DANS LES THÉÂTRES
Art. I.
La claque de tous les théâtres est licenciée.
Art. II.
Elle est remplacée par une claque officielle, qui sera fournie chaque soir à tous les théâtres par le ministère.
Art. III.
Le gouvernement a le droit de faire placer derrière chaque spectateur, — et aux frais de ce dernier, — un garde municipal ou un sergent de ville.
Art. IV.
Pour les premières représentations, la salle étant composée de journalistes, un bataillon de la ligne couchera
les fauteuils d’orchestre en joue pendant tout le temps de la représentation.
Art. V.
La claque officielle est inviolable.
Art. VI.
Le chef de la claque officielle, dans chaque théâtre, arang de colonel de cavalerie.
Art. VIL
Les spectateurs qui sont entrés avec des billets de faveur devront applaudir et bisser à toute réquisition du chef de claque.
Art. VIII.
Ceux qui ont acheté des billets d’acteur à prix réduit, seront tenus de rappeler les auteurs à la fin de chaque acte.
Art. IX.
Les places prises au bureau comporteront l’obligation de jeter un bouquet à l’artiste qui aura chanté un couplet réactionnaire éreintant le peuji souverain.
Art. X.
En aucun cas, un spectateur ne doit manifester son mécontentement sans en avoir sollicité et obtenu l’autorisation du municipal placé près de lui.
Art. XI.
Lorsqu’un coup de sifflet retentira pendant le cours d’une représentation , les acteurs s’arrêteront immédiatement, et les soldats de poste envahiront la salle en croisant la baïonnette.
Art. XH.
Tout individu arrêté pour avoir sifflé à un mot impérialiste ou applaudi à un passage subversif, sera revêtu de la camisole de force, soumis aux menottes et enlevé de sa place par les cheveux.
A*rt. XI IL
Personne ne peut occuper une place quelconque dans une salle de spectacle sans porter une cravate, afin que les agents de police aient de la prise en cas de besoin.
Ce projet de loi ne fut jamais soumis au Corps législatif.
Mais les principaux articles en furent tout de même appliqués avec énergie pendant tout le temps que durèrent les manifestations au théâtre.
Quelques jours après que la guerre d’Italie fut décidée, l’on fut assez surpris de voir paraître au journal officiel d’assez longues listes de décoration de la Légion d’honneur accordées au clergé.
Pas mal d’évêques, quelques chanoines et beaucoup de curés figuraient dans ces nomenclatures.
Nous venons de parcourir tous les journaux du temps et nous n’en avons vu aucun qui ait pris en cette occasion la défense du clergé.
Si nous avions eu l’honneur de tenir une plume à cette époque là, nous eussions essayé de le faire.
Il est encore temns.
Nous ne sommes pas abonnés à l 'Univers, ou, du moins, si nous le lisons quelquefois, ce n’est pas pour notre plaisir.
Mais nous ne pouvons souffrir que l’on manque de respect aux ecclésiastiques.
Et c’est ce que le gouvernement impérial fit, à l’époque dont nous parlons, en lui décochant un si mauvais compliment en tête de son journal Officiel.
En effet, qu’est-ce qu’un prêtre?
Un prêtre!... c’est un homme qui sacrifie son existence tout entière au soulagement de ses semblables.
Il souffre de sa chasteté volontaire.
Il souffre des privations de toutes sortes qu'il s’impose.
Il souffre des souffrances de tous.
Pour lui, ni repos, ni plaisirs, ni trêve, ni joies!...
* Il subit toutes les humiliations que lui infligent ses frères égarés.
Il n’a rien à lui.
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Ov(i HISTOIRE TINTAMARRESQUE PE NAPOLÉON III
Il donne son manteau au pauvre.
Il tend la joue droite quand la gauche est frappée. Il meurt pour sa foi.
Il méprise les richesses et les honneurs.
Il est doux aux faibles.
Il est tolérant.
Il n’a jamais un mot de colère, même contre ses persécuteurs.
Il tombe martyr en priant pour ses bourreaux.
Voilà ce que c’est qu’un prêtre !...
Voilà ce que sont tous nos prêtres, personne ne songe à le contester.
Et l’on a pu faire la quasi-injure, à ces hommes saints, d’en décorer quelques-uns de l’ordre de la Légion d’honneur !...
Allons donc !... Nous aurions voulu être là pour leur faire un rempart de notre corps!...
A nos yeux, tous les ecclésiastiques sont grands-croix de la Légion d’honneur.
Si, dans cet ordre, il existait un grade plus élevé, le plus humble des vicaires de campagne l’aurait de droit.
Car il n’y a pas sur terre de récompense assez grande pour ces hommes de dévouaient et d’abnégation, qui sacrifient obscurément leur vie pour leurs semblables, et n’ont jamais une parole de haine, fût-ce contre Garibaldi.
Décorer des prêtres!... mais.c’était insensé!...
Décorer les prêtres, c’était décorer Dieu, puisqu’ils le représentent sur la terre.
Et nous 11e voyons pas Dieu chevalier de la Légion d’honneur.
Quand nous voyons passer un ecclésiastique dans la rue, nous nous inclinons, — moralement, — devant lui, en nous disant :
- — Vois'cet homme, maigre... hâve... aux. traits ravagés par la souffrance... c’est ton sauveur!... Il se dévoue pour
instruire tes enfants... 11 voudrait même les instruire tous. Il a renoncé pour toi aux joies du monde. . Il a fait vœu de pauvreté... Et si tu voulais, à ton lit de mort, léguer ta fortune au denier de saint Pierre, il te dirait : (( Non, mon frère, non... ne déshérite pas tes enfants. Dieu naquit clans une étable, nous n’avons besoin de rien. »
Aussi nous opposons-nous de toutes nos forces à ce que l’on nous décore nos anges, ça les gâterait.
Le signe de l’honneur humain sur la soutane, qui est elle-même le signe de la gloire divine, c’est une superfétation puérile, c’est presque une injure.
Décorer des saints, ce serait ajouter le bruit d’un tambour aux grondements de la foudre, l’éclat d’un lampion à celui de l’éclair, une médaille de sauvetage à la couronne d’épines de Jésus-Christ.
Nous le répétons : Pour nous, tous les prêtres sont grands-croix de la Légion d’honneur.
Ils ne portent pas leur plaque par humilité chrétienne.
Et quand nous en voyons un circuler sur la voie publique avec le grand cordon en sautoir, nous nous disons :
— Qu’a donc pu faire de grave ce ministre de Dieu, pour qu’il ne soit encore que commandeur ?
On constata qu’à l’approche de l’entrée, en campagne des troupes françaises, le gouvernement redoubla d’attentions gracieuses envers la presse.
On voulait à tout prix dégoûter les journaux de donner au public des renseignements sur les faits qui pouvaient se produire soit à l’extérieur soit à l’intérieur.
L’usine aux communiqués du ministère de l’intérieur fonctionna nuit et jour.
Et l’on embaucha deux ou trois cents employés auxiliaires pour la rédaction de ces aimables engins.
Le communiqué mérite ici les honneurs d’une description spéciale, car l’empire l’éleva à la hauteur d’une institution.
Le communiqué était un document, d’un style plus ou moins pur, destiné à être inséré de vive force dans les journaux mal notés pour répondre .à leurs assertions.
Quelque chose enfin comme le fameux : Tais donc ta tjueule i qu'on entende la mienne !... appliqué à la presse suspecte.
Les variétés du communiqué étaient innombrables. Il y avait :
Le communiqué rageur ;
Le communiqué nuageux ;
Le communiqué bref,
Et le communiqué verbeux.
Le communiqué rageur s’employait principalement contre les journaux qui avaient eu l’audace d’accuser les sergents de ville de brutalité.
Exemple :
(( Le journal P Opinion nationale , dans son numéro du 16 janvier, a entretenu ses lecteurs d’un agent de police qui aurait appréhendé au collet un promeneur parce que celui-ci avait salué la colonne de la Bastille.
« Tl est inconcevable qu’une feuille publique apporte une telle mauvaise foi dans le récit des choses les plus simples ; et l’on ne pourrait trop s’élever contre cet inqualifiable procédé.
a Le passant qui a été empoigné avait effectivement salué la colonne de Juillet; mais en accompagnant ce salut d’un sourire ironique, à l’adresse d’un monsieur qui marchait sur la place de la Bastille en lisant YUnicers.
« O11 voit qu’en omettant à dessein ce détail, Y Opinion nationale a complètement dénaturé le récit. ))
( Communiqué .)
Le communiqué nuageux avait pour but de jeter de la lumière sur certaines questions, et pour résultat de ne point les éclaircir.
Exemple :
« Le journal le Siècle, dans -son numéro du 25 décembre, signale ce fait que plusieurs tableaux du Louvre auraient été prêtés à des particuliers par M. le surintendant des Beaux-Arts.
« Tl est urgent de faire connaître la vérité à ce sujet.
« Voici ce qui s’est passé :
« Vers les derniers jours de décembre, une femme âgée avant été renversée par nn omnibus au coin de la rue du Grand-Chantier, le pharmacien le plus voisin a donné les premiers soins à la victime de cet accident, qui est maintenant hors de danger.
cc Voilà à quoi se réduisent les allégations du journal le Siècle à propos des tableaux du Louvre.
cc On reconnaîtra, au moyen des explications que nous venons de donner, combien ces insinuations étaient exagérées. »
(Communiqué.)
Le communiqué bref s’employait rarement.
On en faisait surtout usage lorsque le journal auquel il était adressé se trouvait bien dans son tort.
Exemple :
« Le Figaro a annoncé mercredi dernier que la censure n’avait refusé aucun dessin pendant la journée de la veille.
(( Nous pensons que le public a déjà fait justice d’une nouvelle aussi invraisemblable. »
( Communiqué .)
Enfin, le communiqué verbeux était spécialement des-
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tiné à Être introduit violemment dans les journaux qui n’étaient pas assez grands pour le contenir.
C’était la question à l’eau tiède remplacée par la question à la prose ministérielle.
La nature même de ce genre de communiqué nous empêche de donner ici des exemples in extenso.
Nous nous bornerons à indiquer les procédés au moyen desquels on l’obtenait.
Exemple {avec coupures) :
ce Le Journal de Paris , dans son numéro d’hier, insinue que le préfet du Tarn a donné à ses agents des instructions de nature à opérer une pression illégale sur les dernières élections.
(( Nous croyons devoir rétablir les faits.
« La circulaire de M. le préfet du Tarn était ainsi conçue :
( Ici copie entière de ladite circulaire , 411 lignes.)
« Comme on le voit, M. le préfet du Tarn n’a fait qu’user de son droit.
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(( Son prédécesseur, d’ailleurs, avait, en 18132, adressé aux électeurs de son département une circulaire dont suit la teneur, sans qu’aucune réclamation ait été faite.
{Ici copie entière de la circulaire cia prédécesseur , 5-12 lignes.)
(( Du reste, la loi du 11 juin 1841 porte :
(J ci copie de la loi , 229 lignes.)
<£ Et tout le monde appréciera que M. le préfet du Tarn n’a aucunement abusé de son autorité, car, ainsi que l’a dit Fénelon :
{Ici copie in extenso des Aventures de Télémaque.)
( Communiqué .)
On conçoit sans peine que lorsqu’un journal, d’une dimension ordinaire, avait avalé deux ou trois fois dans une semaine un communiqué de cette taille-là, qui, avec le cours de la Bourse, remplissait son numéro jusqu’aux bords, l’acheteur ne tardait pas à porter ses trois sous autre part.
Et, de cette façon, on ne l’avait pas tué, ou l’avait tout simplement fait mourir.
Ce n’était pas aussi foudroyant que l’état de siège; mais c’était tout aussi sur.
HISTOIRE TltfTAMARRESQUE DE NAPOLÉON III
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Ainsi que nous avons eu fort souvent l’occasion de le constater depuis que nous épluchons l’histoire de notre pays, chaque fois qu’un gouvernement s’occupe de la liberté de la presse, il consacre quelques minutes au droit de réunion.
L’un ne va jamais sans l’autre.
Aussi, nos lecteurs ne seront-ils pas étonnés d’apprendre que, pendant que les journaux étaient gratifiés des petites prévenances officielles, tous les préfets recevaient des instructions confidentielles touchant les réunions publiques.
Ces instructions secrètes, dont nous n’avons pu nous procurer la teneur, étaient basées sur le projet de loi suivant, qu’un membre de la droite se proposait de soumettre au Corps législatif.