le moment est venu de le présenter de pied en cap à nos lecteurs.

Il doit par la suite jouer un rôle assez marquant dans l’histoire que nous avons entreprise, pour mériter les honneurs d’une description spéciale.

Le Trombinoscope nous facilitera d’ailleurs la tâche.

(( NAPOLÉON Joseph - Charles- Paul Bonaparte,

HISTOIRE TINTAMAKkESQÜE. DE NAPOLÉON III

prince français et général (???. ..!!!.. .???) de division, est né le 9 septembre 1822, de l’ex-roi Jérôme et de la princesse de Wurtemberg. ,

(( La légende prétend qu'il devait venir au monde la veille de sa naissance ; c’est-à-dire le 8 ; mais qu’ayant entendu un grand orage, qu’il prit pour une violente canonnade , il préféra retarder son entrée.

« On voit que tout jeune, il possédait ces principes solides qu’il devait plus tard appliquer avec tant de persévérance.

« Le prince Napoléon n’est que le second fils du roi Jérôme.

« Fidèle à sa règle de conduite ; déjà il s’obstinait à ne pas vouloir passer le premier.

ce Les premières années de sa vie s’écoulèrent comme les premières années de la vie de tout le monde : à faire toutes sortes de confidences intimes à ses fonds de culotte.

(( La seule chose qui le distingua du commun des mortels, c’est qu’il ne s’en déshabitua pas complètement.

« Jusqu’en 1849, il voyagea beaucoup, ce A cette époque, il obtint du ministre Guizot l’autorisation de séjourner à Paris.

ce II s’y fixa et prit le nom de comte de Montfort. oc Sous le nom de l’héroïque paladin , il put circuler librement, personne ne le reconnut.

i( Le 24 juin 1848, le prince Napoléon accourut tout chaud à l’Hôtel de ville.

oc Nous ajouterions bien que le combat était terminé, mais ce serait un pléonasme.

(( Il se porta candidat à la Constituante par une profession de foi si républicaine, que celle du père Ras-

pail à côté , parut trempée dans de la pommade de concombre.

Cf

(( A peine élu, il vota en vrai démocrate, avec la droite, l’expédition d’Italie , destinée à étayer le pape et le maintien de la peine de mort.

« Nommé le 10 février 1849 ministre plénipotentiaire à Madrid, il fut presque aussitôt révoqué pour avoir quitté son poste précipitamment une nuit qu’il avait entendu craquer un meuble dans sa chambre à coucher.

« A la suite du coup d’État, il se retira dans la vie privée.

ce Mais, lors de la restauration de l’empire, il fut désigné pour l’emploi de prince du sang, qu’il accepta après s’être informé si c’était dangereux.

(( Il fut fait grand’croix de la Légion d’honneur à titre

d’avances sur les services qu’il pourrait rendre par la suite, et nommé, sans avoir encore servi dans l’armée, au grade de général de division.

(( Beaucoup de gens s’étonnèrent qu’on lui donnât un avancement aussi rapide avant qu’il eût fait ses preuves comme militaire.

« Nous pensons que l’empereur fit bien, car c’eût été encore plus difficile après.

(C En Crimée , il commanda une division d’infanterie.

« Est-il nécessaire d’ajouter : de réserve?

« La chronique prétend que ce ne fut pas lui qui prit Malabo ff.

ce Mais elle ajoute cependant, si l’on en croit la collection du Tintamarre de cette époque , que pendant cette campagne, il fit autant que s’il ejit été vaincu.

(( Peu de temps après, la faiblesse de sa constitution ( six pieds de haut sur trois de large ) le fit rappeler à Paris.

« Il quitta, ou plutôt, on l’arracha de son commandement.

ce Et Napoléon III, qui ne voulait pas le frapper trop

cruellement dans ses goûts belliqueux, lui confia . la

présidence de la commission impériale de l’Exposition universelle.

« En 1857, il entreprit une expédition dans les mers du Nord, et renonça définitivement à porter des bretelles qui lui faisaient perdre beaucoup trop de temps depuis une maladie peu dangereuse, mais très-gênante, qu’il avait gagnée en assistant aux batailles de l’Alma et d’Inkermann.

« Du 24 juin 1858 au 8 mars 1859, il fut mis à la tête du ministère de l’Algérie et des colonies.

« C’est pendant cett’e période qu’il épousa la princesse Clotilde-Marie-Thérèse de Savoie, fille du roi Victor- Emmanuel.

(( Vapereau, qui n’a pas son pareil, comme potinier, prétend que cette union fut déterminée par des intérêts politiques réciproques de la France et du Piémont.

«Nous nous sentons tout disposé à l’admettre, ne fût-ce que pour faire excuser la princesse Clotilde.

(( Pendant les guerres d’Italie et de Prusse, qui suivirent son hymen, le prince 11e joua aucun rôle et se borna à observer les événements avec une rare énergie.

(( Il en eut même trois enfants : deux garçons et une fille.

(( Cette dernière fut frappée, encore au berceau, d’un cruel accident : 011 ne sait quel ami de la maison proposa et fit accepter pour elle le nom de Lætitia.

(( Au Sénat, le prince Napoléon se fit une assez grande réputation comme orateur.

(( Il prononça plusieurs discours à sensation, l’un entre autres, le 22 février 1801, où il menait le pouvoir temporel du pape par un petit chemin vicinal qui 11e devait pas avoir été réparé depuis Pharamond.

(( Nos lecteurs voudront bien se souvenir, à cet égard, qu’en 1848, le prince avait voté l’expédition de Rome.

ce Mais, à cette époque, il n’avait pas de beau-père à placer.

« Ces discours incendiaires déplurent à Napoléon III, qui en désavoua bruyamment les tendances.

(( Et le prince Napoléon donna sa démission de membre du conseil de régence.

(( Le cours des fleuves n’en remonta pas.

(.( Au physique, le prince Napoléon est celui de toute la bande qui ressemble le plus à Napoléon Ier.

« On croit généralement que c’est là-dessus qu’il compte.

ce II a une tendance à la constipation ; mais il connaissait son tempérament et se soignait lui-même :

« Une pièce militaire du cirque, qu’il allait voir jouer quand il souffrait, suffisait pour lui tenir pendant trois mois le corps libre jusqu’à la licence.

« On a prétendu en Crimée qu’au fort d’une bataille, s’il s’apercevait que sa montre avançait, il lui résistait impitoyablement.

« Chaque jour, cependant, il avance... en âge ;

(( Mais, c’est bien malgré lui.

(( Et il est persuadé qu’il commet une imprudence »

Voilà quel était le gendre qu’avait cru devoir choisir Victor-Emmanuel, en bon père qui veut avant tout assurer le bonheur de sa . liste civile.

Les résultats de cette union ne se firent pas attendre Les deux époux n’avaient pas encore fini de savourer le

76e Livr,

premier rayon de leur lune de miel, que M. de Cavour, le ministre de Victor-Emmanuel, écrivait, au nom de son roi, à Napoléon III :

«Sire!...

(( Nous vous avons donné notre fille en mariage.

« Vous pensez bien que ce n’était pas pour notre plaisir, ni pour le sien.

((Vous connaissez le proverbe; les ennemis de nos beaux-pères sont nos ennemis.

« Nous pensons bien que vous ne nous refuserez pas 400,000 hommes pour élargir nos frontières du côté de l’Autriche.

« Bien des choses à madame.

« Cavour. »

Napoléon III, qui n’était pas fâché de trouver une occasion de faire une diversion à l’opinion publique, en étouffant sous quelques rimes ronflantes en aille et en oire, les aspirations démocratiques qui commençaient à se produire, répondit à Victor-Emmanuel :

« Cher cousin,

(( Comment donc!.,., mais avec le plus grand plaisir!....

Je mets à votre disposition mon peuple et son argent.

(( Ça peut vous faire beaucoup de bien, et ça 11e me fera pas de mal.

« Napoléon. j>

En mai 1859, la déclaration de guerre fut annoncée au Corps législatif.

Cette communication donna même lieu à une séance très-amusante.

Légitimistes et libéraux s’étaient émus de cette guerre.

Ces derniers désiraient savoir jusqu’à quel point 011 entendait faire profiter la cause de la liberté du sang et de l’or français qui allaient couler à flots au delà de nos frontières.

Les légitimistes, eux, avaient un autre souci.

Ce qui les préoccupait surtout, c’était de savoir si l’on toucherait aux Etats du pape.

Aussi, chacun adressait au gouvernement des questions très-embarrassantes .

Nous croyons bon de sténographier de souvenir, une partie de cette séance.

M. Bakoche monte à la tribune et annonce que la France va prendre les armes pour délivrer l’Italie du joug, etc., etc.

M. Anatole Lemeeciee. — Un instant !... l’indépendance du pape et l’intégrité du territoire de l’Église serontelles garanties?

M. Baroche. — Parfaitement! . pas un pouce des

Etats romains, pas un sou du denier de saint Pierre.

La droite acclame ces paroles avec enthousiasme.

Mais tout à coup M. Plichon pose une question plus brûlante :

M. Plichon. — Au moment d’engager la France dans une nouvelle guerre, le gouvernement voudrait-il bien préciser. Cette guerre doit-elle conduire à la République italienne ou à l’agrandissement de la puissance du roi d Italie. Il y a là une forte nuance!... En un mot, est-ce une nouvelle campagne de 1849 dirigée contre le peuple italien ou une guerre d’émancipation?

M. Baroche, très-déconcerté par cette apostrophe, sem-

blo regretter cle ne pas avoir deux nez à se gratter pour se donner une contenance.

Cependant , il retrouve assez de sang-froid pour répondre :

— Messieurs!... il serait antipatriotique de laisser la discussion s’égarer sur ce terrain ; cela pourrait porter l’indécision et le découragement dans l’âme des jeunes soldats qui rejoignent leur drapeau. Pour qu’un soldat se batte bien, il faut qu’il ne sache pas pourquoi, c’est élémentaire.

La droite, enthousiasmée par ce raisonnement, couvre M. Baroche d’applaudissements, et la guerre est votée.

Le 6 mai 1859, la guerre fut déclarée.

Et dans une de ces proclamations dont Napoléon III — et les arracheurs de dents — avaient seuls le secret, l’empereur déclara que la France ne déposerait l’épée que lorsque l’Italie serait libre ((des Alpes à l’Adriatique)).

Nous allons bientôt avoir l’occasion de constater avec nos lecteurs qu’il y a généralement presque autant à rabattre sur les promesses d’empereurs que sur les mémoires de menuisiers.

Pendant que l’on se préparait à la guerre à l’extérieur, la campagne contre les libéraux n’était pas négligée à F intérieur.

Les dernières élections de Paris avaient pas mal chagriné le gouvernement*

Et tous les trucs étaient mis en œuvre pour déconsidérer les démocrates aux yeux des populations.

Au nombre de ceux-ci, nous devons mentionner le truc au faits divers politiques que les journaux complaisants exploitaient avec un véritable acharnement.

Ainsi, par exemple, à chaque instant, on se cognait dans un alinéa de ce calibre :

« Un assassinat vient d'être commis à Limoges , ville rendue célèbre par le séjour de deux heures qu'y fit le révolutionnaire Jules Favre en 1834. »

On ne peut pas se faire une idée à quel point les entrefilets de cette nature avaient d’action sur l’esprit des habitants de Trépagny-les-Bonnes-Boules.

A Paris, on se disait bien :

— Quel rapport peut-il y avoir entre l’assassinat de Limoges et le passage de Jules Favre en cette ville en 1834?

Et le Parisien trouvait tout de suite que ces deux faits n’avaient pas plus de point de contact entre eux qu’un dividende des galions de Vigo et un porte-monnaie d’actionnaire.

Mais à Trépagny-les-Bonnes-Boules, ce n’était plus cela du tout.

L’indigène de Trépagny-les-Bonnes-Boules commençait par lire l’entrefilet machinalement.

Le récit pur et simple d’un assassinat à Limoges ne l’eût seulement pas fait avaler sa gorgée de café de travers.

Mais... tout à coup... deux lignes plus loin, dans le même alinéa, son œil était raccroché par le mot : Jules Favre.

Alors, il relisait le fait divers avec une certaine pointe de terreur.

nos

Il le lisait à sa femme, à ses amis, et finissait par l’apprendre par coeur.

On comprend sans peine le travail qui devait fatalement s’opérer dans le cerveau d’un habitant de Trépagnyles-Bonnes-Boules, lisant un fait divers dans lequel les deux mots : Jules Favre et assassinat étaient amalgamés avec art.

Petit à petit, à force de réciter mentalement la chose, le citoyen qui n’avait inventé ni la poudre insecticide... ni l’autre, arrivait à confondre dans un meme sentiment de douce haine mêlée d’effroi, les deux mots à effet de l’alinéa.

Bientôt , complètement, abruti , il repassait en marchant, en mangeant, en jouant, en rêvant : Jules Favre... assassinat... assassinat... Jules Favre.

Au bout de trois jours, il n’y avait plus aucun doute dans son esprit.

Il avait lu quelque part qu’un assassinat avait été commis n’importe où.

Il se souvenait que le nom de Jules Favre était mêlé à la chose.

Donc, c’était Jules Favre qui avait commis le crime.

Et il se disait :

Eli bien, en voilà une canaille!... quelle fripouille que tous ces républicains.

C’était tout ce que les journaux officieux demandaient.

Le cliché avait opéré.

Le but qu’ils poursuivaient était simple et ingénieux.

Il suffisait d’entortiller tellement les citoyens de Trépagny-les-Bonnes-Boules , qu’à un moment donné , ils ne sussent plus où ils en étaient et qu’ils perdissent jusqu’à la notion des mots au point de lire leur Constitutionnel de la façon suivante :

«Hier, dans la soirée, un hardi Gambetta a été arreté au moment où il attaquait, avec cinq de ses Rancplices , l’omnibus de la Madeleine. Ce dangereux mal faitoluin a fait des aveux complets, et si Lockroy ce que l’on en dit, la bande entière ne va pas tarder à être sous la main de la justice. »

77" Livr

Ce fut aussi à cette époque que le gouvernement impérial, clans un mouvement de sollicitude comme il en avait tant, s’occupa des classes nécessiteuses à un point de vue dont l’élévation n’échappera pas à nos lecteurs.

Ceux d’entre eux pourtant, qui ont le pleur d’ attendrissement, facile feront bien de ne pas lire ce qui suit.

Ils fondraient en eau.

C’est presque aussi touchant qu’une distribution de prix d’un pensionnat de jeunes filles.

Tous les préfets reçurent du ministère de l’ intérieur un nouveau questionnaire qu’ils devaient remplir dans un délai de six semaines.

Ils devaient indiquer le nombre exact des mendiants que contenait leur département.

On leur demandait aussi combien ils avaient, dans leur ressort, de familles sans soutien, de travailleurs sans ouvrage, de vieillards sans ressources, etc., etc.

Comme il n’était pas admissible que le gouvernement impérial fît faire le relevé des gens qui ne possédaient rien pour les frapper d’un impôt spécial sur leur capital, en le voyant dresser la liste des gens qui mouraient de faim, on eut tout de suite un tressaillement de joie, et l’on se dit :

— Ce ne peut être que pour leur donner à manger.

Effectivement, en poursuivant la lecture de cette nouvelle qui portait aux larmes, on ne tardera pas à voir jusqu’oîi s’étendait la sollicitude de l’empereur pour ses sujets malheureux.

Que nos lecteurs en jugent :

(( Aussitôt les questionnaires revenus annotés au ministère, le gouvernement s’empressera de... (A/C... taistoi , mon cœur !... voilà le moment touchant]...) s’empressra d’inviter les maires à venir en aide aux malheureux que l’iiiver va surprendre avec des vieux numéros du Petit Journal pour tout vêtement. ))

Quelques journaux malfaisants, de ces feuilles qui ne respectent rien, osèrent trouver ce beau trait incomplet.

Ils risquèrent cette observation pleine de fiel...

— C’est très-bien de s’occuper ainsi des malheureux et de pousser la bonté d’âme jusqu’à prier les autres de leur faire un peu de bien. Mais le gouvernement, qui a pris la généreuse initiative de s’informer des gens sans abri et de les coucher chaudement... sur des listes de police, 11e vat-il pas faire de son côté quelque chose pour eux?

Ces feuilles mal intentionnées, en posant cette question perfide, feignaient de n’avoir pas connaissance des desseins paternels du gouvernement.

Mais, pour nous qui écrivons l’histoire, notre devoir est de tout dire.

Voici quelle était la fin de la circulaire aux préfets. On va voir que l’empire voulait, lui aussi, faire quelque chose pour les malheureux dont il demandait les noms :

« Quand les questionnaires seront remplis, quand les maires auront été officieusement priés de prier officieuse-

HISTOIRE TINTAMARRESQUE DE NAPOLÉON III fi 1 3

ment leurs administrés de voir s’ils ne pourraient pas, sans se priver d’une indigestion, apporter quelques légumes secs au bureau de bienfaisance... c’est a*lors que le gouvernement se propose d’intervenir pour compléter cette grande oeuvre.

« Il ordonnera immédiatement que des secours!... —

pardon! . l’émotion a fait fourcher le bec de notre

plume — que des poursuites sévères soient dirigées contre les vagabonds sans moyen d’existence. ))

Nous espérons maintenant que les socialistes qui ont déblatéré contre l’empire, vont nous laisser un peu tranquilles avec leur cliché de l'extinction du paupérisme.

L’empire, — cela résulte clairement du fait que nous venons de publier, — a fait tout ce qu’il était humainement possible de faire pour soulager les misères publiques.

Il a fait dresser avec un louable empressement, par l’intermédiaire de ses préfets, la liste de tous les citoyens qui se nourrissaient dans les tas d’ordures.

Et il leur a dit :

— Si, dans trois jours, vous ne vous êtes pas procuré un emploi de trois mille francs par an, je vous fais condamner tous les jours à cinquante francs d’amende et à trois mois de prison pour vagabondage!...

Que voulaient-ils donc de plus, ces énergumènes, ces utopistes, qui exploitaient les passions subversives (cliché 59, imprimerie de la Patrie ).

Jamais, sous aucun gouvernement, on n’avait poussé l’amour du prolétaire jusqu’à demander son nom au préfet.

Et que les révolutionnaires ne viennent plus nous dire avec leurs yeux féroces :

— Qu’a fait l’empire pour les pauvres?. ..

Car nous leur répondrions :

— Insensés!... il les faisait compter tous les trois mois!...

Comme nous avons eu déjà l’occasion de le dire, les dernières élections de 1858 avaient si fortement chatouillé le gouvernement impérial, qu’il s’efforçait de combattre l’esprit d’opposition qui commençait à se manifester par tous les moyens possibles.

L’influence officielle se faisait sentir jusque dans les rouages les plus infimes de l’administration.

C’était à tel point que tout ce qui, de près ou de loin, était en contact avec un ministère quelconque, s’efforçait d’être agréable au maître dans la mesure de ses moyens.

C’est ainsi que l’on vit, dans quelques théâtres subventionnés, des artistes de talent dont les directeurs ne

renouvelaient pas l’engagement, parce que ces artistes, clans une circonstance ou dans une autre, avaient manifesté leur antipathie pour le gouvernement impérial. Plusieurs de ces conflits firent un certain bruit.

Nous tenons d’un sociétaire d’un théâtre très-connu le compte rendu sténographié d’une entrevue qui eut lieu à cette époque, entre le directeur de cet établissement et un jeune comique qui venait lui offrir ses services.

Nous le reproduisons fidèlement.

Le directeur, au comique. — On m’a vanté votre talent, monsieur, j’espère que nous allons pouvoir nous entendre.

Le comique. — Si vous voulez me le permettre, monsieur, je vais vous montrer comme j’imite bien Delaunay, Mélingue et Paulin Menier.

Le directeur. — Oh! ça... c’est secondaire... Dites-

moi, monsieur, que pensez-vous de la situation politique?

Le comique, à qui le régisseur avait fait le mot. — Ravissante!... monsieur !... ravissante !... ( S'animant ). L’hydre révolutionnaire à jamais terrassée...

Le directeur. — Parfait!... parfait!... Vous recevez la Patrie , au moins?

Le comique, baissant les yeux. — Oh !... oui, monsieur... avec le Pays et le Constitutionnel.

Le directeur, fronçant le sourcil. — Diable!... le Constitutionnel , c’est déjà un peu vif... il faudrait...

Le comique, devenant tout à fait canaille. — Oh!... je le reçois sans le recevoir... Je ne le lis pas!...

Le directeur. — Ah!... très-bien!... très-bien!... pour qui avez-vous voté aux dernières élections?

Le comique, sans hésiter. — Pour le candidat du gouvernement.

Le directeur, ravi. — Vous aurez un succès étourdissant... je vous le promets... Voyons un peu la voix maintenant.

Le comique chante un couplet.

Jamais on n’a rien entendu de plus bête et de plus mauvais.

Le directeur, lui allongeant deux feuilles de papier timbré. — C’est merveilleux!... merveilleux!... nous allons

78" I -i vu..

signer si vous le voulez bien. (/I part.) Cet homme chante bien faux ; mais il raisonne si juste!...

Le directeur lit le traité à haute voix :

« Entre monsieur Lacouebette, directeur du théâtre officieux des Geueries impériales, et monsieur Pomachot, premier comique à idées saines, a été convenu ce qui suit :

a Monsieur Lacourbette engage monsieur Pomachot en qualité de premier comique conservateur à raison de 18,000 francs par an, jusqu’au prochain changement de gouvernement.

« De son côté, monsieur Pomachot s’engage :

« 1° A voter pour les candidats que lui indiquera monsieur Lacourbette ;

« 2° A ne mettre dans sa loge d’autres sculptures que le buste de Napoléon III ;

«3° Et enfin... à dénoncer immédiatement à son directeur, ceux de ses camarades qui pourraient avoir un beaufrère, dont la cousine aurait été liée avec le concierge d’un citoyen ayant un filleul dont le tailleur serait hostile à l’ordre de choses établi par le conseil d’Etat du 2 décembre.

« Fait double et de bonne foi, etc., etc. ))

On voit, par l’exemple qui précède, à quel point le sentiment de la discipline s’était infiltré dans les moeurs.

On touchait presque au moment où les décrotteurs euxmêmes allaient refuser de cirer les bottes des gens qui 11e porteraient pas la moustache et l’impériale gommées à la Badingue.

Dans les salles de spectacles, la surveillance était trèsactive.

Plusieurs fois, dans certains vaudevilles, quelques allusions légères avaient été risquées contre des fonctionnaires véreux. Le public avait pris la balle au bond et applaudi à outrance.

Mais cela avait fort irrité Napoléon III qui avait donné l’ordre d’être sévère pour les spectateurs, qui se permettaient d’encourager de leurs bravos ces manifestations criminelles.

Les agents de la force publique ne se l'étaient pas fait dire deux fois.

Gi'O

Et chaque soir, dans certains théâtres on expulsait cinq ou six dangereux perturbateurs qui s'étaient permis de sourire à des tirades signalées par le ministère.

On cite entre autres ce mot d’un sergent de ville à un spectateur de la Porte Saint-Martin :

Comme ce dernier venait de manifester sa joie à un passage qui lui paraissait « bien tapé », l’agent soupçonneux lui dit avec autorité et un accent corse très -remarquable :

— Vous, si vous se permettez encore de rire aux endroits que c’est pas drôle, je vous L.ourre au poste!...

La résistance des spectateurs devenant de plus en plus grande, il fut un instant question de faire faire, par le Corps législatif, une loi pour réglementer la claque dans les théâtres.

On demanda un projet au préfet de police qui, sans hésiter, rédigea immédiatement le suivant :

Page 1